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Full text of "Principes de morale, de politique et de droit public, puisés dans l'histoire de notre monarchie : ou, Discours sur l'histoire de France. Dédiés au roi"

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IN TME CUSTODY OF THE 



BOSTON PUBLIC LIBRARY. 




SHELF N° 

4*3.-/ 

y./ 




PRINCIPES 

DE 

MORALE, DE POLITIQUE 

ET DE DROIT PUBLIC, 

Paifés dans ÏHifloite de notre Monarchie, 

DISCOURS 

s * 

SUR 

L HISTOIRE DE FRANCE. 

Dédiés au Roi. 

Par M. More AU, Hiflorio graphe de France. 



c : o 



Tome Premier. 




A PARIS, 
DE L'IMPRIMERIE ROYALE* 



M, BÇCLXXVII. 









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7i?£ 



C^i' Difcours, commencés pour 
F éducation de VOTRE MAJESTÉ, 
continués enjuite par fes ordres , ne 
pouvoient paroitre que fous les aufpïces 
de votre Augujîe Nom. Je dois à cet 
Ouvrage le titre ^/'Hifloriographe de 
France, par lequel VOTRE MAJESTÉ 
m'a impofé de nouveaux devoirs ; je 
chercherai a le juflifier par des travaux 
utiles ; je ne le profanerai jamais par 



XV 

F adulation, qui vous fut odieufe dès 
votre enfance : mais fi quelque jour, 
après avoir prouvé l'empire de la Jufîice , 
par l'expérience que nous fournit 
l'hiftoire des Rois vos prédécejfeurs , je 
fuis ajfei heureux pour publier quelque 
portion de la Vôtre, alors VOTRE 

Majesté, S I R E , fera forcée de 

me pardonner fon éloge; car il ne fera 
encore que celui de la raifon, de l'hu- 
manité if de laju/lice. 

Je fuis avec un très -profond refpe fi y 
SIRE, 

£>e Votre Majesté, 



Le très-humble & très-obéiïTant ferviteur 
& fidèle iujet, Mo R E A u. 



V 



A VERT1SSEMENT. 

v>J N connoît déjà l'objet de ces 
Difcours ; on fait qu'ils ont été com- 
pofés pour l'éducation de l'auguftc 
Famille Royale, d'après le plan conçu 
par feu Monfeigneur le Dauphin , pour 
faire fortir de notre Hiftoire toutes les 
connoiffances de la Morale, de la Poli- 
tique & du Droit public, qu'il jugeoit 
néceffaires à l'inftruétion des Princes : 
mais ce plan général que j'ai déjà publié , 
a eu un grand avantage fur les Difcours 
qui n'en font que l'exécution. Il fut 
revu & approuvé par le Grand homme 
dont il annonçoit les vues. Ce n'efî 
que depuis fa mort que j'ai pu me livrer 
à les remplir, & je consacrerai ma vie 
à finir , autant qu'il dépendra de moi % 
le tableau dont il a tracé l'efquifle. 



y) Avertis s em ent. 

Je ne puis trop rappeler Je but que 
je m'y luis propofë ; c'eft d'appuyer 
fur l'expérience de l'Hiftoire , ce que 
j'ai déjà prouvé par l'évidence des prin- 
cipes, dans mon Oïfcours fur la lujfice ; 
c'eft d'établir que deux PuifTances que 
la Nature n'a point faites pour être arbi- 
traires, l'autorité du Prince & la liberté 
du peuple , ont entr'elles des relations 
fi effentielles, que la définition de l'une 
entraine néceffairement la ruine de 
l'autre ; de démontrer enfin , par les 
faits , que l'ordre que Dieu a preferità 
Ja Société, eft non-leulement la première 
loi fondamentale de tous les États , mais 
l'unique & infaillible caufe , foit de leur 
profpérké & de leur durée , s'ils s'y 
conforment , foit de leurs malheurs & 
de leur deftruélion , s'ils s'en écartent. 
Ainfi , faifànt remonter la Politique & 
le Droit public à leurs véritables fources, 
j'ai voulu convaincre les Princes que 



Avertissement. vlj 

rien de ce que Dieu a défendu aux 
hommes ne peut être permis aux Rois , 
& que non -feulement leur gloire, mais 
leur puiffance, dépend de leur fidélité 
à fes loix éternelles. 

Après avoir, dans un premier Ou- 
vrage (a), dont ces Difcours ne doivent 
être regardés que comme la fuite, raf- 
femblé les maximes générales de cette 
morale invariable qui doit guider ceux 
que Dieu a chargés du bonheur de la 
fociété , /'ai cru devoir les appliquer à 
h constitution de la monarchie Fran- 
çoife , & j'ai cherché à en donner une 
idée également éloignée de ces fyftèmes 
contradiéloires trop favorables , les uns 
à l'abus du pouvoir, les autres à celui 
de la liberté. 

En parcourant les différentes révolu- 
tions que cette Monarchie a effuyées , 
- 

(a) Les devoirs du Prince réduits au même 
principe, ou Difcours fur ia Juftice. 

a iy 



4t » 



vuj Avertis s eme nt. 

fes changemens fuccefîlfi qui font 
arrivés dans fa Jégiiïation & fbn gouver- 
nement, je n'ai jamais perdu de vue 
l'influence d'un principe univerfel & de 
ce pouvoir de Tordre , qui , à la longue , 
triomphera toujours des efforts que font 
ïes paffions pour le détruire. J'ai vu 
dans tous les âges les mêmes cauies 
produire des effets de la même nature ; 
j'ai obfervé que le bien ne tenoit qu'au 
bien, que la juftice étoit la mère du 
bonheur, & qu'il n'y avoit point eu de 
calamités dans le monde, dont la fource 
n'eût été ou un travers dans l'efprit ou 
un vice dans le cœur. J'ai lu les His- 
toires, j'ai confulté tous les fiècles , j'ai 
oie interroger les Nations (b) ; j'ai vu 

— — ii - 

(h) La mçme expérience peut fe faire, en 
effet , fur toutes les Hiftoires. Prenez , par 
exemple, celie de la république Romaine ; vous 
verrez , depuis le confulat de Valerius PublicoJa 
jufcru'à la dictature de Çéfar, les Confuls & 



AVERT IS S EMENT. ix 

les vainqueurs & les conquérans fe dif- 
puter la terre , l'envahir & la dévafter : 

îes Patriciens perpétuellement en guerre avec le 
peuple , & ce font les injuftices des premiers qui 
donnent nailîance au Tribunat. Le Sénat, qui 
a fuccédé à l'autorité , cherche à la conferver ; 
ies Tribuns & le peuple travaillent fans relâche 
à l'envahir. Jufqu'au crime d'Appius, le peuple 
avoit peu gagné. Le defpotifme des Décemvirs 
porta des coups terribles à l'autorité du Corps 
dont ils avoient e'té tirés ; & c'eft à cette 
époque feulement , que l'on voit commencer la 
Démocratie. Depuis ce changement dans la 
conftitution , les crimes des Tribuns rendirent, 
de temps en temps, quelque force à l'oligarchie 
du Sénat ; elle s'affoibiit à mefure qu'elle laiiîa 
paffer aux Tribuns la confidération attachée aux 
vertus & aux grandes actions. Tout fut perdu 
pour les Sénateurs lorfqu'ils s'avilirent par îes 
vices ; mais lorfque les deux ordres de la 
République ne présentèrent plus que de grands 
coupables, la République fut elle-même ren ver- 
fée , & toutes les Magiftratures fuccombèrent 
fous le poids des abus énormes que les Magiftrats 
^voient faits de leur autorité. 



x Avertisse aient. 

mais après les conquêtes & les ravages, 
qui eft-ce qui a fondé & affermi les Gou- 
vernemens ! la vertu & la fageffe. Qui 
eft-ce qui les a détruits , après des pros- 
pérités apparentes ! le crime & la folie. 

Alors je me fuis dit : c'eft donc 
l'homme feul qui eft l'artifàn de fes 
malheurs. Pourquoi, lorfqu'il fe dégrade 
par l'abus de fa liberté , calomnie-t-il 
la Nature qui l'avoit mis à fà place l 
Tout eft bien pour lui, s'il remplit fa 
fin : tout eft mal, s'il s'en écarte. 

Une Hiftoire univerfelle , dont les 
Auteurs n'auroient d'autre but que 
d'indiquer fans ceffe cette fin du Gou- 
vernement & qui développeroit de 
bonne-foi , dans cette fuite d'expé- 
riences tant de fois réitérées par le 
genre humain , comment les hommes 
fe font approchés ou éloignés de la 
félicité félon qu'ils ont été plus ou 
moins fidèles aux loix de la morale ? 



Avertissement, xj 

feroit vraiment une Hijloire philo foplùque, 
non celle qui ne fembleroit écrite que 
pour faire du vice & de la vertu des 
moyens indifférens , qui, par des routes 
diverfes , amènent à peu-près les mêmes 
biens & les mêmes maux. 

Si j'avois penfé qu'une fatalité aveugle 
difpofat des évènemens , & que le hafàrd 
gouvernât l'Univers moral , il y a long- 
temps que j'aurois renoncé à l'étude 
de l'Hifloire; elle n'eût plus été pour 
moi qu'un /peétacle faftidieux par le 
peu d'intérêt qu'il m'eût offert, & fati- 
gant par fon uniformité. A la longue, 
tous les évènemens s'y rcffemblent & 
s'y répètent ; la différence n'efl que 
dans les détails, & rien de moins cer- 
tain que les détails, Des invafions, des 
rapines , des batailles meurtrières , de 
grands brigandages , des Tyrans qui 
écrafent & que Ton détrône , des Peu- 
ples qui fouffrent & qui fe révoltent , 



xij Avertissement. 

quelques bons Rois qui n'ont jamais le 
temps d'établir l'ordre , des loix faites 
& violées , des payions contenues 
d'abord & qui brifent enfuite leurs 
digues , quelques belles aétions ftériies , 
beaucoup de crimes féconds , toujours 
les mêmes intérêts , toujours les mêmes 
injufticcs, l'humanité recevant plaie fur 
plaie, & confolée de temps en temps 
par quelques vertus, dont malheureu- 
fèment l'empire n'eft ni affez étendu, 
ni aflez durable : n'eft-ce pas là le précis 
de toutes les Hifloires l n'eft-ce pas là 
même, à peu de chofe près, celle de 
notre Monarchie ! Je l'avouerai donc, 
fans le point de vue fous lequel je l'ai 
envifàgée , j'aurois cent fois mieux aimé 
ces vérités abftraites & géométriques 
dans l'étude defquelles du moins notre 
ame admire un ordre qui la fàtisfait , 
s'agrandit & s'élève par fbn aélion, & 
finit par fe repofer fur l'évidence. 



Avertis sèment, mi) 

Parmi les fyftèmes philoibphiques , 
celui qui nieroit l'empire de l'ordre , 
confidéré , foit comme règle des de- 
voirs , foit comme caufe des évènemens , 
feroit donc le plus abfurde : j'ajouterai 
avec confiance qu'il feroit le plus meur- 
trier pour le genre humain , fi malheu- 
reufement pour les peuples il devenoit 
jamais la doctrine des Rois ; car quel 
mal ne fera pas un Souverain qui , fè 
regardant comme au-deffus des loix de 
la morale , croira encore n'avoir rien à 
redouter de leur influence fur les révo- 
lutions que peut effuyer fon pouvoir l 
C'eft donc pour affermir le règne 
de cette éternelle & immuable juftice, 
que j'ai cherché dans nos Fartes les 
traces profondes & vifibles de l'autorité 
qu'elle a toujours exercée fur les 
hommes & malgré les hommes même. 
Ce font les monumens de fon aétion 
que je travaille à découvrir parmi des 
décombres. 



xïv AVERT I S S E ME NT. 

On ne fera pas furpris après cela que 
je me fois principalement attaché à 
fuivre de fiècie en fiecle les progrès de 
la légiflation & de l'adminiflration , à 
envifager les grandes formes employées 
par le Gouvernement à toutes ïes 
époques, & les principes qui tantôt ont 
réglé la marche du pouvoir , tantôt ont 
reflreint la liberté , tantôt ont rendu à 
l'un & à l'autre l'a&ivité qui leur étoit 
néceffaire. On peut confidérer ces 
Difcours comme une Hiftoire , car je 
commence toujours par y préfenter 
l'ordre & la fuite des faits qu'il efl im-> 
portant de placer dans fà mémoire ; j'y 
développe même quelquefois ceux qui 
ont le plus contribué, foit à l'altération, 
foit au rétabliffement de l'ordre ; mais 
on doit faire attention que j'ai tout 
rapporté à la Morale & au Droit public , 
& que mon objet eft l'Hiftoire de la 
conftitution de la Monarchie Françoi/è* 



Avertissement. xv 

de fes relations politiques & de fa légis- 
lation intérieure & économique. 

D'après cette idée, il faut bien que 
l'on me paffe quelquefois un peu d'é- 
rudition ; elle pourra être ennuyeufe 
pour ceux qui ne voudront que s'amu- 
fer ; mais il s'agiffoit d'iniîruire : & obligé 
fouvent de m 'écarter de quelques opi- 
nions accréditées que je croyois fauffes 
& dangereufès , j'ai jugé qu'il étoit de 
mon devoir de rapporter mes preuves. 
Au refte, fur tout ce qui ne pouvoit 
être que pur objet de curiofité', je n'ai 
ambitionné ni la réputation d'un favoir 
vafte que je n'ai point , ni la gloire des 
découvertes nouvelles pour lefquelles 
je me fens très-indifférent. 

Je fupplie très-inftamment quelques 
Auteurs respectables dont j'ai combattu 
les idées , non de me pardonner la liberté 
que j'ai prife, car je n'ai joui que du 
même droit qu'ils avoient & qu'ils ont 



xvj Avertis s em en t. 

encore, mais de pefer de bonne foi 

mes raifons , & d'être fur -tout Lien 

convaincus que la confidération que j'ai 

pour leur droiture & le cas que je fais 

de leurs talens , ont beaucoup influé fur 

la néceffité d'une critique que je n'ai 

jamais cherché à rendre amère* 

Notre fiècle, que l'on a cru louer 

en lui donnant le titre de fùcle philofo* 

phiqiie , a été , plus qu'aucun autre , celui 

des fyftèmes & des difputes. On a vu 

des abus ; ils venoient de ce que l'on 

s'écartoit des principes , & on a attaqué 

les principes eux-mêmes : ceux qui les 

ont défendus en ont peut-être outré les 

eonféquences : ceux qui ont voulu les 

remplacer par des maximes nouvelles, 

ont également donné dans des excès 

dont il ne falloit que préfenter le ridicule 

pour les décréditer: car je mets dans 

Ja même claffe , & les fous fombres qui 

ont écrit que notre afferviffement au 

defpotifme 



AVËRT IS S EM Ë NT. kvij 

defpotifme & aux préjugés, ne cefleroit 

que lorfque des Etrangers, fondant fur 

nos provinces , viendraient un jour nous 

affranchir & nous éclairer, & ces fous 

plus gais -, qui ont regardé dans l'avenir , 

comme la plus brillante époque de la 

France , celle où le Roi, pour combler fà 

gloire , remettroit l'autorité légifîative 

entre les mains de la Nation dont il ne 

feroit plus que le jMiniflre. Ces étranges 

rêveries ne détermineront jamais , ni nos 

voifins à nous attaquer, ni nos Rois à 

faire à la Nation l'effroyable tort de la 

livrer à fa propre licence. C'eft bien 

affez de lire de pareils Auteurs ; il ne 

faut jamais les réfuter* 

Mais que des Ecrivains fenfës & 

raifonnables , frappés des avantages de 

cette inaliénable liberté qui eft le premier 

des biens de l'homme, & quelquefois 

juftement indignés des outrages qu'elle 

a reçus, aient, de la meilleure foi du 
2 orne L b 



x\ii) Avertissement. 

monde, cherché dans les monumens 
de notre Hiftoire des titres & des armes 
pour la défendre, je les refpeéte lors 
même que je vois autrement qu'eux ; 
& fi je penifè que des erreurs de fait 
qu'ils ont embraffées, il refaite un danger 
plus grand encore que celui contre 
lequel ils ont voulu nous mettre à l'abri, 
je les attaque avec toute la confiance 
que m'infpire ma propre perfuafion , 
mais avec toute l'honnêteté que j'ai droit 
d'attendre d'eux , fi je ne fuis pas affez 
heureux pour les convaincre. 

Avec tout cela , les efprits font telle- 
ment échauffés en France, nos triftes 
difputes fur la liberté & fur l'autorité 
ont eu tant d'aigreur, ont nourri tant 
de haines , ont été les inftrumens de tant 
d'intrigues, qu'un Ecrivain qui ne hait 
perfonne & n'a jamais pu fe livrer à 
aucun parti, ne doit efpérer ni des fuccès 
rapides, ni une approbation unanime. 



Avertissement, tàx 

Les premiers Ouvrages qui m'ont fait 
connoître dans le monde, annonçoient 
le plus parfait éloignement & de toute 
feéte & de tout excès ; je refpedai la 
religion, mais je m'amufài de la gravité 
& de l'inutilité de nos querelles théolo- 
giques ; j'aimai la Philofophie , mais j'ofai 
rire des écarts des nouveaux moraliftes 
qui prenoient fà livrée. 

Nos difputes ont changé d'objet, & 

alors elles m'ont affligé : je ne pouvois 

être indifférent; je fus encore impartial. 

Ces difputes ont à la fin produit des 

ravages , & je me fuis aurifié ; mais 

comme ma façon de juger étoit toujours 

ia même, je n'ai vu, de l'un & de 

i'autre côté, ni toute la raifbn , ni tous 

les torts. L'avouerai-je ! J'ai toujours 

eu mon fyflème à part. Seul, peut-être, 

de mon parti , je me fuis tenu très-loin 

de ceux que je voyois fe battre dans 

la lice; auffï leur ai-je déplu; & je ne 

b ïj 



XX A VERT 1 S S E M EN T. 

m'en repens point. J'aurois pu même, 
comme tant d'autres , me vanter d'avoir 
été perfécuté; mais j'ai mieux aimé me 
mettre à l'écart, & dans ma fbiitude 
m'occuper de ces grandes & inaltérables 
vérités dont j'ai cru que Ton abufôit de 
part & d'autre, & qui, dans le fiècle 
fuivant, ferviront certainement de point 
de ralliement & de centre de réunion , 
quand les François feront las de difputer 
& de fe dire des injures : mais je 
m'aperçois que je parle trop de moi ; 
revenons à mon Ouvrage. 

Si Ton doit me pardonner la critique 
de quelques refpeétables modernes, à 
plus forte raifbn me permettra -t- on 
celle de plufieurs de nos anciennes loix. 
J'ai dû, pour remplir mon objet, les 
comparer à cette légifîation éternelle , 
qui fut toujours la règle & non l'ouvrage 
des Souverains. Lorfque M. Pafcal 
diioit : Les loix font jujles , parce qu'elles 



A VERT1S S E AIENT, xxj 

font loix , il parloit au peuple, & il avoit 
raifon ; car une légiflation imparfaite efl 
préférable à la licence de l'anarchie, & 
l'obéifTance efl toujours due à l'autorité, 
lorfqu'elle n'ordonne point le crime. 
Mais fi M. Pafcal eût parlé aux Princes , 
il leur eût dit : Injfruife^vous , Juges de 
la Terre ; confronte^ fans ceffe ce que vos 
prédécejfeurs ont fait avec ce qu'Us auroient 
dû faire ; perfectionne^ votre adminiflratwn , 
en la rendant, de jour en jour , plus con- 
forme à fon modèle. 

II ne me refte plus qu'à faire moi- 
même de mon Ouvrage la critique la 
plus raifonnable qu'on en puiffe faire: 
j'y remarquerai les défauts que lui repro- 
cheront de bonne foi ceux qui le liront 
avec le plus de faveur. Je ne prétends 
point me juftifier entièrement à leurs 
yeux ; je ne veux que préfenter quelques 
motifs à leur indulgence. 

On me reprochera , avec quelque 

b iij'i 



xxij Avertissement, 

raifbn , de la diffufion dans le ftile , des 
répétitions, un retour trop fréquent aux 
mêmes idées & beaucoup de prolixité 
dans mes réflexions. Ces défauts, dont 
je conviens, m'auroient été encore plus 
juftement reprochés, fi, avant que de 
donner ces Difcours au public, je n'y 
eufle fait plufieurs réformes importantes, 
& fi je les euffe fait imprimer abfblument 
dans le même état où ils ont fervi de 
leélures à nos Princes pendant leur 
éducation ; cependant je n'ai ni pu ni 
du me refierrer au point de donner à 
cet Ouvrage une forme entièrement 
différente de celle qu'il avoit d'abord. 

On doit fe rappeler qu'il eut pour 
but, i.° de rappeler notre Hiftoire aux 
auguftes Elèves entre les mains defquels 
on le mettoit à rneflire que je compofbis ; 
auffi ofé-je me flatter que, relativement 
aux faits, il contient tout ce qu'il eft 
important d'en retenir* 



AVERT IS S EM E NT. xxïij 

2. II s'agiffoit enfuite de faire naître 
de ces faits toutes les inftruétions qui 
dévoient fe graver dans leur ame, de 
les exercer, de les accoutumer même 
à examiner dans des faits connus, foit 
le droit public & la politique de chaque 
époque, foit l'influence de la morale fur 
les fuccès & les revers , fur l'élévation 
& la chute des Souverains. 

C'étoit de l'Hiftoire de France, que 
nous voulions tirer les connoiffances 
les plus utiles à quiconque eft obligé 
de gouverner. 

Or les principes de cet art, fi impor- 
tant pour le genre humain , ne font ni 
en grand nombre , ni fort compliqués : 
tout fe réduit à un petit nombre de 
maximes, & tout confifte dans la jufteffe 
des applications. Il falloit donc que 
cette multitude fi variée de faits & 
d'évènemens, nous ramenât fans cefle à 
quelques vérités fimples ; on devoit les 



b /; 



IV 



xxb Avertissement. 

retrouver par-tout ; il ne s'agiffoit que 
d'en varier l'expreffion : mais c'étoient 
toujours les mêmes choies , préfentées 
ou fous différentes faces, ou fous diverfes 
formes ; car ce qui étoit très-important 
étoit, non de laiffer dans l'efprit des 
Princes un nombre infini de traces 
différentes, mais d'en graver de très- 
profondes. Sur les faits, on n'avoit pas 
bcfoin d'aider leur mémoire; mais pour 
former leur jugement, pour 1' accoutumer 
à appliquer aux divers évènemens les 
mêmes vérités de Droit & de Morale, 
on ne pouvoit fe dilpçnfer de fe répéter 
fouvent. Une caufe fi jufte trouvera 
grâce, fans doute, auprès de ceux de 
nos leéleurs qui pénétrés, long-temps 
d'avance, des vérités qu'on leur préfente, 
pourroient quelquefois s'ennuyer de les 
voir reparoître trop fréquemment. 

À cette excufe née de la deftination 
de cet Ouvrage ; j'en joindra une autre, 



Avertissement, xxv 

prife dans la méthode même que je me 
fuis prefcrite. 

Je me fuis aperçu que tous ceux 
qui avoient voulu donner une connoif- 
fànce exa6te du Droit public & de 
l'ancienne conftitution de notre Monar- 
chie , avoient embraffé trop de fiècles 
à la fois. Toutes les inftitutions des 
hommes font fi fujettes au changement, 
& leurs Ouvrages s'altèrent fi facilement, 
que quiconque voudra faire connoître 
une Nation , & fur-tout la Françoife, ne 
pourra trop fubdivifer les époques ; fans 
cela, il eft très -facile de fe tromper. 
J'ai lu avec foin un bon Ouvrage, dont 
l'auteur eft certainement très-eftimable ; 
il eft en quatre Volumes, & intitulé: 
les Origines du gouvernement François. 
On y renferme, fous difFérens titres, 
une foule de textes qui peuvent éciair- 
cir d'importantes queftions : mais ces 
textes font pris dans des fiècles qui fe 



xxvj A V E RT I S S E M E N T. 

reflemblent peu ; ce font des matériaux 
de l'Hiftoire, des matériaux utiles, mais 
diïperfés, & qu'il eût fallu remettre à 
leur place, û l'on eût voulu en faire 
des Origines. Pour préfenter aux lecteurs 
des notions jufles & exactes, il ne faut 
jamais ranger fous un feul titre ce qui 
s'eft pafle fous les premiers fiiccefleurs 
de Clovis , fous les Rois poftérieurs 
à Clotaire II, & fous la grande & 
belle adminiftration de Pépin & de 
Charlemagne. A cinquante ans & quel- 
quefois à vingt-cinq ans d'intervalle, on 
aperçoit dans le Gouvernement des 
variations fenfibles , & les chofes qui 
îe reflemblent le plus ne font plus les 
mêmes. Ce font ces nuances infenfibles 
qu'il eft important d'obferver & de 
fiiivre, fi l'on veut faire de l'étude de 
i'Hiftoire un exercice propre à former 
le jugement , par le fpeétacle fi varié des 
caufes & de leurs effets. Or tel a été moa 



A VERT ISS EM E NT. xxvij 

plan; j'ai voulu indiquer tous les chan- 
gemens, ceux même qui ont échappé 
aux Auteurs qui n'ont pas cru devoir 
s'appefantir fur la dégoûtante Hiftoire de 
nos premiers ficelés. Ainfi , en parcou- 
rant cette multitude d'époques féparées 
par de petits intervalles , je me fuis cru 
obligé de rappeler , & ce que chacune 
avoit conferve de la précédente, & les 
préparatifs qu'elle fembloit faire pour 
celle qui la fuivroit. J'ai bien fenti que 
je ferois fbuvent prolixe ; mais je me 
fuis dit : Quef/~ce que cela me fait ! Si 
les Princes , chemin faifant , exercera leur 
efprit &* fortifient leur jugement , dois -je 
craindre qui/s réitèrent trop fouvent leurs 
expériences ! Ainfi pour me juger, j'ofe 
le dire, il faut fe mettre à leur place. 
La manière dont j'ai traité la plupart 
des objets , prouve bien que je me fins 
flatté qu'ils me liroient dans un âge - 
plus avancé; mais on s'apercevra auffi 



xxviij Avertis s em e nt. 

que c'eft principalement pour eux que 
j'ai écrit. Tout ce que j'ai fait eft 
exercice pour leur jeunefle, & ce n'eft 
qu'autour d'eux que j'ai voulu raffembler 
la lumière. 

C'eft même pour qu'on ne puiffe pas 
l'oublier, que j'ai confervé dans mes 
trois premiers Volumes la forme que 
l'on avoit jugé à propos de donner à 
ces Difcours. Ce font des entretiens 
dans lefquels le Gouverneur du Dauphin 
de France , en lui expliquant notre 
Hiftoire, le met à portée de réfléchir 
lui-même fur les évènemens & fur leurs 
caufes. C'eft un cours de Morale & de 
Droit public qu'il lui préfente. Ce ftiie 
direét ne convient qu'à un homme 
fpécialement chargé de cette précieufe 
éducation. 

Auiïi dans les Difcours qui fuivront, 

e retrancherai cette forme direéle qui 

m'effraye; car enfin je ne puis plus me 



Avertissement, xxix 

cacher derrière le Gouverneur des Fils 
de France , ni me diffimuler que c'eft 
moi qui écris , & que l'augufte Prince 
que nous appelions alors Monfcigunr , 
eft aujourd'hui un grand Roi dont la 
bonté me rafllire, mais dont la Majefté 
m'éblouit. 

Je dois , avant que de finir , faire 
connoître l'occafion & l'objet d'une 
Lettre que l'on trouvera imprimée à la 
tête de ce Volume. Lorfqu'en 1773, 
j'eus rendu public ce tableau général de 
toute notre Hiftoire , qui contient Tordre 
& le plan de tous mes Difcours , il me 
revint de plufieurs endroits, & un très- 
{avant & très-honnête homme (c) , dont 

fi) M. de la Condamine, de l'Académie 

Françoife. Voici les termes de fa Lettre du 2 5 
Décembre 1773 : J'ai admiré l'étendue de votre 
plan à* le courage que vous ave^ eu de l'entreprendre..* 
Il m'tjl revenu , & vous devie^ vous y attendre, que 
les Républicains vous reprochent d'avoir favorifé le 
defpctifme. Js trouve ce reproche injujle, ù*i* 



xxx Avertissement. 

je conferve la Lettre, m'écrivit que 
beaucoup de gens m'accufoient d'avoir 
trop donné à l'autorité de nos Rois , & 
d'avoir par mes principes favorifé le 
defpotifrne. Cette critique ne m'alarma 
point. On auroit pu me reprocher, avec 
autant de raifon , d'avoir circonfcrit de 
trop près la puiflance de la Souveraineté ; 
je crus cependant devoir répondre à 
mon ami, & dans cette réponfe, je 
léveloppai de nouveau l'ordre & la fuite 
les vues qui m'avoient guidé : je n'avois 
alors aucun defTein de publier cet Écrit. 
Lorfque j'ai fu depuis que plufieurs 
libelles, ainfi que leurs échos, répétoient 
cette accusation contre moi , j'ai cédé 
aux infiances de quelques amis, qui ont 
regardé cette Lettre comme une Préface 
naturelle qui de voit être mife à la tête de 
mes Difcours. Si elle ne contenoit que 
ma juflification , je ne Pcufle point fait 
imprimer. On ne me Soupçonnera point 



Avertissement, xxx) 

de vouloir entrer en lice avec ces fortes 
d'Ecrivains anonymes ; mais ceux qui 
ont lu ma réponfe à M. de la C. . . . 
ont jugé qu'elle ajoutoit encore aux 
preuves des grandes vérités que j'ai 
voulu faire connoitre. Je ne me flatte 
point d'arracher aux feétes leurs ïyftèmes 
& leurs opinions ; mais comme le Public 
eft encore compofé d'un grand nombre 
d'honnêtes gens impartiaux & capables 
d'examen , peut-être viendrai-je à bout 
de raffurer ceux-ci contre ces vaines 
alarmes de defpotifme , femées dans tous 
les temps par la licence. Du moins, 
fi je ne fuis pas affez heureux pour 
furvivre au fanati/ine & à l'enthoufiafme 
de ces partis qui divifent depuis fi 
long-temps une Nation douce, dont il 
feroit à craindre qu'ils n'altéraffent à la 
longue le caraélère , j'aurai à me féliciter 
dans ma vieilleffe , de n'avoir jamais 
cherché que la vérité, & de l'avoir 



xxxl) Averti s se ai e nt. 

toujours trouvée à une diftance à peu- 
près égale de tous les excès. 

Encore un mot qui prouvera mon 
attachement pour elle. Je continue , 
comme on le fait, ce grand Ouvrage, & 
cette année j'ai fini le règne de Philippe 
Augufte. A mefure que j'avancerai dans 
l'étude des monumens, fi je puis aper- 
cevoir dans ce que j'aurai dc'jk donné 
au Public, quelques inexactitudes ou 
quelques erreurs , je promets d'en avertir 
de bonne foi, & de faire, s'il le faut, 
moi-même ma propre critique : pour 
toutes les autres, comme je fuis trop 
vieux pour les combattre, je ne répon- 
drai qu'à celles qui, en me convainquant 
d'une erreur où je ferois tombé, me 
procureront le plaifir d'applaudir à une 
vérité que j'aurois ignorée. 



&&S& 



DES 




DES DIFFÉRENCES 



D E 



LA MONARCHIE 



E T 



DU DESPOTISME, 



o u 



Lettre de M. M. à M. D. L. C. 



J 



A Paris, ce z Janvier 1774» 



E favois avant votre lettre, Monfienr, 

à peu-près ce que l'on difoit de mon Eiîai. 

J'ai lu les extraits qu'en ont faits M. rs les 

Journalifles ; j'ai recueilli avec une égale 

reconnoiffance & les éloges & les critiques; 
Tome L A 



2 Lettre 

mon amour propre ne fe révolte point contre 
celles-ci; javois moi-même invité les Gens 
de Lettres à ne point me les épargner, 8c 
je fuis encore fermement perfuadé que 
toutes ceiies qui tendront à m'éclairer, 
euffent-elles l'air du blâme & du reproche, 
feront un véritable fervice rendu & à 
l'ouvrage & à l'auteur; je ne leur répondrai 
qu'en travaillant à faire mieux. 

Celle que vous m'annoncez eft d'un 
autre genre; ou elle ne fignifie rien, ou 
elle attaque un principe dont je ne puis me 
départir. Car fi c'eit établir le Defpotifme 
que de foutenir que le pouvoir de nos Rois 
ejl abfolu, parce que telle eft la nature de 
toute efpèce de fouveraineté, appartînt-elle 
au peuple , je vois qu'il faut ou jeter au 
feu tout ce que j'ai écrit, ou répondre dès- 
à - préfent à ce reproche , celui de tous 
peut-être auquel je m'attendois le moins. 

Je ne me fuis jamais diffimulé, Monfieur, 
que javois à me garantir de deux écueils , 
que l'effervefcence dç:s partis & nos 



À M. D. L. C. 3 

malheureufes difputes, ont rendu dans ce 
fiècle plus dangereux que jamais. J avois 
l'honneur décrire pour l'héritier du Trône, 
& j'étois chargé de mettre fous fes yeux 
les véritables principes du Gouverne- 
ment françois ; je devois donc écarter 
également & cette idée abfurde de toute- 
puiflance, qui entre fi facilement dans l'efprit 
des enfans des Rois, & cette idée dange- 
reufe d'indépendance , qui s'empare fi 
aifément de i'imagination des peuples. 
On peut abufer également & du pouvoir 
& de la liberté ; il étoit donc queftion 
de renfermer l'un & l'autre dans les juftes 
bornes qui leur furent aifignées pour le 
bonheur du genre humain. 

J'ai lu, j'ai du moins parcouru tous ces 
Ecrits qu'on ne lira plus , ces affligeans 
Faélums qui ne furvivront point au procès 
dangereux qu'ils n'ont point inflruit: j'ai 
bâillé fur ces monumens de nos intermi- 
nables difcuffions, & j'ai dit, faut-il donc 

en favoir tant pour découvrir les titres de 

Aij 



4 Lettre 

l'humanité! Pour connoître ce que Dieu 
veut, eiVil néceiïaire d'apprendre tout ce 
que les hommes ont fait! 

Rien de plus varié que leurs ouvrages, 
rien qui fe refiembie moins que leurs 
inflitutions. La conftitution politique d'un 
pays n'eft point celle d'un autre : tout 
s altère dans la durée des fiècles , & il 
.nexifte pas une Nation en Europe, dont 
le gouvernement foit aujourd'hui ce qu'il 
étoit il y a quatre cents ans. Mais les loix 
de la Nature font immuables ; les règles 
que Dieu donna à la fociété font uniformes, 
&£ lorlqu'il fit l'homme pour être gouverné, 
les idées éternelles renfermoient le plan 
& la règle du gouvernement. 

J'ai faifi cette idée; elle ma paru belle, 
&fa vérité m'a frappé; elle répond à tout; 
elle met tout en iûreté ; elle donne des 
bornes à la puiïîance, une mefure à la 
liberté. Car enfin nous ne pouvons pré- 
tendre plus que Dieu nous a donné, & 
ce qu'il nous a 'donné, il n'y a point 



A M. D. L. C. 5 

d'autorité fur la terre qui ait droit de nous 
l'ôter ; voilà le terme où s'arrête la puifîance 
des Rois, & ce terme immuable fut pofé 
dès l'origine des temps. 

Je fais que ce terme a été pafîe mille 
fois ; je fais que malheureufement i'hiftoire 
de l'Univers ne nous offre que l'effrayant 
tableau de la licence & des Souverains & 
des peuples, alternativement tyrarmifàns 
& tyrannifés eux-mêmes ; mais préfenter 
la règle, indiquer le droit, eft-ce autorifer 
ou n'efl-ce pas au contraire travailler à 
écarter l'abus! 

On m'accufe d'avoir favorifé le Defpo- 

tifme: voici ce que j'ai dit fur ce fléau du 

genre humain ; j'ai foutenu qu'il nexifwit 

point dans la Nature , de Toutc-puijfance pour 

mal faire , & que la Souveraineté la plus 

indépendante étoit comme toutes les chofes 

humaines qui fe confeiyent par le bon ufage, 

s'altèrent par l'abus , & fe détruifent lorfquon 

les emploie contre leur fin (p. 22). J'ai dit que 

c etoit le Defpotifme de la première race de 

A iij 



6 Lettre 

nos Rois qui l'avoit perdue. J'ai dît que les 
droits inaliénables de V humanité étoient les 
véritables principes fondamentaux de toute 
fociété (p. 146 ). Que le droit public d'une 
Nation ne pouvoit jamais être arbitraire, parce 
que le droit naturel en ejlla bafe , & qu'un art 
peut bien perfeâionner fes outils, mais jamais 
changer fes principes & intervertir fa fn 
(p. 147). J'ai dit que l'homme par fa nature, 
71 appartenoit point à l'homme, mais à Dieu; 
& que le Defpotifme naquit dans le monde 
le jour qu'un infenfé s'avifa de dire , je ferai 
propriétaire de mes fcmblables (p. 180). J'ai 
dit que l'ordre donné par un Roi d' Egypte , 
d'étouffer les enfans des Heureux , étoit de 
la même nature que celui par lequel il eût 
enjoint au Nil de remonter vers fa fourec 
(p. 174). J'ai annoncé enfin que je dé- 
mo ntrerois par les loix de la Nature, qu'il n'y 
a point de Gouvernement fans liberté & fans 
propriétés (p. 200). Voilà, Monfieur, 
comment j'ai favorifé le Defpotifme; & 
je rends grâces à la Providence, de ce que 



À M. D. L. C. 7 

dans un pays où on le redoute fi fort, ce 
n'eft point l'Autorité qui m'a reproché de 
l'avoir trop circonfcrite, mais l'efprit répu- 
blicain qui m'accufe de ne l'avoir pas mis 
affez au large. 

Au refte, ce Defpotifme eft une plaie 
fi terrible pour l'humanité, que fon ombre 
même a droit de nous effrayer. Je ne me 
plaindrai donc point du reproche ; j'exa- 
minerai fur quoi il eft fondé. 

Parmi ceux qui me l'ont fait, il en eft 
auxquels je crois fort inutile de répondre, 
car je ne les convaincrai pas; ce font ceux 
qui pour décréditer mes principes , ont 
cru qu'il fuffifoit du raifonnement que 
voici : il écrit pour la Cour, Jonc il doit 
jlatter; cependant je pourrois leur demander 
ce qu'ils entendent par ce mot de Cour, 
veulent-ils parler de nos Princes! ceux qui 
les approchent attefteront que jamais on 
ne les flatta moins qu'en exagérant un 
Pouvoir qu'ils ont toujours regardé comme 

un fardeau. Veulent - ils au contraire 

A iv 



8 Lettre 

défigner les Grands & les Puiflans qui 
environnent le Monarque? S'il étoit prouvé 
que j'euiTe cherché à leur plaire , il le feroit 
encore plus, qu'en favorifant la tyrannie, 
j'euÏÏe pris le moyen le plus fur de manquer 
mon objet. Jamais le Defpotifme ne fut 
moins à la mode parmi eux. Chez tous 
les peuples inftruits, la raifon a été pour 
Ja liberté; chez nous celle-ci a eu de plus 
l'appui des fyftèmes , la vogue des écrits, 
le torrent des opinions , & l'enthouf lafme 
même des Courtifans. Le dirai-je l dans 
cette Cour que l'on m'accufe d'avoir flattée, 
il a été un temps où il falloit du courage 
pour avancer que le pouvoir de nos Rois 
étoit abfolu, & j'ai ofé le dire alors; mais 
il nen a été aucun où l'on ait été afTez 
infenfé pour fou tenir qu'ils euffent fur 
ieurs fujets le pouvoir de la licence, & 
dans tous les temps j'ai dit le contraire. 

Je me contenterai donc de vous pro- 
tefler, Monfieur, qu'inacceffible à tous lés 
partis, éloigné de tous les excès, n'efpérant 



À M. D. L. C. 9 

de cet ouvrage aucun fruit que celui que 
pourra recueillir la poftérité, fi je fuis aflez 
heureux pour le conduire à fa fin, j'ai 
confacré ma plume à la vérité, à l'humanité, 
à la juiîice. On ne flatte point les Princes, 
quand on leur dit fuis cefie, & quand on 
entreprend de leur démontrer par l'expé- 
rience de tous les fiècles, qu'ils ne peuvent 
être puifiâns qu'autant qu'ils feront juftes; & 
que la tyrannie efi non-feulement recueil 
de leur gloire , mais encore celui de leur 
autorité. 

Venons maintenant à des objections 
plus fpécieufes : voyons fi les gens de bonne 
foi ont pu fonder fur quelques prétextes, 
la critique dont vous me parlez. 

Je n'en connois que deux , & on ne me 
les a point diffimulés. D'un côté, j'ai répété 
cent fors qu'en France l'autorité du Mo- 
narque étoit ablolue. D'un autre côté, 
dans l'hiftorique de notre conftitution , je 
n'ai indiqué aucun moyen par lequel les 
fujets d'un Prince injufte puiTent le réduire 



io Lettre 

à l'impuiflànce d'agir; de -là on a conclu 
que je favorifois la tyrannie : difcutons ces 
deux objets. 

Oui, JVtonfieur, j'ai dit avec le grand 
Boftuet (a), & je dirai toujours, que la 
Puiflance de nos Rois eft eiïènti elle ment 
abfolue ; mais j'ai ajouté & j'ajouterai 
encore, qu'elle eft eflentieliement réglée, 
& quelle ne fubfifte que par la règle: 
développons cette idée qui doit raflurer 
mes lecteurs. 

L'autorité du Monarque eft une puif- 
iance de Gouvernement; or toute puiflance 
de Gouvernement exclut de la part des 
fujets, non le droit de fe plaindre, de 
repréfenter, d'éclairer ; non le pouvoir de 
réclamer, qui avertit au moins le Souverain 



(a) L'autorité royale eft abfolue. Pour rendre ce 
terme odieux & infupportable , plufieurs affec'teni d* 
confondre le Gouvernement abfolu & le Gouverne- 
ment arbitraire; mais il n'y a rien de plus diflingué, 
ainfî que nous le ferons voir ïorfque nous parlerons de 
ta juftice. Polit, tirée de l'Écrit, liv. IV, art. I. 



À M. D. L. C. ii 

qu'il y a réaction autour de lui, mais la 
puiflànce de vaincre & ie droit d'arrêter 
irrévocablement. 

La fouveraineté peut réfider fur la tête 
d'un feui homme , elle peut appartenir à 
la multitude, elle peut être confiée à un 
petit nombre ; mais en quelques mains 
qu'elle foit remife , elle eft toujours de la 
même nature, elle n'eft en elle-même que 
ce pouvoir abfolu qui nécefïite l'obéi flan ce 
& triomphe de tous les obflacles. Dans la 
Démocratie, quand le peuple a parlé, il 
n'eft point de réfiftance qui puifîë arrêter 
l'exécution de fes ordres; & l'Ariftocratie 
de Venife eft peut-être le Gouvernement 
le plus abfolu qui foit en Europe. Non, 
Monfieur, il n'eft point de conftitution où 
l'homme puhTe être fournis à des volontés 
arbitraires, mais il n'en eft point aufli où 
il ne doive être fubjugué par la loi ; or 
rien n'eft impérieux comme elle. 

Ce n'eft donc pas le pouvoir abfolu 
qui caraélérife le Defpotifme , c'eft fon 



i2 Lettre 

ufage arbitraire , c'eft i'abfence des loix , 
c'eft. le mépris des formes , c'eft la funefte 
habitude de fubftituer à l'autorité confiante 
& à l'exercice uniforme de la règle, les 
volontés pafïagères & les caprices injuftes 
du prince. L'autorité du Monarque, avoit 
dit avant moi l'un de nos plus grands 
Magiftrats , ejl ejfentiellement ahfoluc , mais 
ne doit jamais être diffolue. 

Admettez une règle connue, admettez 
des loix fages, quelle que foit l'autorité 
qui les a dictées ; fuppofez des formes 
qui , conftamment refpeélées , infpirent au 
citoyen la jufte confiance de n'être arbi- 
trairement ni dépouillé ni puni ; lapuiflànce 
qui appuyée fur ces loix, & à l'aide de 
ces formes , maintient la liberté & les 
propriétés, doit être ferme & invincible: 
elle ne peut ni fléchir ni céder. Il m'eft 
égal alors qu'elle appartienne au Peuple, 
qu'elle foit entre les mains du Monarque, 
qu'elle foit exercée par un petit nombre 
de Grands; elle ell faite pour gouverner, 



À M. D. L. C. 13 

j'en conclus qu'elle doit être ab loi ne; car fi 
elle a fa règle, plus elle aura de facilités pour 
terraffer promptement la licence, plus les 
jouifîances qu'elle doit procurer à l'homme, 
lui feront afîurées. 

Supprimez au contraire & les loix & les 
formes; laifîez agir les parlions, i'enthou- 
fiafme , l'humeur ; vous voyez dans le 
moment le Deipotifme s'afTeoir, ou fur le 
Trône du Monarque , ou dans l'affembiée 
du Peuple , ou au milieu du Confeil des 
Grands: le défordre alors ne vient pas de 
ce que le pouvoir eft ferme Sl abfolu : 
il l'efl au contraire beaucoup moins que 
lorfqu'il a fa route tracée; le mal vient de 
ce que l'autorité n'a plus de règles : & 
prenez garde qu'alors , c'eft le même fléau 
qui écrafe le citoyen & dans la Monarchie, 
& dans l'Oligarchie, & dans la Démocratie; 
car fi le Defpotifme n'eft que la licence du 
Monarque, la licence n'eft elle-même que 
ie Defpotifme de la multitude. Alors Jovieu 
fera jeter dans un puits le Secrétaire de 



14- Lettre 

fon prédéceiTeur ; Valentinien III afTafTinera 
Aë'tius : voilà la tyrannie du Prince. Les 
Soldats affemblés maiïacreront Stilicon en 
préfence d'Arcadius; & malgré le Prince 
le Sénat fera égorger la veuve du Minifire : 
voilà la tyrannie de la foule; & dans un 
Gouvernement beaucoup plus réglé que 
celui des Romains du quatrième & du 
cinquième fiècle, le plus petit enthoufiafte 
parlant à la multitude, fera prononcer fur 
le champ la profcription de vingt mille 
de ks concitoyens , & rendra lAriftocratie 
injufte comme Genferic, & defpote comme 
Attila. 

En parlant de Valentinien & de Genferic, 
je viens de rappeler une époque où le 
Defpotifme le plus odieux écrafa les reftes 
de la liberté Romaine, & où les crimes 
des Princes annoncèrent la chute rapide 
du Colofîè auquel les Barbares avoient déjà 
porté les coups les plus redoutables. Au 
commencement du cinquième fiècle, fut-ce 
le pouvoir abfolu qui réduifit les peuples 



À M. D. L. C. 15 

aux abois ? Valentinien 1 1 que la feule 
défeclion d'Arbogafte réduifit à chercher 
la mort , étoit-il plus maître chez lui que 
ne Tavoit été Septime -Sévère ou Adrien? 
que ne l'avoient été même les Confuls, 
qui appelant au fecours de Pvome le pou- 
voir le plus terrible, dès que fon exercice 
étoit indifpenfabie pour la fauver , fe per- 
mettoient , en vertu du décret caveani 
C on fuie s , des attentats pareils à celui qui 
fervit de prétexte à toutes les fureurs de 
la ligue contre Henri 1 1 1 ? 

Dire que le pouvoir de nos Rois eft 
abfolu , c'eft dire qu'il n'y a en France 
d'autre Souverain que le Roi , & qui peut 
dire le contraire fans blafphémer contre 
la Patrie! mais dire en même temps que 
la puifîance du Prince eft eiTentiellement 
réglée par des ioix qu'on ne peut enfreindre 
(ans la détruire, c'eft écarter toute idée 
de Defpotifme, c'eft raffurer les peuples 
contre l'abus du pouvoir. 

Non , me répondra-t-on , ce n'eft point 



i6 Lettre 

les raflurer ; car û les mauvais Princes ne 
font punis que par l'effet des loix naturelles, 
dont faction eft lente & fucceflive , ils 
pourront écrafer leur fiècle , & ne feront 
tort qu'à l'autorité de leurs fucceffeurs. 

Je touche ici , comme vous le voyez , 
la principale , la véritable difficulté que 
l'on a formée contre mon fyftème , ou 
plutôt contre mes principes. Vous ne nous 
indiquez rien, m'a-t-on dit, qui puiffe 
dans tel ou tel cas arrêter l'abus ? les peuples 
gémiront, ils feront victimes de l'avidité 
& de l'injuftice ; mais en périmant ils 
diront , Dieu ei\ jufte , & quelque jour le 
deftructeur fera détruit à fon tour ; foible 
& déplorable confolation pour les mal- 
heureux que la tyrannie peut écrafer! 

J'ai prévu, Monfieur, cette objection, 
je me la fuis faite à moi-même, je l'ai 
méditée , j'en ai fenti la force, & elle 
ne ma point fait changer de fenti ment. 
Daignez pefer mes raifons, & peut-être 
trouverez-vous dans un moment, que de 



tous 



À M. D. L. C. \ 7 

tous les Gouvernemens, celui où elle doit 
avoir le moins de poids, eft une Monarchie 
réglée par des loix, & dont les peuples 
font éclairés par la raifon. 

i.° Je ne fuis qu'hiftorien; je n'ai point 
difpofé des faits, je les ai recherchés de 
bonne foi; j'ai confulté les monumens, je 
ne puis dire que ce qu'ils m'ont appris. 

2. Ce qu'ils m'ont appris même doit 
écarter les terreurs que depuis long-temps 
on cherche à infpirer à la Nation. De 
toutes les époques de la Monarchie fran- 
çoife, celle où nous nous trouvons eft la 
moins favorable de toutes au Defpotifme , 
qui , exercé d'abord par le Prince fous la 
première race, enfuite par les Magiftrats fous 
la féconde, enfin par les grands Vafîàux 
fous la troifième, n'en fut pas moins fous 
toutes les trois le malheur des peuples. 
Tel eft le partage de ma réponfe : déve- 
loppons & prouvons ces deux propofitions. 

S'il s'agiffoit, Monfieur, de former un 

Gouvernement au gré de nos modernes 
Tome 1. B 



i8 Lettre 

Pubiiciftes, peut-être que plu fieurs d'entre 
eux nous conleilieroient d'aller chercher 
en Angleterre, des reiïorts <3c des contre- 
poids : Dieu (ait û nous nous en trouverions 
mieux; mais un feul mot répond à tout; 
nous n avons pas cette liberté , il faut 
prendre chez nous le Gouvernement tel 
qu'il eft , tel que nous l'avons reçu ; il efl 
une Monarchie pure & abfolue, & mal- 
heureufement pour nos fyftèmes républi- 
cains il la toujours été. 

Ce n'eft donc pas ma faute fi je n'ai 
point vu , fous nos premiers Rois , ces 
champs de Mars légiilatifs, où, comme 
le dit l'abbé Velly, les affaires fe difcutoient 
& fe décidoient à la pluralité des voix; 
& que Grégoire de Tours, hiftorien con- 
temporain, ne nomme qu'une feule fois, 
& feulement comme un lieu où le Prince 
faifoit la revue de fes Troupes. Sur l'inexif- 
tence de cette chimère fi rebattue, qui ne 
nous a guéris de rien, tout ce que je de- 
mande, c'eft quei'on attende mes preuves, 



A M. D. L. C. 19 

& que l'on ne me critique qu/après les 
avoir iûes & pefées. Je me flatte de dé- 
montrer que les François empruntèrent 
tout des Romains, jufqu'à leurs principes 
fur les droits de l'autorité luprème. Je 
ferai voir que c'eft de ce peuple vaincu, 
qu'ils prirent même Pufage des champs 
de Mars, qui certainement dans les Gaules 
ne nuifoient point à l'exercice de la puif- 
fance abfolue des Empereurs. Je prouverai 
fexiftence des Tribunaux , le plaid royal 
fubftitué à la Cour du Préfet du Prétoire, 
& compofé, non de Députés de la Nation, 
mais de Magiftrats & de Confeiis tenant 
leurs provilions du Prince. J'indiquerai 
quels ufages barbares venus des marais de 
la Germanie , contrarièrent l'organisation 
que nos Rois trouvèrent établie dans les 
Gaules; & l'on fera furpris de voir qu'ils 
favorisèrent eux-mêmes la -tyrannie, en 
confondant deux pouvoirs que Conftantin 
avoit féparés. Enfin, loin de rencontrer à 

cette époque aucuns veftiges d'une admi- 

Bi; 



2o Lettre 

niftration républicaine , j'y montrerai k 
licence des vainqueurs, changer en Def- 
potifme cruel ce Gouvernement abfolu 
qu'ils trouvèrent établi dans les Gaules. 
En conclurai-je que ce Deipotifme fut un 
droit! à Dieu ne plaife que je faffe jamais 
cette injure à l'humanité ; aucun Monarque 
dans l'Univers , fût-il affis fur le trône du 
Mogol , n'a pu légitimement écrafer & 
dépouiller (es femblables. H y a eu des 
Defpotes, parce qu'il y a eu des guerriers 
injuftes & violens ; il n'y eut jamais de 
conftitution defpotique, c'eft-à-dire, un 
Gouvernement dans lequel le Maître (b) 
ait reçu le pouvoir de tout ofer, & le fujet 
ait été aflujetti au devoir de tout fouffrir. 
Telle ne fut jamais la conftitution fran- 
çoife, mais elle fut encore moins répu- 
blicaine. Le Defpotifme fut le crime 

(h) £h de qui I'auroit-H reçu! la Nation ne Ta pas, 
pour le conférer; & Dieu qui ne gouverne que par Tes 
Ioix , n'a jamais donné à aucun homme le droit de les 

enfreindre. 



À M. D. L. C. 21 

des fucceffeurs de Clovis, leur peine fut 
faffoibliflenient de leur autorité, & enfin 
la chute de leur maifon. 

Sous Charlemagne & fous (es fucceffeurs, 
vous n'apercevrez pas davantage ni les 
principes républicains ni le Gouvernement 
de l'Ariftocratie ; le Prince eft abfolu , lui 
feul a droit d'ordonner , & nulle autre 
volonté que la fienne ne donne à la loi 
cette force exécutrice qui nécefîite l'obéif- 
fance; mais le pouvoir eft éclairé, parce 
que le Prince eft convaincu que le premier 
caraclère de la loi eft d'être raifonnabie. 
Si la conftitution eût été républicaine , les 
mécontentemens publics euïfent appelé à 
leur fecours le pouvoir de la Nation , 
l'autorité des Grands ; on eût cherché dans 
la conftitution même, le moyen d arrêter 
l'abus de l'autorité. Quel pouvoir cependant 
invoque- 1- on contre le Monarque? une 
puiffance abfolu ment étrangère à la confti- 
tution : c'eft au tribunal de Dieu même 
qu'on le défère. 



22 Lettre 

Un Evêque avoit dit, fous la première 
race , à l'un de nos plus médians Rois , fi 
nous nous écartons des routes de la jujlïce , 
vous nous y ramené^ par votre autorité ; mais 
fi vous vous en éloigne^ vous-même , qui pourra 
vous corriger , fi ce n'efi ce Dieu votre feu! 
Afaître , qui juge les juflices! Sous la féconde 
race , les Grands , laïques & eccléfiaftiques , 
partent du même principe ; ils fuppofent la 
même vérité, mais ils en abufent. Le Roi, 
difc-nt les Évêques, n'a d'autre fupérieur 
que Dieu , il efl le Magifîrat dépofitaire du 
pouvoir de l'Eternel , qui feul a droit de 
lui demander compte de (es actions ; mais 
ce Jûgë fouverain des Rois nous a établis 
(es Vicaires & fes repréfentans ; nous com- 
pofons fa Cour , comme les Magiftrats 
qui environnent le Trône, forment laCour 
du Monarque : nous avons droit de juger 
celui-ci au nom & par l'autorité de Dieu 
même; & comme il deflitue fes Officiers 
fur le procès qu'il fait inftruire contr'eux, 

ieu dépofe également le Prince contre 



À M. D. L. C. 23 

lequel nous avons prononcé dans un Concile, 
lafentence qui le déclare indigne du Trône. 

La politique de Pépin avoit femé le 
premier germe de cette idée; il avoit cru 
par-là réparer le vice de fon titre ; il avoit 
voulu fe faire regarder comme établi Roi 
par l'ordre même de Dieu, & par l'organe 
de fon Vicaire; il s'étoit fait oindre de 
l'Huile fainte par le Pape, comme le fils 
de Cis i'avoit été par Samuel ; & le Pontife 
avoit dévoué à la colère célefte tous ceux 
qui par la fuite oferoient fe révolter contre 
cette race choifie. 

De-là l'opinion répandue par le Cierge, 
& qui , comme je le prouverai , duroit 
encore au commencement de la troifrème 
race (c) , que la royauté étoit une efpèce 
de facerdoce, & que dans la cérémonie 
du Sacre, dont on étoit tenté de faire un 



(c ) Je fuis bien éloigné de donner cette opinioa 
comme vraie: c'étoit une erreur, mais toute erreur 
n'efl: elle-même que l'abus d'une vérité, & l'erreur d'un 
fiècle prouve du moins de quels principes il étoit parti», 

B iv 



24 Lettre 

Sacrement , le Prince recevoit par l'împo- 
fition des mains, le caractère augufte de 
la Souveraineté, & Tinveftiture de cette 
dignité fuprême qui commandant à tous 
les piaids civils^ n'étoit elle-même foumife 
qu'au plaid de Dieu, dont les Évêques 
étoient membres effentiels. Lifez, Monfieur, 
tous les monumens de cette époque , par- 
tout vous trouverez des traces de cette 
erreur profeffée par le Clergé , adoptée par 
les Rois eux-mêmes : vous verrez appliqués 
à l'ordre de la Royauté ( paffez - moi ce 
terme par lequel feul je puis rendre l'opi- 
nion dont les peuples étoient alors imbus) 
tous les termes qui défjgnoient les differens 
états, qui préparoient, conféroient ou dé- 
gradoient ï ordre du Sacerdoce , éleélion , 
ordination , déposition, consécration , expr ef- 
filons dont on a tant abuie dans la fuite. 
Vous verrez Louis-le-Débonnaire réduit 
à la Communion laïque comme un Evêque 
dépofé : vous verrez dans la fentence célèbre 
qui le fait defcendre du Trône, non le juge- 



À M. D. L. C. 25 

ment de la Nation, elle neft que fpeclatrice 
de cet odieux procès , mais une condam- 
nation prononcée au nom de Dieu Se en 
vertu de l'autorité divine dont les Evêques 
font feuls dépofitaires. Ses enfans fe révoltent 
contre leur père, les Grands intriguent, 
la plupart des Eccléfiaftiques n'envifagent 
que leur fortune; mais qui eft-ce qui pro- 
nonce en Juge? ce n'eft point l'afiemblée 
de la Nation, ce ne font point les Grands; 
c'eft le Concile, ce font les Evêques, ces 
mêmes Evêques que Charles -le -Chauve 
appela depuis les Trônes de Dieu, pour 
juger les Rois, & que Louis-le-Dcbonnaire 
lui-même avoit invités à s'affembler pour 
réformer les vices de fon Gouvernement; 
auffi prononcent -ils auâoritaie dlv'inâ: il 
n'y efl fait mention nulle part de l'autorité 
des peuples. 

Sous les enfans de Louis-le-Débonnaire, 
combien cette erreur fi dangereufe, ne 
dut-elle pas faire de progrès ! les Princes 
la prirent eux-mêmes pour bafe de leur 



26 Lettre 

conduite. Vouloient-ils faire la guerre à 
leur propre frère! ils commençoient par 
ie faire dépofer par un Conciie. Lothaire 
le fut par celui d'Aix-la-Chapelle , Charles- 
le-Chauve par celui d'Attigny ; & préfentant 
requête enfui te au Concile de Savonnières, 
il avoua la compétence du Tribunal, & fe 
plaignit feulement du mal-jugé. 

Cette erreur qui n'étoit que 1 abus d'une 
grande & importante vérité, fit le malheur 
& caufa la plupart des troubles de la 
féconde race , & j'ai fou vent été furpris que 
ceux qui ont cherché dans ces temps de 
défordres des preuves du pouvoir qu'ils 
ont voulu attribuer à la Nation contre fon 
Souverain, n'aient pas fait attention que 
les monumens qu'ils employ oient, euflent 
prouvé beaucoup davantage pour le pou- 
voir indirect de l'Egiife , dont certaine- 
ment ils étoient avec jufiice les plus zélés 
■adverfaires. 

Alors cependant, comme fous la pre- 
•jmière race, fe tenoient ces plaids généraux, 



À M. D. L. C. 27 

nommés à cette époque Conventus populi 
(d), & où de toutes les provinces , les 
peuples venoient demander juftice. C'eft- 
ià que ceux que vous nommez républi- 
cains, prétendent trouver des preuves de 
lariftocratie françoife , dont ils voudroient 
que Charlemagne lui-même n'eût été que 
Je chef; mais lorfque je vois le plaid général 
ne s'afTembler que par ordre du Roi , lorf- 
que je vois cette affile augufte compofée 
non des députés de la Nation , mais de 
Magiftrats qui ne tenoient que du Roi leurs 
provifions , & d'Évêques dont il interro- 
geoit la confcience. Lorfqu'enfln je vois ce 
même Louis-le-Débonnaire , qui ne voulut 
reprendre la couronne que des mains des 
Évêques qui la lui avoient otée, parler en 
maître au plaid général de Nimègue, & en 

m — * 

(d) D'ailleurs popu lu s , comme je le prouverai, figni- 
fîoit encore dans ce fiècle, non la Nation en général, mais 
le peuple de la cité ; & on nommoit fous la première 
race conventus populi toute affemblée municipale , tout 
plaid defliné à entendre & à juger les caufes. Quicon- 
que a lu Grégoire de Tours , a pu s'en convaincre. 



28 Lettre 

exclure les factieux dont il a découvert les 
complots ; ne fuis-je pas en droit d'indiquer 
la différence frappante que tout le monde 
doit apercevoir entre le Concile dans lequel 
les Evêques fe croyoient les Confeillers de 
Dieu même, pour juger le Prince, & le 
plaid général où les Prélats & les Grands 
ne s'afîembloient que comme Confeillers du 
Souverain , également obligés , & d éclairer 
fa. décifion & de s'y foumettre l 

Sous la féconde race comme fous la 
première , on tenoit donc , Monfieur , pour 
maxime fondamentale , que le Roi n avoit 
d'autre fupérieur que Dieu même, & que 
ni les Grands ni la Nation ne pouvoient, 
ni le dépouiller du titre de fon autorité 
abfciue, ni en fufpendre irrévocablement 
l'exercice. 

Cette vérité fut encore reconnue fous la 
troifième , mais on l'exprima dans les termes 
nouveaux de mouvance & de tenure , 
qiwntroduiht l'anarchie féodale : on avoit 
dit, fous la première race, Dieu feul qui 



À M. D. L. C. 29 

juge les jufti ces , a droit de corriger le 
Monarque; fous la féconde, on avoit dit, 
il n'eft jufticiabie que du Concile qui efl le 
plaid de Dieu même. Sous les defcendans 
de Hugues-Capet , on pofa pour maxime, 
que le Roi ne relevoit que de Dieu & de fon 
épée. C'en 1 toujours la même idée qui prend 
la teinte des ufâges de chaque fiècle , & qui 
fe revêtit des expreffions que cesufages ont 
amenées. Sous les Mérovingiens, le gouver- 
nement étoit plus arbitraire ; les Evêques 
faifoient aux Rois des repréfentations , & 
les menaçoient de la colère de Dieu , mais 
ne s'avifoient pas de les juger en fon nom. 
Sous les Carlovingiens, on trouve plus de 
règle & de juftice dans Tadminiflration , 
& fur le Trône une piété aveugle & pu- 
fïllanime. Les plaids safTemblent fréquem- 
ment. Celui des Rois juge les Magiflrats, 
celui de Dieu veut juger les Rois. Enfin 
fous les Capétiens , le Roi & les vafTaux 
font toujours armés, ceux-ci relèvent du 
Monarque dont la Cour nofe pas toujours 



30 Lettre 

les juger. Le Monarque relève de Dieu, 
mais ii relève auffi de fon épée ; & le 
Clergé contenu par le pouvoir des grands 
feudataires , n'ofe plus réclamer un droit 
abufif, dont ies intrigues des Princes divifés 
par le partage de la Monarchie , avoient 
feules provoqué l'exercice. 

Ce fut à cette époque, en effet, que 
cefsèrent les troubles pour la fucceflion , car 
ia Couronne regardée alors quoique très- 
improprement comme un fief, fuivit la loi 
de tous les fiefs, & fut indivifible comme 
eux. 

Si le Gouvernement françois eût été 
ariftocratique , plus les membres de cette 
ariftocratie étoient alors puifîans, & plus 
l'efprit républicain devoit fe manifefler par 
des afîemblées, par des délibérations com- 
munes, par des adUcs, en un mot, qui fufTent 
le réfuitat du concert qui devoit régner 
entre les chefs de l'Etat. 

Si l'autorité léghLitive, fi le pouvoir 
dadminiftration fuprême, eulfent réfidé 



À M. D. L. C. 31 

dans le piaid royal, compofé comme je l'ai 
dit, des Evêques & des Magiflrats; ceux- 
ci iorfqu'ils fe furent rendus prefque indé- 
pendans du Monarque , auraient du moins 
continué de prendre quelque part aux 
affaires communes du Gouvernement. Le 
plaid général fût devenu une efpèce de 
Congrès, où tous les chefs de l'Etat eufîènt 
eu droit de fu fixage. Que voit-on cependant 
fous la troifième race ! nul concert entre 
les Grands , aucun acte d adminiftration 
générale , point de légiflation commune : 
& dans chaque département particulier 
devenu un Etat ifolé, la tyrannie la plus 
arbitraire, & quelquefois la plus barbare. 
Quoi, Monfieur, voilà la république fran- 
çoife! que font devenus les Conventus populi , 
les champs de Mars, les plaids généraux? 
Rien ne doit gcner les Grands , le Roi n'a 
prefque plus de pouvoir , Se je ne vois pas 
une feule aflèmblée de la Nation. 

Tout ceci eft inexplicable dans le 
fyflème de nos républicains. Rien de fi 



32 Lettre 

naturel, rien de fi aifé à concevoir en 
partant des faits que j'ai vérifiés & que 
je développerai. Ce plaid du Monarque , 
dans lequel il cherchoit les lumières dont 
il avoit befoin , &: non le pouvoir qui 
n'appartenoit qu'à lui, étoit compofê des 
Magiftrats fuprêmes , entre leiquels étoit 
partagée râdmmiftration de toutes les pro- 
vinces. Chacun d'eux avoit lui-même au 
centre de fon département, fon plaid, 
compofé des Officiers inférieurs qui lui 
prêtoient ferment, & qui lui dévoient le 
compte que lui-même rendoit au Monarque 
dans le plaid général ou royal. 

Tous ces Magiftrats immédiatement 
fournis au Roi, exerçoient (on autorité 
dans leur province , & elle y étoit abfolue. 
Ils n'étoient comptables qu'à lui, on pouvoit 
fe plaindre à lui de leurs excès, mais par 
provifion il falioit leur obéir, & la révolte 
contre eux étoit un crime. Qu'arriva-t-il 
de -là! lorfque le lien qui les attachoit 

immédiatement au Souverain , eut été ou 

rompu 



À M. D. L. C. 33 

rompu ou du moins relâché , lorfqu'ifs 
fe furent rendus préfque indépendans du 
Trône , ils refièrent ce qu'ils avoient été , 
maîtres abfol us; mais les peuples ne purent 
plus avoir recours au Souverain, & ils 
furent opprimés. Voilà la tyrannie parti- 
culière. Les Grands furent de petits 
Defpotes , parce qu'ils n'avoient jamais 
été les Magidrats d'une république, mais 
les Officiers abfolus d'un Monarque qu'ils 
avoient ceffé de craindre. 

Le Souverain avoit toujours eu le droit 
de les aflèmbler , mais il les aïîembla rare- 
ment lorfqu'il ne fe vit plus allez fort pour 
leur commander & pour s en faire obéir. 
Sous Charles-le-Chauve, ils avoient com- 
mencé à fe nommer Pairs entre eux; 
ils continuèrent d'avouer qu'ils étoient 
Membres effentiels du plaid royal, & que 
le Monarque avoit droit de les convoquer 
lorfqu'il vouloit juger dans fa Cour. Mais 
comme en cette qualité même ils n'avoient 

aucun pouvoir; comme ce titre ne leur 
Tome L C 



34- Lettre 

indiquoît que des devoirs à remplir ; comme 
enfin ils nétoienî point appelés au Gou- 
vernement de l'Etat, mais au Confeil du 
Monarque, il ne leur vint pas feulement 
dans l'eiprit qu'ils pufîent s'affembler fans 
qu'il les convoquât, délibérer fans qu'il les 
interrogeât, & gouverner fans (es ordres, 
& autrement que comme exécuteurs de 
(es volontés. Or ils aimoient bien mieux 
faire les leurs dans leurs provinces, piller 
le peuple , attaquer leurs voifins, augmenter 
leur territoire ; voilà quelle fut l'occupation 
de ces grands vafïàux, qui originairement 
n'avoient été, & ne dévoient être encore 
aux yeux du Roi, que de grands Magiftrats. 
L'ancien plaid royal fe nomma donc 
alors la Cour du Roi , la Cour de la Pairie, 
ou la Cour des Pairs : ceux d'entre ceux-ci 
qui eurent à fe plaindre de leurs collègues, 
les traduifirent dans cette Cour. Ainfi dès 
le règne de Robert, fils de Hugues-Capet, 
on voit Eudes, Comte de Champagne, 
ajourné ut venir et ad juflitiam régis , & 



À M. D. L. C. 35 

reconnoître, par fa réponfe, la juridiction 
de cette Cour des Pairs, c'eit-à-dire , de 
ce tribunal tenu par le Roi, affifté de fes 
Vafîaux immédiats, Pairs de l'accufe. 

Mais ces Vafîaux , maîtres chez eux, 
n'étoient, Monfieur, dans cette Cour du 
Roi , que les fuccelTeurs de ces Officiers 
qui avoient reçu des provifions de lui. Ils 
n'y avoient encore que les mêmes droits 8c 
les mêmes devoirs. Cette Cour de pairie 
qui ne s'afîembla d'abord que très-rarement, 
ne dut donc pas rendre le Gouvernement 
plus ariftocratique qu'il ne l'avoit été, 
lorfque les offices de Ducs & de Comtes 
n'étoient point encore héréditaires. 

Ce Tribunal, Monfieur, cette ancienne 
Cour de pairie , qui eu: très-véritablement 
l'ancien <5c indéfectible Parlement de la 
Monarchie, n'étoit donc encore alors que 
ce qu'il avoit été fous le règne de nos pre- 
miers Rois. Il n'avoit jamais été, il n'étoit 
point compofé de Députés de la Nation : 

car les Pairs même qui en étoient & 

Ci; 



36 Lettre 



qui en font encore aujourd'hui Membres 
efîèntiels , n'avoient été autrefois que des 
Magiftrats fuprêmes, que Je Roi nommoit 
& deftituoit fous la première race , qui , 
fous ia féconde, & depuis Charles- le - 
Chauve , étoient devenus peu - à - peu 
héréditaires , & qui avoient fini par 
être indépendans au commencement de 
la troifième. 

Je ne trouve donc , Monfieur , depuis 
Clovis jufqu'à Pépin, & depuis celui-ci 
jufqu'à Hugues - Capet , qu'une véritable 
hiérarchie de M agi (Irais fubordonnés les 
uns aux autres , & ayant chacun leur plaid, 
comme le Souverain avoit le fien. Par- 
tout je trouve des confeiis du Prince, des 
Officiers qui adminiftrent en fon nom ; 
nulle part des contre-poids qui pu i (lent 
égaler fa puiflance par l'équilibre de leurs 
forces. Je vois un Corps de magiftrature 
qui, de degrés en degrés, communique 
l'action & le mouvement du centre aux 
extrémités. Cette magiftrature , il eft vrai, 



À M. D. L. C. 3 7 

eft armée, & ce n'eft pas là certainement 
ce qui caraclérife ia République ; mais une 
preuve que jamais ces Magiftrats, ces Offi- 
ciers du Prince, ne composèrent avec lui 
une Ariiïocratie, c'eft que le Gouvernement 
devint , plus que jamais, non -feulement 
abfolu , mais tyrannique, Iorfque le Prince 
eut perdu fon pouvoir. 

Trouverons-nous davantage ces contre- 
poids fous la troifième race l Ce fut alors que 
le plaid royal prit le nom de Parlement : 
dans le droit & conformément aux anciennes 
formes de la Monarchie , il ctoit encore 
compofé du Roi qui en étoit le Chef, & 
de ces Vafîaux immédiats qui dans l'origine 
navoîent été que les premiers Magiftrats 
de la Monarchie, &, comme tels, obligés 
de fe rendre auprès de lui pour tenir fa 
Cour. 

Mais ces Vafîaux avoient chez eux bien 
d'autres affaires. Toujours en guerre les 
uns contre les autres , fouvent portant 

les armes contre le Roi lui-même, ils 

C* • • 
ii j 



38 Lettre 

confervèrent bien le droit, ou plutôt ils ne 
furent jamais affranchis du devoir de venir à 
ce plaid royal: mais ils y venoient rarement , 
& il fallut bien que le Monarque, pour tenir 
fa Cour , leur donnât des Affeïîeurs qui ne 
portaflènt dans ce Tribunal augufte que 
lumière, raifon ck vérité. Hincmar nous 
attelle que fous la féconde race, nos Rois, 
outre les Magiftrats qui par leurs offices 
étoient Membres du plaid, fe nommoient 
des Confeillers ; ils s en choifirent aulfi fous 
la troifième , & tous les Vatlaux qui conti- 
nuèrent de tenir leur Cour particulière, 
comme ils l'avoient tenue lorfqu'ils n'étoient 
que Magiftrats , fe firent aufli affifler dans 
leurs plaids par des Confeillers qu'ils le 
nommèrent : ce furent ces hommes înf- 
truits que Ton appela par-tout Boni Virï ou 
P md* hommes. Chaque Vafial en avoit dans 
fa Cour de fief, compofée des Pairs qui lui 
étoient fubordonnés. Ceux qui tenoient la 
Cour. du Monarque, Affeifeurs de la Pairie 
de France, avoient fins doute une dignité 



À M. D. L. C. 39 

pins éminente ; mais ils n'étoient eux-mêmes 
dans fa Cour , que ce qu etoient dans la 
Cour des Comtes de Champagne ces Pru- 
d'hommes que l'on y appeloit pour juger. 
Voilà, Monfieur, certainement l'origine 
de notre Parlement , fur laquelle on a tant 
écrit & tant difputé : elle remonte , comme 
vous le voyez , non au champ de Mars 
que Grégoire de Tours ne nomme qu'une 
feule fois , mais au piaid royal dont il 
parle à toutes les pages. On regarda ce 
plaid ancien comme une Cour féodale, 
lorfqu'on regarda la Couronne comme un 
fief. Mais à quelqu'époque & fous quelque 
dénomination que le Parlement paroifîe, 
jamais il ne forme un Corps député ou 
mandataire de la Nation : il eft fous la 
première & fous la féconde race, comme 
fous la troiiième , un corps de Magiflrature 
repréfentatif du Souverain , & qui , dépo- 
fitaire de fon autorité pour aair, eft dès-là 
obligé d'en éclairer l'ufage par (es confeils, 
en vertu d'une loi que l'homme n'a point 



C i 



IV 



40 Lettre 

faite, mais que Dieu lui dicta, lorfqu'il le 
fit libre & lui donna une confcience. 
Mais outre cette loi générale , il a un titre 
particulier : car les Magiftrats fuprêmes 
qu'il a remplacés fans interruption , étoient 
obligés par leur ferment de rendre compte 
au Prince de tout ce qui dans leur dépar- 
tement exigeoit fon attention & fes foins ; 
& c'étoit pour i'infiruire des befoins des 
peuples qu'ils étoient appelés au plaid 
général. 

C'en 1 , Monfieur , parce qu'ils étoient 
Officiers du Prince , & non Mandataires 
des peuples , qut , lorfque fous la troifième 
race, nos Rois obligés de fuppléer par des 
contributions générales les anciens revenus 
de la Monarchie ufurpés Se polTédés par les 
Vafiàux, affemblèrent des Etats , & y appe- 
lèrent les Députés des villes auxquelles ils 
avoient rendu la liberté , on n'y vit point 
affifler le Parlement. Ce Corps fe regarda 
toujours comme inféparable du Roi , comme 
prononçant en fon nom, & non comme 



À M. D. L. C. 41 

requérant ou accordant au nom de la Nation, 
à laquelle on n'étoit obligé de demander 
des fecours , que parce que l'autorité avoit 
laifle perdre ceux qui, dès l'origine de la 
Monarchie, étoient deftinés à la défenfe 
de l'Etat. 

C'en 1 à l'aide de ce corps de Magiflrature, 
que nos Rois ont fait valoir l'inaliénable 
droit qu'ils avoient de réunir à leur Cou- 
ronne ces grands fiefs qui n'étoient que des 
débris de leur vafte territoire. C'eft par 
l'exercice continuel de la puiflànce de juger 
qu'ils lui avoient confiée, qu'ils ont peu- 
à-peu recouvré l'exercice de leur autorité. 
Le Parlement n'en eut jamais d'autre que 
celle du Monarque , & ne fut Cour Souve- 
raine que parce qu'il dicta à la Nation elle- 
même les volontés abfolues du Prince. 

J'ai donc eu raifon de le dire, Monfieur: 
il n'y eut jamais en France de Puiflànce 
intermédiaire qui tînt de fa conftitution le 
droit d'arrêter irrévocablement l'action de 
la Souveraineté. Obligé de chercher la 



42 Lettre 

vérité dans l'hiiioire , j ai dû écarter toutes 
les prétentions des partis , tous les iyfièmes 
"qu'ils ont embra-îes pour les faire valoir. 
Il n'efr. pas vrai , & je me fais fort de le 
démontrer un jour, que le peuple eût des 
Députés dans les plaids généraux qui fe 
tinrent fous la féconde race ; il n'eu; pas 
vrai , comme l'ont avancé quelques Ecri- 
vains , que notre conftitution ait été répu- 
blicaine ; j'aurois été de mauvaife foi , fi 
j'avois voulu, en écrivant pour nos Princes, 
chercher dans de pareilles chimères les 
bornes , devant lefqu elles il eft fi néceflaire 
de leur prouver que leur puiflance doit 
s'arrêter. Il auroit fallu que je luppofàfle 
qu'ils ne liroient jamais eux-mêmes & nos 
anciens textes & nos premiers Hiitoriens : 
pour peu qu'ils les euffènt feuilletés, ils 
m'euflent un jour donné le démenti le 
plus formel ; & que devenoient alors ces 
bornes qu'il eft fi néceflaire d'indiquer à 
un Prince , qui dans la fuite ne peut être 
que trop tenté de fe croire tout-puiffànt l 



À M. D. L. C. 43 

II falloit donc dire à l'héritier du trône : 
« Oui , votre puiffance eft abfolue : oui , 
vous êtes le feul en France qui ayez Je ce 
droit de dire : Je veux être obéi , & je « 
punirai û l'on s'écarte de la régie que « 
j'impofe.» Mais ii falloit lui dire en même 
temps : « Votre puiffance n'eft point une 
propriété , mais un pouvoir de gouver- « 
nement. Eiie eft donc effentiellement « 
protectrice & bienfaifante. Eiie eft defti- 
née à maintenir des droits qui exiftoient 
avant eiie. Tout ce qui eft injufte , lui « 
eft impoiïible , & par la nature des chofes 
elle fe détruit , lorfqu'eiie contrarie fa fin. 
II n'y a point de loi écrite & promulguée 
qui ne foit votre volonté , mais toutes 
vos volontés ne font pas des loix : vous 
en avez auxquelles vous êtes fournis vous- 
même, & à l'infraction defquelles vous 
vqudriez en vain forcer vos fujets. » 

Telle eft, Monfieur, ma première réponfe. 
J'ai dû dire les chofes telles qu'elles font : 
j'ai dû préfenter l'Hiftoire & non le Roman 



c<. 



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44 Lettre 

de la Monarchie. Je n'étois point le maître 
de faire un Gouvernement ; il falloit mon- 
trer au Prince celui auquel il eft appelé. 

Ma féconde réponfe fera également propre 
à calmer les alarmes que l'on a voulu infpirer 
fur mes principes. Je prouverai en effet que 
le Gouvernement français dont je compte 
développer la constitution, & faire connoître 
les loix , eft peut-être de tous les Gouver- 
nemens le plus favorable à la tranquillité, 
à la liberté & à la fureté publiques ; le plus 
oppofé à la tyrannie. 

Le Defpotifme , Monfieur, n'en; que la 
toute - puifîance de mal faire ; & en le 
confidérant fous ce point de vue , il n'y a 
point de plus affreux Defpotifme que celui 
de la licence & de l'Anarchie. Là , nul 
droit affuré, nulle jouiiïance certaine. 

C'eft pour écarter ce fléau , que Dieu 
voulut que l'homme fût gouverné. II étoit 
nécelîaire qu'il le fût , fans quoi il n'eût pas 
été libre. 

Le mal auquel le Gouvernement devoit 



A M. D. L. C. 45 

remédier, étoit donc l'exercice arbitraire de 
toutes les forces phyfiques dont les effets fe 
contrariant fans ceffe , devenoient nécefîài- 
rement deftructeurs. Il falloit que l'autorité 
obligeât les hommes à être juftes : elle 
avoit donc efîentieilement fa mefure & 
fa règle. 

Mais cette règle étoit antérieure à tout 
Gouvernement ; car il ne fut établi que 
pour la maintenir. Quelle efi-elle, cette 
règle l Si elle précède toutes les infiitutions 
humaines , il faut la trouver dans la Nature. 
Il faut d'abord examiner ce que Dieu a 
donné à l'homme , pour connoître ce 
qu'aucun Gouvernement ne peut lui ôter. 

L'homme eft né libre ; mais comme tous 
le font également, fa liberté ne doit point 
nuire à celle de (es frères. II a droit à tous 
les biens de la terre que fon travail peut 
lui procurer : il a celui de fe choifir fa 
compagne, de s'y attacher par des nœuds 
indiflblubles , d'élever fes enfans, de leur 
tranfmettre le fruit de (es travaux, de fe 



F 

4.6 Lettre 

lier par des contrats avec ks femblables, 
de faire, en un mot, pour fon propre 
bien-être tout ce qui n'eft point deftruc- 
teur d'un droit égal aflùré à fon frère. 
Liberté, propriété, fuccefîïon, tranfmiffion 
des propriétés, affurance & fidélité dans 
les contrats, voiià, Monfieur, les biens que 
tous les Gouvernemens font eflentielle- 
ment deftinés à conferver. L'obligation de 
protéger ces droits efl donc la première 
des loix fondamentales de toute efpèce 
de fociété : tout ordre qui les livre à la 
licence & à la déprédation, foit d'un Maître, 
foit de la multitude, eft deftruéteur du 
Gouvernement. 

Tu honoreras ton père & ta mère ; tu ne 
-prendras pas le bien d autrui ; tu n enlèveras 
à ton frère ni fa jemme , ni rien de ce qu'il 
pofsède ; tu ne tueras pas ; tu ne mentiras pas» 
o Monfieur, que ces fanélions éternelles 
m'infpirent de refpeél , de confiance & 
de joye ! ô qu'il feroit à fouhaiter que 
tous ceux qui ont fait aux Rois des 



À M. D. L. C. 47 

repréfentations , n'eu fient mis entre le 
Trône & les Peuples que ce rempart 
également formidable à la tyrannie & à la 
licence ! 

Mais ce rempart , me dira-t-on , n'eft-ii 
pas tous les jours franchi par l'une & par 
l'autre ? Qu'eft-il befoin de nous montrer 
la règle que nous connoifibns , fi on la 
met entre les mains d'un Maître qui puifle 
la brifer? 

Prenez -y garde, Monfieur, l'inconvé- 
nient eft ici dans la nature de la chofe, & 
dans notre liberté même : car Dieu a voulu 
que l'homme gouvernât fes frères, & na 
point voulu établir fur chaque fociété un 
Ange deftiné à la conduire. Si donc il faut 
que la règle ioit entre les mains des hommes, 
convenez , Monfieur , que la licence la 
plus terrible de toutes étant celle de la mul- 
titude, û vous lui confiez la règle, vous 
rendez celle-ci inutile. Son pouvoir nefi 
rien au milieu de l'orage des parlions. 

Si donc il exifle un agent qui de tous 



48 Lettre 

foit le plus foibie pour ia brifer, & qui 

n'ait réellement de force que par elle & 

avec elle , fiez - vous à lui ; voilà tout ce 

que vous pouvez faire dans cette vie. Une 

autorité eflentieHement foibie pour mal 

faire, & qui ayant elle-même le plus 

grand intérêt de faire le bien, ne foit 

réellement forte que lorsqu'elle féconde le 

vœu & l'intérêt public , voilà celle que 

vous devez choiiir, fi vous voulez mettre 

un frein aux forces meurtrières qu'il eft fi 

important de captiver. 

Or cette autorité intéreflee à faire le bien, 

cette autorité qui de toutes eft le moins à 

craindre, lorfqu'il eft queftion de détruire 

& d'envahir, eft celle d'un Roi. Si dans 

toute efpèce de Gouvernement il faut né- 

ceiîàirement un pouvoir quelconque qui ne 

reflbrtiflè qu'à Dieu, l'intérêt de l'humanité 

ne demande- t - il pas que ce pouvoir , le 

feul que la conftitution ne puiiîe enchaîner, 

foit du moins le plus petit de tous les 

pouvoirs phyfiques ? 

Or 



À M. ZX Z. C. 49 

Or queft-ce que le pouvoir d'un Roi? 
confidéré comme pouvoir phyfique , il 
n'eft rien. Oeil une puifîance purement 
morale, un droit de commander, qui n'eft 
efficace que parce qu'il fuppofe le devoir 
d'obéir. Un Monarque détruit donc fon 
droit , lorfqu'il anéantit le devoir qui lui 
fert de bafe ; & , s'il ordonne ce que Dieu 
défend, le devoir n'exifte plus : car, s'il 
efl vrai que la défobéifiance au Prince 
n'eft jamais permife , il peut arriver qu'elle 
foit quelquefois commandée par l'autorité 
qui feule a droit de fe faire obéir, & des 
Rois & des peuples. Cette autorité fans 
doute ne confeiilera jamais la révolte ; à 
(es yeux la rébellion fera toujours un crime; 
mais le Prince injufte n'en fera pas plus 
puiflànt pour cela. 

Chez lui en effet le pouvoir qui com- 
mande , fe trouve néceflàirement féparé de 
la force qui agit. Celle-ci lui eft étrangère, 
& il eft obligé de l'emprunter. Mais entre 

le commandement du Maître & la violence 
Tome L D 



jo , Lettre 

qui vient à fon-fecours, il eft une force 
intermédiaire fupérieure à celie-ci ; c'eft la 
confcience, c'eft l'intérêt de ceux dont les 
bras & les armes lui font néceflaires. II ne 
peut rien fans eux; car le Monarque, pour 
fe faire obéir de la Nation, a befoin des 
forces de la Nation même, &c elle ne les 
lui prêtera jamais pour en être la viclime. 
Pourquoi l c'eft que la Nature a dit à 
l'homme; obéis à celui qui te gouverne, 
mais ne lui a jamais dit ; obéis à celui qui 
f égorge ; donnes ta vie au meurtrier , & 
ton bien au raviffeur. 

L'intérêt du Monarque eft donc infépa- 
rable de la juf lice , au lieu que l'intérêt de 
la multitude eft prelque toujours confondu 
avec celui des faélieux qui l'entraînent. La 
plus grande force phyfique , & ce droit ii 
terrible du plus fort, iont les dangereux 
avantages du peuple. Si donc il a encore 
la puifïance fouverâine du commandement, 
ces deux pouvoirs dont l'un eft fait pour 
enchaîner l'autre, fe confondent, & n'ont 



À M. D. L. C. 51 

plus que la même direction toujours incer- 
taine, mais toujours effrayante. Si le peuple 
s'enflamme, il eft furieux; & û dans cet 
inftant funefte , il eft par malheur tout- 
puillant , il n'y a plus ni fureté , ni liberté. 
C'étoit ce même Peuple Romain qui faifoit 
la loi dans les Comices, & qui enfuite, les 
armes à la main , pouvoit braver les loix 
& les enfreindre. 

Avez -vous remarqué, Monfieur, que 
depuis que dans certains Etats de l'Europe 
on paroit craindre li fort les progrès du 
pouvoir abfolu , la plupart de tous les 
inconvéniens que l'on a reprochés à celui-ci 
croient plutôt des vices de l'Oligarchie que 
de la Monarchie ! J'ai vu dans plufieurs 
Royaumes les Miniftres & les Dépofitaires 
du pouvoir , fe divifer d'intérêts , fe livrer 
à des Partis, & j'ai vu naître de-là des in- 
juftices & des vexations : je n'ai prefque 
jamais vu un ordre évidemment injufte 
partir immédiatement du Trône. Vous avez 
vu fans doute quel affreux Defpotifme 

Dij 



52 Lettre 

écraia les malheureux habitans du Pérou, 
lorfque les Pifires en eurent fait la con- 
quête. Les hommes étoient efclaves, les 
terres enlevées à leurs véritables maîtres. 
Tout gémifïbit fous la tyrannie ; étoit-elle 
l'ouvrage de la Monarchie efpagnole ! Le 
même pouvoir deftrucleur étoit, avec une 
égale raifon, appelé Defpotifme par les Péru- 
viens, & rébellion par Charles V. Au milieu 
des horribles défordres qui défoloient cette 
partie des Indes occidentales, arrivoit un 
Edit du Monarque : il étoit en faveur de 
la juftice & de l'humanité : il ordonnoit 
aux Efpagnols de rendre aux anciens ha- 
bitans leur liberté & leurs propriétés. Les 
Généraux refufoient de s'y fou mettre : on 
marchoit en armes contre le Vice-roi por- 
teur des loix juftes & des volontés fages 
du Monarque. Pourquoi ! C'eft que la 
multitude des Chefs avoit intérêt d'oppri- 
mer & d'envahir. Le Monarque feul avoit 
intérêt d'être jufte. 

Concluons , Monfieur, que le Gouver- 



À M. D. L. C. 53 

nement dans lequel les droits de l'humanité 
font le plus facilement défendus contre les 
fureurs de l'autorité arbitraire , eft certai- 
nement le Gouvernement monarchique. 
Définiiîbns cependant ici ce que j'entends 
par Gouvernement monarchique, & pré- 
venons l'abus que l'on pourroit faire de 
ma proposition. 

Je n'entends point par ce terme , cett 



e 



adminiftration bizarre dans laquelle un 
Maître toujours armé , & ne connoifîant 
de règle que fes caprices , croit gouverner 
parce qu'il commande , 8c prétend difpofer 
en propriétaire de la vie , de la liberté & 
des fortunes de (es fujets : loin que ce foit 
là le Gouvernement monarchique , ce n'eft 
point un Gouvernement ; & fi cet affreux 
pouvoir eft exercé dans quelques contrées 
de l'Afie , c'eft un fait , ce ne peut être un 
droit : car TefTence des chofes efl immuable; 
& tenir à dçs efclaves le pied fur la gorge , 
n'eft point maintenir, mais détruire la 
fociété. 

Diij 



54 Lettre 

II y a donc deux extrémités également 
meurtrières pour celle-ci. L'une eft l'Anar- 
chie , l'autre le Defpotifme. L'une & l'autre 
font un état de guerre , la première de tous 
contre tous , la féconde de tous contre 
un. Or comme dans ce dernier conflicT: 
la partie n'eft pas égale , le Defpote ne 
conlerve réellement une eipèce de pouvoir 
que parce qu'il emprunte des forces auxi- 
liaires parmi (es ennemis les plus dangereux. 
Pour tyrannifer le vulgaire, il faut qu'il foit 
lui-même tyrannifé par les Soldats. Encore 
une fois ce n'eft point là le Gouvernement 
que Dieu a fait. 

Venons aux caractères qui diftinguent 
Je Defpotiime de la Monarchie. Je ne 
dirai pas que dans celle-ci les fujets ont 
des droits, & qu'ils n'en ont point fous 
un Defpote. Il n'y a point de fociété où 
l'homme naît des droits. Les premiers, les 
plus précieux de tous , les feuls peut-être à 
l'exercice defquels fon bonheur foit attaché, 
font les mêmes dans tous les temps, dans 



A M D. L. C. 55 

tous les lieux : mais voici ce qui, dans 
tous les temps & dans tous les lieux, a 
fait l'effence de la Monarchie. 

i.° Un corps de loix qui, toujours fub- 
fiftant , garantit à la Nation la confervation 
des avantages que le Gouvernement eft 
defliné à protéger. 

2. Un corps de Magiftrature obligé de 
veiller fous les yeux du Prince, au maintien 
& à Y exécution confiante & uniforme de 
ces loix , ce qu'il ne peut faire qu'en aver- 
tiflant le Prince & des défauts de la règle 
même & des inconvéniens de fon appli- 
cation. Que dans un pareil Gouvernement 
les peuples foient inftruits, que la Morale 
foit connue & refpeclée ; que l'autorité, 
loin d'étouffer les lumières de la raifon & 
de la juftice, cherche au contraire à les 
étendre , j'ofe dire que les peuples ne feront 
jamais efclaves. 

Là le Souverain eft le maître, mais il 
fait pourquoi il l'eft. Il fait que le Gouver- 
nement a fa fin , qu'il fuppofe des devoirs 

D iv 



56 Lettre 

fixes & invariables, des agens néceflaires, 
des inftrumens dont i'ufage n'eft point 
arbitraire, parce que rien ne Tell moins 
que leur deftination. 

Les loix & les formes font ces inftrumens : 
ïes agens qui les emploient, ce font les 
Magiftrats. Le Prince établit les unes, donne 
la miffion aux autres ; il examine , il corrige, 
il a intérêt de perfectionner. Il peut fe 
tromper & fe faire à lui-même àes inftru- 
mens moins parfaits, mais il ne dira jamais, 
je me pafterai d'inftrumens. Il refTembleroit 
à un Pilote qui, voulant conduire un vaiffeau, 
commenceroit par abattre les mâts , & faire 
briler les voiles & les cordages. 

Là le Souverain a feul le pouvoir légiftatif, 
lui feul donne aux loix leur force , lui feul 
a le droit de contraindre & de punir. Mais 
fait-il pour cela toutes les lo.ix l Eft-ce là 
ce que redoutent ceux qui nous préfentent 
fans celle Tépouvantail du Defpotifme l 
cette crainte eft trop ridicule pour être de 
bonne foi. 



À M. D. L. C. 57 

ï.° Les loix les plus néceffaires, celles 
qui font la plus folide bafe des droits du 
citoyen, font faites. Elles font immuables, 
elles font l'ordre effentiel de tout Gou- 
vernement , la règle néceflaire de toute 
autorité. 

2. Ces règles particulières que nous 
appelons loix poiitives , & qui ont pour 
objet d'affurer aux loix de la Nature leur 
pleine exécution, ou d'augmenter & de 
multiplier les jouiflances de la fociété, 
quel eft i'infenfé qui ofera entreprendre de 
perfuader qu'elles puiffent être l'ouvrage 
d'un feul homme ? Lifez les Hiftoriens ; 
vous verrez toujours , Monfieur, la légifla- 
tion féparée du pouvoir légiflatif , & la loi 
préparée par les confeils d'un petit nombre. 
Elle n'eft point un ordre donné pour le 
moment ; elle eft une règle durable & 
générale. L'intérêt du Prince eft donc 
qu'elle ne foit point deftruélive ; & , fi 
elle l'eft, il eft impoffible qu'elle foit 
exécutée. 



58 Lettre 

Ce qui efl fur -tout important pour 
l'Etat, c'en 1 que fon action foit unique, 
& qu'une feuie volonté lui communique 
fa force. Dans la Monarchie, comme dans 
la République , s'agit-il de former la loi ? il 
y a nécessairement délibération & concours 
de lumières. Dans la République, comme 
dans la Monarchie, s'agit-il de lui donner 
Ja fanétion de l'autorité l il y a nécefîài- 
rement unité d'aclion. 

Mais dans une Monarchie, fi le dernier 
mot efl toujours pour le Souverain , fi 
lui feul efl revêtu de l'invincible pou- 
voir auquel tout doit céder , quel fera le 
contre-poids qui arrêtera l'injuftice l i.°Je 
demande quel fera ce contre-poids dans 
une République , fi la délibération du 
peuple législateur efl elle-même inique & 
cruelle, ce qui efl arrivé plus d'une fois! 
2° Si dans la Monarchie , ce contre-poids, 
capable d'arrêter irrévocablement le pou- 
voir, fe trouve lui-même entre les mains 
d'un homme pervers , ou d'une multitude 



À M. D. L. C. 59 

inconfidérée , quel nouveau reflbrt imao-i- 
nera-t-on pour vaincre cette réfiftance 
vicieufe ? II faut bien qu'il y en ait un 
dernier que rien n'arrête ; & fi celui-ci eft 
de tous celui qui a la moindre force pour 
détruire, il ne faut pas en chercher d autre. 

Mais voulez-vous favoir où il eft, ce 
contre-poids redoutable à la tyrannie? il eft 
dans la confeience publique, il eft dans 
ce cri général de la raifort, de la juftice, 
de l'humanité, qui ne manque jamais de 
fe faire entendre chez une Nation libre & 
inftruite ; il eft dans la réaction des agens 
intermédiaires qui n'ayant par eux-mêmes 
aucune puiflance coaélive, fe failiflènt du 
plus fort de tous les pouvoirs, lorfqu'ils 
font entendre aux Rois la voix du feu! 
Souverain dont ils ne puiflènt méconnoîtr.e 
le feeptre. 

Prenez y garde, Monfieur ; voilà ce qui , 
dans toutes les Monarchies , a toujours 
tempéré la rigueur du pouvoir , & en a 
peu -à- peu ramené l'exercice dans les 



6o Lettre 

routes de fa juftice : voilà l'autorité tempé- 
rante qui eft venue au fecours du peuple : 
car par -tout où il fera non -feulement 
permis , mais commandé même de parier 
raifon aux Rois ; par -tout où la vérité 
pourra emprunter àes bouches éloquentes , 
fon pouvoir durable triomphera toujours des 
partions qui n'ont qu'un temps, 

Je pourrois appuyer ce que je dis par 
une foule d'exemples , & vous les trou- 
verez quelque jour dans l'Ouvrage que j'ai 
annoncé. C'eft-Ià que je vous ferai voir 
la puiflance s'altérer lorfqu'elle a tort , & 
la foiblefle même devenir forte lorfqu'elle 
a toujours raifon. On a vu des Corps s'y 
tromper; ils fe font exagéré à eux-mêmes 
leur pouvoir, & parce qu'ils ont arrêté 
quelquefois des abus , ils ont cru qu'ils 
avoient une force qui leur étoit propre : ils 
n'ont pas fait attention que leur puiflance 
étoit empruntée , & que pour les rendre 
à leur propre foiblefle , pour rendre à 
l'autorité l'exercice de tous ks droits , il ne 



À AI. D. L. C. 61 

filîoit que faire reparler du côté de celle-ci 
la raifon , la juftice & les loix. 

Or ce contre-poids naturel, ce reflbrt le 
plus efficace de tous pour arrêter l'exercice 
injufie & arbitraire du pouvoir le plus 
légitime, c'eft fur-tout dans les Monarchies 
qu'il remplit fa fin : il eft nul dans ce que 
vous appelez Gouvernement defpotique ; 
il ne produit que trouble & chaos dans 
le Gouvernement républicain. 

Sous un Defpote , le murmure eft un 
crime. Comme ce n'eft point la loi , mais 
la volonté du Maître qui punit , le mécon- 
tentement y eft un forfait : la vérité n'ofe 
fe produire , & la voix du peuple ne 
réveille point les remords du Tyran. Là 
nulle Magiftrature n'eft en état de faire 
parler les loix : les Officiers du Prince 
font fes efclaves. 

Dans une République, l'injuftice n'étant 
pas l'ouvrage d'un feul, mais le réfultat 
de la perverfité du plus grand nombre, 
a toujours pour elle un parti nombreux. 



6z Lettre 

La réclamation ne peut être générale, elle 
eft nécèflàirement combattue, & prefque 
toujours impuiflante. 

Ce n'eft cionc que dans les Monarchies 
que le Souverain , quand il eft évidemment 
injufte , eft abandonné à toute fa foiblefîe. 
II la fent, il en eft lui-même effrayé, &, 
s'il lui faut du courage pour être un bon 
Roi, il iui faudroit une intrépidité furna- 
turelie pour être un grand malfaiteur. 

Je viens, Monfieur, de vous crayonner 
en peu de mots l'efquifle d'une véritable 
Monarchie. Vous le dirai -je maintenant? 
Je vous ai préfenté le tableau de la Mo- 
narchie françoife ; je vous ai mis fous les 
yeux les principes de fa conftitution. 

Elle eut dès fon origine des corps de 
loix : je ne parle point des loix Saliques, 
coutumes barbares que l'on fe crut cepen- 
dant obligé de rédiger, parce que l'on 
fentit qu'il n'y avoit point de Gouverne- 
ment fans règle. Je parle , Monfieur, de ces 
loix Romaines qui étoient conftamment 



À M. D. L. C. 63 

reSpectées dans les Gaules, Se chéries de 
cette multitude innombrable de Gaulois 
qui devinrent tous ïujets de la Monarchie 
irançoife : je parie des loix Gothiques & 
Bourguignones , dans lesquelles on trouve 
des traits admirables d'une administration 
fage , dont ces Conquérans barbares étoient 
redevables au commerce qu'ils avoient eu 
avec les Romains. 

Clovis s'établit dans les Gaules ; il s'y 
place fur le trône des CéSars : les Évêques 
le Secondent ; tous les Chefs de iadminif- 
tration Romaine fe Soumettent à lui. Ce 
nouveau Monarque voit d'un bout de (es 
conquêtes à l'autre les villes gouvernées 
par leurs loix, & dans chaque Province 
des Magistrats fupremes, des Tribunaux, 
des Confeils , des Agens de la Souveraineté. 
Il admire cet édifice , il s'en empare , il 
ne le détruit point: il n'a voit été jufqu'ici 
que vainqueur & conquérant ; il fe regarde 
comme véritablement Roi , du moment 
qu'il voit autour de lui tout ce qui lui 



64 Lettre 

eft néceflaire pour faire refpeéter fa puî£ 
fance. 

Et faites ici, Monfieur, une réflexion 
importante. Cette Magiftrature que vous 
voyez par-tout en action , iorfque vous 
lifez avec attention ie feu! Auteur contem- 
porain qui puiffe nous faire connoître 
l'adminiftration de nos premiers Rois , 
Clovis ne l'établit point. Eile étoit l'ouvrage 
•des Romains : elle remontoit peut - être 
jufqu'au temps des conquêtes de Céfar , 
ou du moins jufqu'à celui où Augufte vint 
dans les Gaules , en régler l'adminiftration. 
Le jeune Conquérant avoit fous (es ordres 
des Guerriers compagnons de (es vicloires : 
fans doute il confia à plufieurs d'entr'eux 
ces offices dans lefquels il lui étoit fi im- 
portant de placer des gens fidèles , fur le zèle 
defquels il pût compter irrévocablement. 
Cependant vous voyez alors dans un très- 
grand nombre de dignités, ces Romains 
même que Ton a (1 mal-à-propos regardés 

comme ayant été afïervis par ie Vainqueur. 

Celui-ci 



À M. D. L. C. 65 

Celui-ci veut fi peu anéantir les Magis- 
tratures romaines , que par-tout la jurfe 
diction eft exercée dans les cités par 
ces Officiers municipaux qui en avoient 
été en pofTeffion fous les Empereurs. Le 
Tribunal fuprême du Monarque eft fubfti- 
tué à celui du Préfet du Prétoire ; & voilà 
le feul changement que l'établiiïement 
des François produit dans l'adminiftration 
civile. Ainfi tandis qu'ils apportoient avec 
eux des marais de Germanie , ces horribles 
guerres de famille à famille, & ces com- 
portions barbares qui avoient pour but 
d'empêcher qu'elles n'exterminaflent leur 
Nation, ils trouvoient dans les débris de 
l'Empire Romain la bafe d'une véritable 
Monarchie, & la feule organifation qui 
puifTe donner à l'autorité, & de l'activité 
& de la durée. 

Chaque cité garda fon Gouvernement, 
fesloix, {es ufages, fes Magiftrats. Chaque 
Communauté d'habitans conferva, comme 

fous les Romains , le nom de Peuple t 
Tome 1, E 



66 Lettre 

(Populus) (e), titre qui indiquoît une cor- 
poration municipale foumife à une règle , 
& chargée elle-même de la défenfe de Ion 
territoire. Elle continua d'élire fes Agens 
& fes Officiers : elle eut comme autrefois 
fon Sénat , fon Tribunal & fa petite armée 
toujours aux ordres du Prince , qui ne nom- 
ma que ceux des Magiftrats qui , recevant 
immédiatement (es commandemens & ks 
Joix, dévoient les faire exécuter, chacun 
dans leur département, & venir eux-mêmes 
au fecours des villes, toutes les fois qu'elles 
étoient obligées d'avoir recours au Sou- 
verain. 

Ce ne fut donc point le Defpotifme, 
ce fut la Monarchie qui vint s'afTeoir fur 
le Trône que les Céfars laiiToient vacant. 
Le Gouvernement françois eut dès [on 
origine une conftitution réglée , & fi 
Clovis & ks enfans furent eux-mêmes des 
Defpotes injufles & cruels , ce ne fut point 

m » ■ - ■ 

( e ) Conventus Populi ne fignifioit , comme je le 
démontrerai quelque jour, que TafTemblée de la Cité. 



À M. D. L. C. 6 7 

la faute des loix : aulTi confervèrent- elles 
la Monarchie, & ne détruifirent-elles que 
la famille du Monarque. 

Clovis ayant réuni fur fa tête tout le 
pouvoir attaché aux deux premières dignités 
de l'Empire , ( c'étaient celles de Préfet 
du Prétoire & de Maître de la Milice ) 
tint donc dans les Gaules cette affife res- 
pectable qui, fous le nom de Plaid royal, 
étoit le centre de toute l'adminiftration 
& le fiége de tous les jugemens en dernier 
refîbrt. Lifez Grégoire de Tours , & vous 
verrez que ce plaid étoit compofé d'un 
certain nombre d'Evêques que le Roi y 
appeloit, des Officiers de fa Maifon qui 
confervoient fous lui à peu-près les mêmes 
noms &l les mêmes fonctions qu'ils avoient 
eus dans le Palais des Empereurs, enfin des 
Ducs & des Comtes entre Icfquels étoit 
partagée l'adminiflration des provinces , 
& dont chacun étoit Magiftrat ïuprême 
dans fon département : là le traitaient, 

en préfence du Roi , toutes les affaires du 

Êij 



63 Lettre 

Gouvernement ; là fe jugeoient en dernier 
refîôrt toutes les plaintes portées contre 
les injuftices commifes par les Tribunaux 
inférieurs. Les Ducs & les Comtes y ve- 
noient expofer l'état ck les befoins de leurs 
provinces, ■& confeiiloient le Monarque 
d'après les connoiïlances locales qu'ils 
avoient acquifes dans leur département. 

Chacun d'eux étoit donc obligé de venir 
au plaid du Roi , lorfqu'il étoit mandé ; 
mais il étoit de plus dans fon diftricT: Chef 
& Préfident d'un plaid particulier qu'il y 
tenoit avec les Officiers inférieurs , entre 
lefquels étoit fubdivifée i'adminiflration de 
la Province. Là fe difcutoient les affaires 
nées dans celle-ci : là fe drefloient les 
Mémoires qui , intéreflânt les befoins du 
département , dévoient enfuite être mis 
fous les yeux du Roi dans le plaid géné- 
ral (f). Là fe portoient les plaintes des 

(f) C'étoit par oppofition à ces plaids particuliers, 
que le plaid royal fe nommoit plaid général , comme 
dans nos Parlemens îe Procureur du Roi eft appelé 



À M. D. L. C. 69 

villes : là fe réparoient les injiiftices parti- 
culières commifes par leurs Magiftrats. 
Voilà, Monfieur, Tordre général; & vous 
devez remarquer que tous ces Magiftrats 
immédiats qui affifloient au Tribunal du 
Roi , & gouvernoient pour lui les pro- 
vinces, recevoient de lui des provifions 
dont les protocoles nous ont été confervés , 
& qui contiennent l'objet , la mefure & la 
règle de leurs fonctions. 

Mais de crainte que ces Magiftrats immé- 
diats que leur dignité rendoit très-puiflàns , 
n'abufafTent de leur pouvoir & n'intercep- 
taflent les plaintes des foibles, nos Rois 
avoient encore emprunté des Romains 
l'ufage de ces Commiffaires immédiats qui, 
fous le nom de Legatï , parcouroient les 
provinces , & tenoient dans toutes les villes 
où ils pafîbient, un plaid auquel les Ma- 
giflrats des lieux étoient obligés de rendre 

Procureur Général , par comparaifon aux Procureurs 
du' Roi , qui ne font que fcs Subftituts dans le-S 
Bailliages particuliers. 

Ilj 



yo Lettre 

compte de leur conduite. Ces Legatl écou- 
taient toutes les plaintes contre ceux-ci, 
& avoient même le droit de deftituer tous 
les Officiers, à l'exception des Magiftrats 
immédiats contre lefquels ils prenoient 
feulement des informations qu'ils rappor- 
taient au Prince. Ces Commilîaires , en 
ufage du temps même de la République 
Romaine, portaient du temps de Cicéron 
le même titre de Legati, par lequel on les 
défignoit fous la première race ; fous la 
féconde , on les nomma Afiffi Dominici. 

Dans un Gouvernement auffi fixement 
organifé , où , comme je l'ai déjà dit , 
chaque Dépofitaire du pouvoir avoit à 
côté de lui fa règle, autour de lui des 
Confeils nécefîaires, comment nos premiers 
Rois furent - ils prefque toujours barbares l 
Comment le tableau de leur règne , où 
nos Républicains ont vu le berceau de la 
liberté françoife, préfente-t-il le dégoûtant 
fpeclacie du mépris de toutes les formes 
& de la fcélérateffe la plus arbitraire l II 



À M. D. L. C. 7 i 

faut vous en expliquer la caufe ; elle eit 
dans un vice qui heureufement aujourd'hui 
eft radicalement guéri. 

Ces deux pouvoirs que Conftantin-Ie- 
Grand avoit féparés entre les Préfets du 
Prétoire & les Maîtres de la Milice, ces- 
deux pouvoirs que Clovis Maître & Con- 
quérant réunit fur fa tète, comme ils J'étoient 
fur la tête des Empereurs Romains , il 
ne s'avifa pas de les féparer fur celle des 
Magiflrats dépofitaires de fon autorité, & 
Minières de (es ordres. Le même homme 
qui tenoit le plaid d'une Province, en 
commandoit l'armée. Chaque Officier qui 
fous fes ordres exerçoit une portion de 
la puiiiance civile , étoit aufîi armé du 
pouvoir militaire , & en état de conduire 
une troupe. Ainfi la France eut un corps 
de Magiitrature , mais cette Magiflrature 
eut toujours les armes à la main , ck ce 
pouvoir qui n'en 1 deftiné qu'à être bien- 
faifimt, eut trop de facilités pour devenir 

deftructeur. 

E iv 



jz Lettre 

Pour connoître, Monfieur, l'inconvé- 
nient terrible d'une pareille conftitution , 
imaginez un moment que toutes les Cours 
de Juftice du Royaume ont chacune une 
armée à leur difpofition , que les Baillis 
& tous les Officiers inférieurs qui leur 
-prêtent ferment, font également des Chefs 
de troupes militaires , & que la loi même 
du reflbrt qui les foumet à la Cour Souve- 
raine où fe portent leurs appels , les oblige 
de lui obéir lorfqu'ils leur commandent de 
marcher à la tête de leur Corps. Croyez- 
vous, Monfieur, qu'une pareille hiérarchie 
fût bien favorable , & à l'autorité du 
Prince , & à la liberté du peuple l Croyez- 
vous que la Monarchie françoife dût fe 
louer d'un pareil Gouvernement ? Je dis 
d'un pareil Gouvernement ; car c'en étoit 
un. Chez les Romains , la puiflànce des 
armes avoit été attachée à des Offices , 
& le droit de commander les troupes 
étoit une Magiflrature ; vous en avez 
la preuve dans toutes les loix du Code. 



À M. D. L. C. 73 

Ces offices fous la première & fous la 
féconde race de nos Rois, furent con- 
fondus & identifiés avec les Magiflratures 
civiles. Or le caractère de la Magistrature 
eft d'agir fans attendre l'ordre du Prince, 
& de lui être feulement comptable de (es 
démarches. 

i Qu'arriva-t-il donc ? l'adminiflration fran- 
çoife, quoiqu'exercée par des Magiftrats , 
8c foumife à des loix , fut prefque toujours 
militaire ; & , quoique la conftitution eût des 
règles, l'adminiflration devint defpotique; 
parce que pour les tranfgreffer, le Monarque 
eut dans la docilité & dans les partions 
des Magiftrats immédiats les plus terribles 
ref four ces. 

Mais comme le Defpotifme fe dévore 
lui-même, ces refîources fe tournèrent 
fouvent contre le Prince : car lorfque la 
Nation eut long -temps été vexée par ces 
oppreffions arbitraires , le Maire du Palais , 
devenu le premier Magiftrat du Pvoyaume, 
en devint encore le Souverain. Il tint en 



74 Lettre 

effet dans fa main tous les pouvoirs inter- 
médiaires qu'il fut flatter, ménager & 
s'attacher irrévocablement. Ce fut alors 
que le plaid royal devint plus nombreux 
que jamais. Aucun des Magiftrats immé- 
diats n'en fut exclu , parce qu'il n'y en 
a voit aucun dont le Maire n'efpérât fecours, 
& qu'il n'eût intérêt de rendre fa créature. 
Diipofant de toute la Magiftrature , la 
Maifon de Pépin difpofa du Sceptre , & 
finit par fe l'approprier. 

Cette confufion des deux pouvoirs fut , 
Monfieur, la fource, l'unique fource de 
tous les défordres : après avoir dégradé le 
Monarque fous la première race, elle finit 
fous la féconde par dégrader la Monarchie 
elle-même. 

Vous êtes étonné quelquefois de ces 
défeclions générales qui , lous les fuccefieurs 
de Charlemag^ne , livrèrent le Prince aux 
complots perfides de ks ennemis : vous 
avez vu Louis-le-Débonnaire abandonné 
en vingt-quatre heures de toute fon armée, 



À M. D. L. C. 75 

& forcé d'aller demander grâce dans le camp 
de l'ambitieux Lothaire; c'eft que tout étoit 
Office & Magiftrature ; .c'eft que trente 
Ducs ou Comtes , en abandonnant le 
Souverain , lui enle voient tout ce qu'il 
avoit de fujets armes pour fa défenfe. On 
ne connoifîoit de degrés en degrés que le 
fer vice immédiat : le Duc & le Comte 
dévoient obéifîance au Roi ; les Maoiflra- 
tures inférieures la dévoient au Duc <5c 
au Comte , & la chaîne coupée aux pieds 
du Trône ne pouvoit plus s'y rattacher 
que par le même anneau qui avoit été 
rompu : tous les autres fuivoient le fort de 
celui-ci. Faites en effet ici une réflexion 
importante. Ce qui doit achever de vous 
convaincre qu'en France les Magiftratures 
intermédiaires effentielles à la conftitution 
n'ont jamais tenu leur pouvoir des peuples, 
c'eft que dans tous les temps elles n'eurent 
de reflburce que la défection. La loi ne leur 
donnoit aucune aélivité contre le Prince : 
elles cefsèrent de lui obéir; les Ducs & les 



y6 Lettre 

Comtes qui commandoient les troupes, 
lui refusèrent le fer vice , & alors il fut 
obligé de traiter avec eux. Tels furent les 
défordres qui éclatèrent plus que jamais 
fous Charles-Ie-Chauve. Ce Prince foible 
perdit tout ; il commit de grandes injuftices 
& de terribles imprudences. Les Magiftrats 
immédiats qui pour exprimer leurs devoirs 
Se leurs intérêts communs , commencèrent 
à fe nommer Pairs , fe confédérèrent. Il 
fallut négocier : on exigea leurs fermens ; 
on leur en fit : on les viola, & de ce 
moment on ne regarda plus la foumiffion 
que comme l'effet d'un traité : on examina 
ce que l'on avoit promis , & non ce que 
l'on devoit antérieurement à la promeflè. 

Alors commence l'Anarchie féodale. 
L'autorité & les droits du Prince fub- 
fiftent , mais il ne peut faire exercer l'une 
& refpecler les autres. Tout fe dégrade, 
& les troubles croiiïent jufqu'au moment 
où Hugues-Capet monte fur le Trône. 

Je vais vous furprendre ; mais attendez 



À M. D. L. C. 77 

mes preuves : je ne puis que vous les 
annoncer ; je vous les développerai quelque 
jour. Les Grands s'arrogèrent-ils le droit 
de conférer le pouvoir à celui que leur vœu 
avoit appelé au Trône dans l'afîemblée de 
Noyon l non , ils ne font que le préfenter 
à la Divinité. On part encore ici de cette 
opinion dont les Rois de la féconde race 
avoient, de concert avec le Clergé, fait 
une efpèce de dogme politique. Dieu feul , 
difoit-on , peut conférer le pouvoir, & c'efl 
à lui que nous demandons un Roi. Charles, 
Duc de Lorraine, qui avoit pour lui les 
loix du Sang, ne fut "point facré , mais 
fit la guerre à fon compétiteur. Ceux des 
Hiftoriens qui reconnoiflènt le droit que 
Charles avoit au Trône , remarquent eux- 
mêmes qu'il ne reçut point l'onction fainte. 
Ils ne traitent Hugues-Capet de Roi, que 
parce qu'il l'a reçue, & du moment 
qu'il l'a reçue (g) : cette cérémonie fainte, 

(g) Eodem anno rebellavit contra Carohnn Hugo, 
Dux Francovum, , . , . , Nondum autan ipfe Carolus 



78 Lettre 

ils la regardent comme le jugement de 
Dieu (h) qui lui-même difpofe du 
Trône : c'eft , félon eux , une ordination 
qui confère ie caractère de la Royauté. 
Voici quelque chofe de plus fort encore. 
Hugues- Capet lui-même en a ou feint 
d'en avoir la même idée. Lifez le ferment 
qu'il prête avant fon facre. II a pour lui 
le vœu de l'affemblée de Noyon ; tous les 
Grands font nommé ; mais il ne fe regarde 
encore que comme défjgné Roi par la 
Nation : elle le demande, mais Dieu ne 
l'a point encore invefti du pouvoir. Ego 

erat unéîus in Regem , rejljîente Hugone Duce, ..... 
Eodem anno imclus efl in Regem Remis civitate Hugo 
JDux , if in ipfo anno Rodbertus filius ejus Rex ordi- 
natus eft. Hic defecit regnum Caroli JVIagni. Order. 
Vital. Hift. Ecclef. Iib. vu. 

(h) Adhemar de Chabanois, dans fa Chronique , 
après avoir parlé de la mort de Louis-Ie-Fainéant , 
ajoute : Regnum pro eo accipere voluit patruus ejus 
Carolus , fed nequivit quia Deus JUDICIO SUO 
meliorem ekgit, Rec. des Hift. de France > tome X > 
page 144. 



À M. D. L. C. 79 

Hugo , dit-il, mox futurus Rex Francorum 
in die ordinaîionis meœ ; Moi , Hugues qui 
bientôt vas être fait Roi le jour de mon 
ordination. II ne l'eft donc point encore; 
il croit, & tout le monde croit avec lui 
que cette confëcration fainte peut feule lur 
conférer 1 autorité des Carlovingiens , cette 
autorité que Pépin lui-même avoit voulu 
paroître ne tenir que du Dieu qui dilpofe 
des Couronnes. 

Je le répète, & je dois le répéter, 
cette idée que l'on s'étoit faite du facre 
étoit faufTe , & cette erreur étoit utile à 
Hugues-Capet , comme elle l'a voit été à 
Pépin. Mais de cette erreur même alors 
û accréditée, je tire un grand avantage 
pour la vérité dont elle n'étoit que l'abus. 
Cette vérité eft, Monfieur, que l'on ne 
croyoit point alors que le peuple eût le 
droit de fe faire un Roi. Ici , comme vous 
le voyez , rien n'annonce le pouvoir de 
la Nation ; & la révolution qui place 
Hugues-Capet fur le Trône eft d'autant 



8o Lettre 

moins favorable au fyftème républicain, 
que ces Grands qui confentirent de i avoir 
pour Souverain , n'étoient ni repréientans 
ni députés des peuples : ils étoient originaire- 
ment Magiftrats & Officiers du Souverain ; 
très-réellement ils ne commandoient dans 
les Provinces qu'à ce titre. De ce moment 
Hugues -Capet ne fe crut plus leur égal, 
mais leur Roi. Nulle convention , nul traité 
ne reftreignit (es droits : on vit en /a 
perfonne l'héritier, le fiiccefleur des Car- 
iovingiens ; mais fi tous les droits étoient 
pour lui, depuis Charles -le -Chauve tous 
les faits étoient contre l'autorité. 

Les loix de la Monarchie ne furent 
donc point détruites, & voilà pourquoi 
j'ai dit qu'elles dormirent à l'ombre des 
règles barbares de la féodalité : vous les 
verrez fe réveiller un jour, & enchaîner 
enim cette Magiftrature armée qui avoit 
été le fléau & des Rois Sl des peuples. 

Sous la troifième race, la tyrannie fut 
donc ce quelle avoit été fous la première, 



non 



À M. D. L. C. 8 1 

non l'exercice , mais l'abus de i autorité ; 
une plaie à la conftitution , une infraction 
de toutes les anciennes loix de la Monar- 
chie. Et où étoit-elle alors cette tyrannie? 
dans ie Gouvernement arbitraire que s'ar- 
rogeoient tous ces anciens Magiflrats qui 
étoient devenus autant de Defpotes. Depuis 
Louis VII jufqu'à Louis XIII, tous les 
efforts que les Princes ont faits pour recou- 
vrer leur pouvoir, ont tendu à rendre aux 
peuples leur liberté. Les Princes fages ont 
toujours fenti que ces deux chofes étoient 
inféparables. 

Ce fut en vertu des loix, ce fut par 
l'exercice de la juridiction fouveraine qui 
appartenoit au Prince dans toute l'étendue 
de la Monarchie, qu'il vint à bout de réunir 
fucceffivement à la Couronne la puifîance 
publique , dont (es Valîàux ne fe croyoient 
propriétaires que parce que les Magiflrats 
leurs prédéceffeurs en avoient été dépofi- 
taires. Les grands fiefs ne revinrent au Roi j 

que parce qu'originairement ils avoient été 
Tome L F 



82 Lettre 

des offices. Et comment pourroit-on dire 
que la Monarchie françoife n'a pas de loix 
effenti elles , puifque ce font celles-ci qui 
ont peu-à-peu remis les Rois mêmes à la 
place que leur donnoit la conflitution î 

Lorfque ces réunions fucceffives eurent 
fait difparoître tous les Tyrans qui avoient 
opprimé la liberté publique, nos Rois re- 
connurent fi bien que la Monarchie ne 
pouvoit fe pafTer d'une Magiftrature eiTen- 
tielle & intermédiaire, qu'ils créèrent de 
nouveaux Officiers qui, fucceffeurs des 
anciens , continuèrent par conféquent la 
chaîne des Magiftrats fuprêmes des deux 
premières races, & fe retrouvèrent à la 
place dont ceux-ci n'étoient fortis qu'à 
i'aide du pouvoir militaire. Les nouveaux 
Pairs, comme les anciens, furent Membres 
nécenaires du Plaid royal, ou, comme on 
le nomme aujourd'hui, du Parlement. lis 
eurent des devoirs , mais ils n'eurent plus 
cette puifTance redoutable & deitruclive 
qui avoit fait tant de mal autrefois. 



À M. D. L. C. 83 

II eft donc vrai, Monfieur, que ce 

corps de Magiftrature que nos premiers 

Rois trouvèrent établi dans les Gaules, 

qui leur fut fubordonné comme ii i'avoit 

été aux Empereurs, & qui tenant fon 

pouvoir du Monarque feul, fut chargé de 

commander, de juger, d'adminiftrer en fon 

nom , mais conformément à des règles fiables 

& indépendantes des volontés momentanées 

du Maître , ce corps de Magiftrature a fub- 

fifté fans interruption jufqu'à nous. Ii y a 

eu des temps où il a méconnu fa fource, 

abufë de fon pouvoir, négligé fes devoirs 

& abandonné (es principales fonctions : il 

n'y en a point eu où l'intervalle ait été 

vide entre le Prince & fes fujets, & où 

les volontés du premier fe trou varient dans 

la terrible néceffité d'agir immédiatement 

fur les autres fans le fecours de la loi, 

& fans le reflbrt intermédiaire de ks 

Miniftres. 

Que firent même nos Rois, tantôt pour 

fuppléer l'inaction, tantôt pour arrêter les 

Fij 



84 Lettre 

écarts & modérer les mouvemens de cette 
ancienne Magiftrature que malheureufe- 
ment le pouvoir militaire avoit prefque 
fouftraite à leur pouvoir \ iis en créèrent 
une nouvelle qui remplaça la première 
dans (es fondions , auxquelles il n'étoit 
plus poffible de la ramener, & qui la diri- 
gea, l'aida, la féconda dans l'exercice des 
devoirs qu'elle n'avoit point encore mé- 
connus* Voilà notre Parlement : voilà cette 
Magiftrature purement civile que l'on vit 
naître, fe former fous la troifième race, 
& tirer fa confédération des fervices effen- 
îiels qu'elle rendit à l'autorité du Prince 
& à la liberté des peuples. Ce nouveau 
Parlement ne fut point établi fur les ruines 
du plaid royal; il lui fut uni & incorporé. 
Les Membres eiîentiels du premier , ra- 
menés à leur devoir par l'exemple de ces 
nouveaux venus, virent peu-à-peu réduire 
leur puiflance irrégulière. Ils apprirent 
d'eux que le pouvoir militaire peut vaincre, 
mais ne gouverne point. 



À M. D. L. C. 85 

Maïs û le Gouvernement françois a 
toujours fuppofé une Magiftrature indé- 
fectible , fi l'action de celle-ci a toujours 
été néceiïaire & fenfible , en dirons - nous 
autant de ce corps de loix auxquelles j'ai 
attaché le fécond caractère qui diftingue 
la Monarchie du Delpotifme? 

Il faut l'avouer ; il y eut un temps où 
les loix furent oubliées, & alors la tyrannie 
devint générale. Dans le fait , le Gouver- 
nement cefla, & pendant cet intervalle 
la France fut livrée à tous les défordres de 
l'Anarchie. Mais qu'en 1 -ce qui mit les 
volontés particulières à la place des loix? 
Qu'eft-ce qui introduifit en France cet 
affreux Defpotifme qui fit tant de ravages ? 
ce ne fut pas le Monarque : ce furent les 
dépofitaires de fon autorité , lorfqu ils la 
regardèrent comme leur héritage ; & les 
peuples ne furent efclaves que parce que 
les Rois furent réduits à l'impuiflance. Ainfi 
les malheurs de la féodalité ne peuvent 

point être attribués à la conftitution , parce 

F iij 



1 



$6 Lettre 

que la féodalité elle-même étoit contre la 
conftitution. II y avoit eu des loix fous 
la première & fous la féconde race : nos 
premiers Rois avoient laifle en vigueur 
toutes celles que l'on fuivoit dans les Gaules 
lorfqu ils s en rendirent les maîtres. Ils y 
avoient joint des Ordonnances qui étoient 
Je réfultat de la délibération de leurs Con- 
feils. Elles fe rédigeoient dans ces plaids 
compofés d'Evêques & de Magiftrats dont 
je vous ai déjà parlé ; mais le Roi feu! 
leur communiquoit par fa volonté l'autorité 
& la force coaélive, puifque ion autorité 
feule avoit le droit de punir 1 mfracteur. 

Sous la féconde race, les Ordonnances 
générales s'étoient multipliées. Les Confeils 
avoient été plus fréquens & plus nombreux. 
Sous la troifième , chaque Grand Vafîal fe 
croit maître chez foi ; il envahit , il écrafe, 
il eft Deipote. La légiflation générale efl 
éclipfée : elle ne reparoît qu'au moment où 
nos Rois fe réveillent. Elle avoit diiparu 
avec la royauté ; elle ne fe remontre , elle 



À M. D. L. C. 87 

ne s'étend , elle ne fe fortifie qu'avec elle. 
Donc les loix font auffi effentielles au Gou- 
vernement que la royauté même : donc 
j ai eu raifon d'afîurer que les principes 
de notre Monarchie étoient incompatibles 
avec ia tyrannie. Tant qu'il y aura dans 1111 
État un corps de loix qui aura tout prévu, 
tout réglé , Se dont l'application facile s'éten- 
dra à toutes les parties de l'adminiftration ; 
tant que l'exécution de ces règles fera 
nécelîairement confiée de degrés en degrés 
à une hiérarchie graduelle de Magiftrats qui 
liés par leur titre , voués par leur ferment 
à l'obfervation uniforme des règles, ne 
connoîtront la volonté du Prince que dans 
des Ordonnances générales délibérées dans 
des Confeils, publiées dans des Tribunaux, 
croyez -moi, Monfieur, il fera impofTible 
au Defpotifme de s'avTeoir fur le Trône. 
Vous pourrez voir encore quelques injuf- 
tices, vous en verrez moins que dans les 
Républiques même ; & fi l'autorité y efl 

moins traverfée dans ks mouvemens, (on 

F iv 



88 Lettre 

repos même tournera toujours au profit 
de la liberté. 

Dans un pareil État, le Monarque feul 
aura le pouvoir légiflatif ; m^is la légiflation 
fera-t-elle entre (es mains! non. Fiez-vous, 
Monfieur , à l'ordre naturel des chofes : il 
efl impoffible qu'un homme feul voye tout, 
difpofe tout , puiffe tout combiner. Aucune 
loi ne fe fera fans lui , mais la loi fera 
l'ouvrage de (es Confeils : l'intérêt public, 
le vœu des peuples, le cri de la confcience, 
la voix puiflànte de la raifon , parleront 
toujours plus haut que les intérêts parti- 
culiers qui s'agitent autour du Trône. La 
première des loix n'eft-elle pas l'ordre 
naturel! Celles qui préfident aux contrats, 
qui défendent les propriétés, qui en garan- 
tirent les tranfmifTions, qui affurent en un 
mot à l'homme dans la fociété pour laquelle 
il efl: né, la libre jouifTance des bienfaits 
de Dieu même , ne font-elles pas les pre- 
mières règles de la Morale, les préceptes 
éternels du Légiflateur du genre humain! 



À M. D. L. C. 89 

Inftruifez les Nations , montrez - leur , 
laifTez-leur du moins chercher & trouver 
la lumière , & le cri de la confcience uni- 
verfelle fera elle-même le premier organe 
d'une légiflationbienfaifante, dont les Rois 
ne feront que refpeéler les décifions. 

Voilà, Monfieur, l'idée que je me fuis 
toujours faite des principes de la Monar- 
chie : je les développerai dans l'Ouvrage 
que j'ai annoncé , & je prouverai que nos 
Rois n'ont été puifïans, & leurs fujets 
libre* & heureux, qu'à mefure & autant 
que l'on s'en efl rapproché. Je vous ai 
indiqué la véritable caufe des altérations 
fuccefîives qu'ont eiîuyées , & l'autorité , 
& la liberté. Vous l'avez vue dans la 
confufion de deux pouvoirs dont l'un ne 
peut être trop enchaîné parce qu'il efl 
deftrucleur , & l'autre trop étendu parce 
qu'il efl bienfaifant. Je vais achever de 
raffiner mes Leéleurs contre la crainte 
du Defpotifme, en leur prouvant que ce 
mélange qui fit & caufa tous les malheurs 



9ô Lettre 

de la Monarchie , n'efl: plus à craindre 
parmi nous. • 

Nos Rois avoient été dépouillés, vous 
lavez vu, non par la Nation, mais par 
les dépofitaires même de leur pouvoir. 
Auffi le Gouvernement féodal ne fut -il 
point une adminiftration républicaine ! La 
France étoit pofîedée plutôt que gouvernée 
par une cinquantaine de Tyrans qui tous 
étoient armés, parce que leurs pères qui 
n'étoient que Magiflrats , i avoient été 
également. 

Nos Rois, en recouvrant leur puifîance» 
n'ont donc rien conquis fur le peuple ; car 
dans le fait il eft prouvé qu'ils l'ont même 
délivré de (es oppref leurs. Mais qui pou voit 
alors recevoir la puiflance ? ce n'étoit pas la 
Nation qui ne l'avoit jamais eue. L'autorité 
ne put donc retourner qu aux Rois ; car 
c'étoient eux qui l'a voient perdue , & elle 
devoit fe réunir à fa fource. Sous la pre- 
mière & fous la féconde race, ils avoient 
eu fous eux des Magiflrats ; ils en eurent 



À M. D. L. C. 91 

aufli Iorfque le Gouvernement féodal fe vit 
diflbudre par le combat de fes éiémëfts. 

Mais il y eut une différence eflentielle 
entre ces anciens Magiftrats & ceux que 
l'on vit alors à la tête de fadminiftration. 
Les premiers avoient eu le pouvoir des 
armes ; il étoit inhérent aux Offices de 
Ducs & de Comtes. Les Officiers dépofi- 
taires de l'autorité royale , depuis qu'elle fut 
rentrée dans (es droits, n'eurent plus qu'une 
adminiftration civile ; ils furent Juges ; ils 
furent adminiftrateurs ; ils ne purent être 
Tyrans. Les nouveaux Offices de Pairie, 
qui remplacèrent ceux des anciens Vaflàux, 
ne donnèrent aucune puiflànce militaire à 
ceux qui en furent revêtus. 

Aujourd'hui la puiflànce des armes eft 
tellement concentrée fur la tête du Sou- 
verain, que lui feul a le droit de tirer 
l'épée. Toute efpèce de violence faite aux 
fujets du Monarque exige ou fuppofe un 
ordre de lui : fans cela elle eft un crime, 
quelle que foit la dignité de celui qui la 



92 Lettre 

commet. Nos Magiftrats n'ont qu'une au- 
torité réglée par les loix : leur marche eft 
tracée ; ils peuvent appliquer la règle ; ils 
jugent le fait ; mais la loi feule a pro- 
noncé fur le droit. 

Ainfi fans peut-être trop réfléchir fur le 
parti qu'ils prenoient , fins s'apercevoir 
même de la bonté du plan qu'ils fui voient, 
& par la feule force des loix de la Nature 
qui tend toujours à détruire tout ce qui 
s'écarte d'elle , nos Souverains ont fait 
peu-à-peu ce que le grand Conftantin fît 
par un feul aéle de législation. Ils ont 
féparé des pouvoirs qui , réunis fur la tête 
d'un feul homme, pefoient trop fur la 
liberté de tous. 

Ils ont même mieux fait que Conftantin. 
Car quoique cet Empereur eût féparé les 
Magiftratures civiles des Magiftratures mili- 
taires , l'une & l'autre autorité étoit encore 
cependant fous ce Prince & fous Ces fuc- 
ceiîëurs une autorité de Magiftrat , un véri- 
tab leOffice. Expliquons ici ce mot. 



À M. D. L. C. 93 

J appelle autorité de Magiftrat, toute 
puiflànce publique confiée par le Prince 
à un homme auquel il s'en rapporte telle- 
ment qu'il n'a pas befoin de lui donner 
de nouveaux ordres dans les cas particuliers 
où le pouvoir doit être exercé. La puiflànce 
eft alors attachée à l'Office dont le Titulaire 
exerce bien l'autorité du Prince, mais n'a 
pas befoin de le confulter dans toutes les 
occafions. S'il prévarique, la loi a fixé les 
formes que l'on doit fuivre pour recourir 
au Souverain, mais la foumiflion n'en eft 
pas moins due, & on obéit à la loi en 
obéiflànt au Magiftrat. 

Il y a un autre exercice de l'autorité, 
qui ne tient point à la Magiftrature ; c'eft 
celui que le Souverain s'eft réfervé à lui- 
même, & pour lequel il donne chaque fois 
des ordres à celui qui eft alors l'exécuteur 
de (es volontés , plutôt que l'organe de la 
loi : tel eft, par exemple, celui qui appartient 
à (es Miniftres. C'eft non -feulement en 
K>n nom , c'eft par fon commandement 



94* Lettre 

exprès qu'ils agiflent dans tous les cas 
particuliers* 

Le pouvoir civil eft eflentieUement 
réglé ; ii eft l'organe & l'exécuteur des 
loix ; il peut priver un Citoyen de fa 
liberté, mais il ne le peut qu'en fuivant 
des formes qui veillent à la confervation 
de la liberté commune : & û le coupable 
perd la vie , c'eft par l'effet des règles qui 
avoient eu pour objet de le garantir lui- 
même de la violence. Or ce pouvoir civil 
feul attaché aujourd'hui à la Magiftrature , 
eft le feul par confequent auquel nos Rois 
aient dit, agi£e£ en liberté. 

Le pouvoir des armes eft plus dangereux; 
il peut être deftruéteur, & par lui-même 
eft bien plus voifin de l'arbitraire. Or ce 
pouvoir chez nous n'eft plus inhérent à 
aucun Office : il eft attaché à la dignité 
qui n'a que Dieu pour Juge : il appartient 
au Roi qui l'exerce feul par des ordres 
particuliers. Les Gouverneurs de Province, 
quelqu'étendue que foit leur autorité, ne 



À M. D. L. C. 95 

peuvent y aflèmbler des troupes fans fa 
volonté exprefîè : il leur faut non-feulement 
des Lettres de commandement, mais un 
ordre qu'ils demandent dans le cas où la 
violence devient, foit un moyen de défenfe 
très-inftant , foit une précaution néceflaire 
contre les alarmes de l'avenir. 

Qu'arrive - t - il de - là ? Le pouvoir de 
la Magiftrature qui , quoique fans cefle 
furveillé, eft eiîèntiellement libre dans fa 
marche, fe trouve chez nous néceflàirement 
bienfaifant. Il n'emploie que des hommes 
défarmés , & ce pouvoir fi redoutable de la 
violence, qui feul peut envahir & détruire, 
eft par -tout enchaîné, excepté entre les 
mains du Souverain qui de tous les hommes 
eft le moins intereffé à en abufer; & qui, 
s il n'eft infenfé, ne l'emploiera jamais à 
ravager l'héritage de tes pères. Parcourez 
ce vafte territoire de la France, & voyez 
comment y procède l'autorité publique. 
Promulgue -t- on les loix ? Arrête -t- on 
les coupables ! Force-t-on les détenteurs 



96 Lettre 

injuftes du bien d'autrui à paroitre devant 
leurs Juges? Fait -on exécuter les Arrêts 
des Tribunaux fouverairis ? Lève-t-on 
les impôts ? Oblige- 1- on les débiteurs 
au payement de leurs dettes? En un mot, 
entretient - on par des ordres exacts & 
févères ia fureté des chemins , & cette 
police qu'admirent chez nous les Étrangers l 
L'autorité eft toujours en action, & vous 
ne voyez prefque nulle part la violence. 
Deux Huiffiers font aujourd'hui ce que 
faifoit un détachement fous la première 
race de nos Rois, Les Gouverneurs des 
Provinces peuvent avoir entr'eux des dé- 
mêlés : fous Charle magne ils auroient pris 
les armes ; aujourd'hui le peuple n'eft que 
ipeclateur de leurs différends ; autrefois il 
eût été obligé d'y prendre parti. 

Le Roi, nous dit -on, n'en eft pas 
moins le maître ; car il a toujours à fes 
ordres les Miniftres de ce pouvoir terrible : 
il appelle les troupes à fon fecours ; il eft 

fur d'en être obéi. Ce peuple qui n'effuie 

point 



À M. D. L. C. 97 

point de violence , eft donc obligé de 
fourfrir parce qu'il fait que toute réfiftance 
feroit inutile. 

Oui, (ans doute, le Roi a les troupes 
à fes ordres. Mais fous Charlemaçme & fes 
enfans, cinquante Magiftrats fuprêmes les 
avoient également ; le peuple en fouffroit-il 
moins? Etoit-il plus heureux fous des 
Magiftrats injuftes qu'il ne le feroit aujour- 
d'hui fous un Maître, quand il fe laiflèroit 
quelquefois furprendre l 

Le Gouvernement françois eft donc 
aujourd'hui moins militaire & plus civil, 
qu'il ne l'a jamais été dans les premiers 
fiècles de la Monarchie : il eft infiniment 
plus favorable à la liberté des peuples , 
qu'il ne le fut, lorfque luttant fans celle 
contre la licence féodale, il ne pouvoit 
fouftraire le peuple au joug de l'oppreifion, 
& n'appeloit les Grands à fon fecours, 
que pour repouftèr les ennemis du dehors, 
ou pour combattre les révoltés du dedans- 
Sous le règne de la féodalité, on voit 
Tome L G 



98 Lettre 

des guerres civiles entre les chefs, & des 
révoltes contre le Souverain : ce n'eft pas 
dans ce flux &. reflux perpétuel de mou- 
vemens orageux & deflrucleurs , que vous 
placerez le Gouvernement & la liberté: 
car fi vous admettez alors dans les Chefs de 
la Nation le droit de réfifter au Monarque, 
les armes à la main , vous devez également 
admettre dans celui-ci le droit de repoufTer 
\ attaque, & d'attaquer même ceux qui 
n'étoient autrefois que les dépofitaires de fa 
puifîance. Chercherez-vous les ioix protec- 
trices des droits du Citoyen, dans l'exercice 
du pouvoir que chaque Grand Vafîal avoit 
fur les hommes de (es terres ! Ce Gouver- 
nement étoit cent fois plus abfolu , plus 
arbitraire, plus violent que ne l'efl actuel- 
lement & le pouvoir du Roi , & le prétendu 
Defpotifme de (es Miniflres. Calculez les 
injuftices qui fe commirent en France de- 
puis le commencement de la troifième race 
de nos Rois jufqu'aux troubles de la Ligue : 
reportez - vous fous les règnes orageux 



À M. D. L. C. 99 

Je Jean Se de Charles V : contemplez 
les misères de la France fous Charles VI 
& fous Charles VII : voyez Louis XI 
faire périr, fans aucune forme de procès, 
les plus grands perfonnages de l'État, & 
dites-moi fi la liberté publique fut le fruit 
de la révolution qui avoit dépouillé nos 
Rois, non du titre, mais de l'exercice de 
leur autorité. 

Il falloit donc, comme je lai dit ailleurs, 
que le chaos féodal fe débrouillât peu-à-peu; 
il falloit, pour que la conftitution reftât 
une, ou que l'autorité, en fe réunifiant fur 
la tête d'un feu! , reprit tous (es droits , & 
écartât peu-à-peu les obftacles qui jufque-Ià 
avoient arrêté fon aélion , ou qu'en demeu- 
rant partagée , elle adoptât les principes , 
& prit peu -à- peu la forme d'une confé- 
dération régulière. 

L'un & l'autre eft arrivé, mais en différens 
pays qui faifant autrefois également partie 
des Etats de Charlemagne , ont également 

effuyé tous les malheurs qu'entraîna la chute 

Gi; 



ioo Lettre 

du pouvoir de fe5 fucceffeurs. En France, 
\ autorité du Monarque a recouvré (es droits, 
parce que la Monarchie étoit héréditaire. 
En Allemagne où le titre d'Empereur fut 
regardé comme électif, le Souverain a 
continué de perdre; les Grands Vafîàux 
préférant l'autorité de leur Maifon à celui 
de la Souveraineté, ont continué d'ac- 
quérir ; & il a enfin été décidé par les 
Traités de Weflphalie, que la Souveraineté 
appartenoit à l'Empire , & que l'Empereur 
n'en étoit que le Chef. 

Qu'eft-il donc arrivé ? L'Allemagne 
s'eft trouvée partagée entre une foule de 
Magiflrats qui tous jouifTent dans leurs 
Etats d'une Souveraineté plus régulière & 
beaucoup mieux affermie que celle dont 
étoient en porfefTion les Grands Vafîàux 
François, lorfqu'ils mirent Hugues -Capet 
fur le Trône. Tons unis pour les intérêts 
communs de la Patrie Germanique, ils 
forment enfemble une confédération puif- 
fante dont le Chef eft l'Empereur, & dont 



À M. D. L. C. ioi 

le centre eft la diète de Ratifbonne. C'eft 
là qu'eft placé le dernier reflbrt de l'autorité: 
ainfi tous font & Magiftrats de l'Empire, 
& dans leurs Etats Adminiftrateurs prefque 
indépendans. II faut convenir que c'étoit 
ce qui pou voit nous arriver de mieux en 
France, û nous n'euffions pas été affez 
heureux pour voir nos Rois recouvrer 
leur puiflance. 

Cependant obfervez que ces Magiftrats 
fuprêmes font Souverains chez eux, & 
Souverains très-abfolus : ce qui prouve 
évidemment que lorfqu'ils étoient beau- 
coup plus fubordonnés qu'ils ne le font 
aujourd'hui, à l'Empereur héritier, comme 
nos Rois, du pouvoir de Charlemagne, 
ils n'étoient que dépofitaires de la puiiîance 
abfolue d'un Monarque. Ce n'eft point 
comme Grands de la Nation, ce n'eft 
point comme Députés des peuples, qu'ils 
ont acquis , qu'ils ont confervé , qu'ils 
ont affermi leur autorité ; c'eft comme 

l'ayant reçue d'un Souverain qui étoit 

G iij 



102 L ET T R E 

lui-même le feul & abfoiu Monarque de 
tout l'Empire. 

Mais, & c'efl où j'en vouiois venir, 
comparons les inconvéniens & les avan- 
tages de ce Gouvernement & du nôtre , 
& apprécions les uns & les autres, non 
relativement à l'intérêt des Chefs pour qui 
le Gouvernement eft un devoir , mais 
à celui de la multitude au bonheur de 
laquelle il eft deftiné. 

En Allemagne, chaque citoyen fournis 
aux loix particulières du petit Etat qu'il 
habite, peut y jouir de la fureté & du 
repos qu'elles y confervent ; mais dans 
toutes les affaires qui touchent le moins 
du monde à l'intérêt commun, l'injuftice 
que l'Empire veut punir, le défordre qu'il 
veut réprimer, ne peuvent l'être que par 
une exécution militaire. Et quelle efl: la 
caufe de cet inconvénient terrible ! c'eft 
que la fuprême Magiftrature y eft encore 
armée ; & que les Magiftrats de l'Empire 
font eux-mêmes des Souverains. J'ai vu en 



À M. D. L. C. 103 

1769, la ville d'Aix-la-Chapelle qui , étant 
Ville Impériale , ne reconnoît d autre Sou- 
verain que ié Chef de l'Empire , invertie 
par les troupes de l'Electeur Palatin à 
l'occafion d'un différend futile entre les Offi- 
ciers Municipaux, différend qui chez nous 
feroît terminé par une lettre du Mîniftre à 
l'Intendant. J'ai vu enfuite l'Electeur Palatin 
retirer [es troupes , parce qu'il étoit menacé 
d'une exécution militaire qui devoit être 
confiée au Roi de Prufle ; & voilà les 
Huiffiers que l'on emploie en Allemagne, 
pour les différends les plus légers. 

Quelle eft la fuite de cette conftitution , 
en cela plus reflèmblante à l'Anarchie 
féodale , qu'à l'admirable organifation que 
Conflantin établit autrefois ? la plupart des 
jugemens rendus en dernier reffort par le 
fuprême Tribunal de l'Empire, relient fans 
exécution , parce qu'il vaut mieux encore 
fouffrir une injuftice , que d efluyer les 
malheurs de la guerre civile. 

Mais un malheur encore plus terrible 

G iv 



104 Lettre 

que celui-là, eft de voir de belles & de 
riches Provinces ravagées , & inondées de 
fang, dès que le moindre intérêt divife 
les Souverains de l'Europe. Chaque Prince 
de l'Empire, en effet, eiî maître de fes 
alliances ; & dans les démêlés qui n'occa- 
fîonneiit point ce que Ton appelle guerre de 
l'Empire, chacun s'attache à la Puiflànce 
dont il efpère ou dont il cramt le plus. Ainli 
toute guerre étrangère au Corps Germa- 
nique introduit nécefiairement dans fon fein 
ces mêmes guerres civiles qui divifoient 
l'Empire de Louis-le-Débonnaire, lorfque 
les Magiflrats fuprêmes croyoient pouvoir 
foutenir par les armes leurs vues particu- 
lières. En France , la guerre fe fait toujours 
au-delà de nos frontières; en Allemagne, 
elle dévore l'intérieur de fes Provinces. 
Nous payons, il en; vrai, des impôts confi- 
dérables, mais nous joui fions en temps de 
guerre même du fruit de nos terres. Nous 
femons en paix, nous faifons nos moifions 
en fureté. En Allemagne , au premier coup 



À M. D. L. C. 105 

Je tambour , le Laboureur perd l'efpérance 
de recueillir ; il craint de voir détruire la 
chaumière où il repofe; & il enfemence, 
en pleurant, des champs dont les épis en 
herbe ferviront de pâture à la cavalerie 
ennemie. 

Que réfulte-t-H de-Iàlc'efl: que dans les 
pays qui ont confervé la conftitution féo- 
dale , le peuple n'eft pas plus qu'en France 
à l'abri du pouvoir monarchique & abfolu. 
La Maifon d'Autriche dans (es Etats héré- 
ditaires , le Duc de Bavière , le Roi de 
Pruffe , l'Electeur de Saxe dans les Pays qui 
leur appartiennent , font tous auffi maîtres 
que le Roi l'en 1 chez nous ; mais l'autorité 
aufTi abfolue pour contraindre, eft moins 
puiflànte pour défendre : & la confédération 
générale eft beaucoup plus utile aux Princes 
dont elle a pour but de conferver l'héritage ; 
qu'aux fujets qu'elle expofe néceïïairement 
à des hoftiiités dont les grands Etats ont 
beaucoup moins à fbuffrir. 

Ainfi en comparant le Gouvernement 



io6 Lettre 

françois, & à ce qu'il fut autrefois, & à 
ce qu'eft encore aujourd'hui Je Gouverne- 
ment germanique qui a la même origine, 
nous devons regarder comme certain que 
l'époque à laquelle le Souverain lui-même 
& les Magiltrats dépositaires de fon pouvoir 
fe trouvèrent le moins en état d'opprimer, 
fut celle de l'établi (Tement d'une Magiftra- 
ture civile , qui n'eut plus que le pouvoir 
de faire exécuter les loix & d'éclairer le 
Prince. 

Vis-à-vis du Souverain , elle n'a d'autres 
armes que celles de la raifon : vis-à-vis 
des peuples, elle n'en a point d'autres que 
les loix & les formes. 

Nos Rois , il eft vrai , trouvoient autre- 
fois beaucoup plus d'obftacles dans leurs 
entreprifes , qu'ils n'efluient aujourd'hui 
de réfiftance. Mais ces obftacles , d'où ve- 
n oient-ils l ce n'étoit pas de la part de la 
Nation : elle s'en: toujours crue obligée 
d'obéir au Monarque & à ks repréfentans. 
Difons le vrai. La réaclion a toujours été 



À M. D. L. C. 107 

Je îa part de ces repréfentans eux-mêmes 
qui, à toutes les époques de la Monarchie, 
ont toujours eu le même devoir, celui 
d'avertir & d'inilruire. Mais ces repréfen- 
tans étoient-ils armés l Tobftacie étoit 
fouvent invincible lors même qu'il étoit 
déraifonnable & nuifible. Ont - ils été 
défarmés ? la réfiftance n'a réuffi que lorf 
qu'elle a été conforme à la raifon. 

Vous retrouverez dans tous les fiècles 
de la Monarchie les mêmes principes. Nos 
Rois qui n'ont jamais été arrêtés par le 
peuple , l'ont été fouvent par les Magiflrats 
auxquels ils ont confié le pouvoir. Dans 
un temps , ceux-ci levoient des troupes ; 
ils étoient Ducs, Princes, Généraux: dans 
un autre, ils faifoient des arrêtés & des 
remontrances ; ils n'étoient plus que des 
Jurifconfultes éclairés, des Miniftres des 
loix : ce n 'étoit plus une milice fougueufè, 
c'étoit une efpèce de Sacerdoce. 

Mais dans le temps où les Magiflrats 
Chefs des troupes réduifoient quelquefois le 



108 Lettre 

Souverain à l'impuiflance, ils maltraitaient 
cruellement fes peuples : dans celui où les 
Magiftrats miniftres des loix ne faifoient 
pins qu'avertir ou , au pis aller , impatienter 
par des repréfentations , s'ils commettaient 
quelqu'injuftice, le Monarque était toujours 
là pour en arrêter les fuites, & fans force, 
fans autorité, fans autre pouvoir que celui 
de la vérité, de la juftice & de l'éloquence, 
le cri unanime de cette Magiftrature pai- 
iible étoit prefque toujours fur de tempérer 
la rigueur du pouvoir abfolu , & d'en ra- 
lentir la marche pour lui donner le temps 
d'apercevoir la route que les loix lui tra- 
çoient. Si nous étions les maîtres de choifir 
entre l'une & l'autre époque, je ne crois 
pas que nous fuffions embarrafles fur le 
choix. 

Je crois, Monfieur, avoir fuffifàmment 
répondu aux alarmes de ceux de mes 
Lecteurs qui feront de bonne foi. J'ai du 
moins expliqué mes vues, & annoncé mes 
principes. C'eft à vous, c'eft au Public 



À M. D. L. C. 109 

impartial pour qui j'écris, à décider s'ils 
font ceux d'un partifaii de l'autorité arbi- 
traire & du Gouvernement defpotique. 
J'en ai peut-être trop dit, mais je voulois 
n'y plus revenir. Je me crois déformais 
difpenfé de répondre à ceux qui n'auront 
pas ia patience d'attendre mon Ouvrage. II 
doit feui parier pour moi, & je perdrois 
trop de temps fi, dans celui où nous vivons t 
je voulois gagner tous les fufïrages, & réunir 
toutes ies opinions. 

Je fuis, &c. 








1 1 1 










Zi^, 




DISCOURS 

SUR 

L'HISTOIRE DE FRANCE, 



OU 



PRINCIPES DE MORALE, 

de Politique & de Droit public , puifés 
dans les Evènemens de notre Monarchie , 
d'après le Plan formé par feu M. gr LE 
Dauphin pour l'Inflrudion des Princes. 



PREMIER DISCOURS. 



ONSEIGNEUR, 




J'entre avec vous dans une varie 
carrière (a). Vous avez parcouru fuc- 
cefTivement toutes ies différentes parties 

lu i m 

(a) Ces Difcours furent commencés en 1768* 



ii2 i! r Discours 

de notre hiftoire : vous en connoiffez les 

faits ; il ne s'agit plus de ies placer dans 

votre mémoire, & cependant il faut ies 

parcourir encore ; il faut donner de l'âme 

à tous ces tableaux muets qui ont jufqu'ici 

paffé fous vos yeux : il eft temps d'acquérir 

cette expérience que l'hiftoire ne donne 

qu'à ceux qui la méditent , & de joindre 

aux amufemens qu'elle a fournis à votre 

enfance les inftruclions folides qu'elle doit 

préfenter à votre âge mûr. 

Le plan dans lequel je dois les difpofer 

aujourd'hui fut l'ouvrage de ce grand Prince 

à qui vous devez le jour, & auquel Dieu 

vous impofa l'obligation de reffembler. 

Toujours occupé des foins d'une éducation 

précieufe à laquelle la Providence n'a pas 

voulu qu'il donnât la dernière main, il 

fentit, Monfeigneur, que vous vous inftrui- 

riez plus utilement par les actions de ceux 

qui vous ont précédé, que par les difcours 

de vos contemporains. Deftiné à régner, 

vous aurez des complaifans & des flatteurs. 

Étouffée 



sur l'Hist. de France, i i 3 

Étouffée par cette foule de partions & d'in- 
térêts qui s'agiteront à vos pieds, fou vent 
la vérité n'ofera venir jufqu a vous ; allez 
donc jufqu'à elle : c'eft au milieu des monu- 
mens de vos ancêtres qu'elle vous attend ; 
c'eft-là que vous verrez écrit par elle en 
caractères ineffaçables : Celui-ci fut le Père 
de la Patrie , & celui-là en fut le Fléau. 
C'eft au milieu de ces ruines que vous 
ramafferez les jugemens difperfés, mais 
toujours jufles , que chaque fiècle forme 
fur celui qui le précède. Ceft-là que vous 
entendrez le cri uniforme de la confcience 
de tous les âges & de toutes les Nations. II 
eft temps, Monfeigneur, de tenir fufpendue 
cette balance fevère qui doit pefer & la 
conduite des Rois vos aïeux, & l'intérêt 
des peuples dont le bonheur fut le premier 
de leurs devoirs. II eft temps de vous choifir 
des modèles parmi eux, ou plutôt de vous 
en former un feul de toutes les qualités 
ou grandes ou utiles que vous verrez iné- 
galement partagées dans cette nombreufe 
Tome I, H 



1 14 /.Discours 

fuite de Souverains dont nous allons , pour 
ainfi dire, interroger ies ombres. 

Toutes les Nations ont eu leur enfance , 
& elles ont dû en oublier les erreurs. Le 
moment où elles ont mérité d'être connues, 
eft celui où plus éclairées & mieux con- 
duites , elles ont commencé à avoir des 
mœurs douces & des loix juftes. On devroit 
effacer de leur hifioire les fiècles de barbarie 
& de brigandage , s'il n'étoit quelquefois 
utile de leur faire comparer les malheurs 
attachés à leur première férocité, avec les 
avantages qu'un Gouvernement fage leur 
procure enfuite. 

C'efl fous ce point de vue, Monfeigneur, 
que je mettrai fous vos yeux le berceau 
de la Monarchie françoife. Il eft nécefîàire 
que vous voyiez d'où nous femmes partis 
pour devenir ce que nous fommes aujour- 
d'hui, & que fur-tout vous foyez attentif 
aux progrès fucceffifs des califes qui con- 
courent «Se à la formation des Empires, 
& , fi j'ofe me fervir de ce terme , à cette 



sur l'Hist. de France, i i 5 

éducation des peuples fans laquelle il n'y 
aura jamais d'Empire ni puiflant ni durable. 

II y a dans ia ligne que parcourt un 
État depuis fa naiflànce jufqua fa deftruc- 
tion , deux extrémités au milieu defquelles 
fe trouvent l'âge viril & la maturité. La 
première eft cette jeunefle groflière & 
inexpérimentée qui ne connoît que fes 
forces , & qui n'a point encore aperçu la 
rèorle ; l'autre eft cette décrépitude d'une 
Nation qui, malgré les ioix & l'expé- 
rience, a perdu la force que lui donnoient 
les moeurs. 

Les vices & le luxe font pour les Etats 
ce que font pour le corps humain les 
maladies & la débauche. La barbarie & 
la férocité font la fougue d'une jeunefle 
qui n'a befoin que d'être inftruite & 
réprimée. 

Quand une Nation qui n'eft que fau- 

vage, & n'a point encore été corrompue, 

fe trouve long-temps aux prifes avec un 

peuple que fes vices ont énervé, elle doit 

H ij 



1 1 6 /. Discours 

infailliblement acquérir fur lui, non-feule- 
ment la fupériorité que donne la force , 
mais 1 autorité & le pouvoir que donne 
h conduite. La première en effet aura pour 
elle le courage & la vertu qui ne fe com- 
muniquent point ; l'autre communiquera 
bientôt à fes rivales les arts utiles & les 
fages inflitutions , inftrumens précieux dont 
un peuple tout neuf lait fe faifir , & qu'il 
apprend bien vite à manier. Voilà fans 
doute pourquoi dans cette lutte longue 
& terrible qui, depuis les fucceffeurs de 
Théodofe , ju (qu'au dernier des foibles 
Céfârs d'Occident , acheva la deftruclion 
de l'Empire , il y eut tout à gagner pour les 
barbares , tout à perdre pour les Romains. 

Ceux-ci foibles & méprifables à l'époque 
de l'établiûement des Etats qui partagent au- 
jourd'hui l'Europe , n'en avoient pas moins 
été pendant plufienrs fiècles les maîtres de 
prefque tout l'Univers connu. Ces nou- 
velles Monarchies qui s'élevèrent fur les 
débris de l'Empire , reçurent des Romains 



sur l'Hist. de France, i 17 

le premier, le plus important de tous les 
arts , celui de gouverner par des ioix. Les 
Nations Germaniques apprirent d'eux com- 
bien , & pour les Rois, & pour les Peuples , 
l'empire des règles étoit préférable à l'arbi- 
traire du commandement. 

Ce ne fut donc point des forêts de la 
Germanie, que vos ancêtres, Monfeigneur, 
apportèrent ces idées de ioix & de Ma- 
giftrature qui guideront un jour votre 
adminiftration. Ils favoient commander & 
vaincre, & ils reçurent des vaincus tout 
ce qui devoit un jour affermir leur auto- 
rité & la rendre durable. 

Pour vous donner une jufle idée des vrais 
principes du Gouvernement françois, & 
pour féparer même cette idée de l'exemple, 
de plufieurs de nos premiers Monarques , 
qui ne contraire que trop avec elle , je 
dois avant tout vaus faire connoître l'ad- 
miniftration que les François trouvèrent 
établie dans les Gaules ; je dois mettre 
fous vos yeux cette admirable machine 

H ii; 



1 1 8 /." D i s c o u r s 

que Clovis fentit la néceffité de conferver , 
parce qu'elle faifoit fa force, mais que ks 
fuccefleurs énervèrent, parce qu'elle contra- 
rioit l'exercice du Defpotifme auquel les 
entraînoit l'ivrefle du pouvoir. 

A une efquifle fommaire du Gouver- 
nement des Gaules fous les Empereurs, 
je joindrai l'expofition des caufes de la 
dégradation du pouvoir de ceux-ci, & la 
fuite des faits qui achevèrent la ruine de 
la Monarchie romaine. Par-là je rejoindrai 
les premiers évènemens de notre hiftoire 
aux dernières révolutions qui firent difpa- 
roître le colorie de la puifîance des Céfars. 
Vous verrez enfuite Clovis profiter de 
leurs fautes, &. venir s'afleoir à leur place , 
appelé par le vœu d'une Nation que (es légi- 
times Souverains n'avoîent pu défendre. 

C'efl à cette époque que fe forme l'ancien 
Gouvernement françois par le mélange & 
la combinaifon des principes vrais & raifon- 
nables que les vainqueurs empruntèrent des 
Romains t & des ufages toujours grofTiers, 



sur l'Hist. de France, i 19 

& fouvent dangereux, qu'ils apportèrent 
eux-mêmes dans les Gaules. Ii a fallu bien 
des fecouiTes, ii a fallu plufieurs fiècies pour 
fondre & amalgamer ces élémens contraires. 
Le temps , la raifon , l'expérience , plus que 
tout, ce pouvoir fuprcme de Tordre qui 
anéantit à la longue tout ce qui contrarie 
fon aélion , ont fortifié peu-à-peu tout ce 
qui, dans cette conftitution primitive, fe 
trouvoit utile à l'humanité & conforme aux 
loix de la Nature : tout ce qui s'en écartoit , 
ou efl détruit, ou tend à fe détruire. Voilà 
en deux mots l'hiftoire de la Monarchie 
depuis Clovis jufqu'à nous. 

S. I. cr 

Du Gouvernement des Gaules 
au V. mc Siècle. 

Dans un Ouvrage deiliné, Monleigneui% 

à vous donner des idées juiles de l'autorité 

qui doit préfider au maintien de la fureté 

publique, ne croyez pas que je remonte trop 

Hiv 



I2o 1? D I S COURS 

haut, fi je vas chercher parmi les débris 
de la République Romaine ces principes 
d'ordre qui foutinrent l'Empire malgré le 
Defpotifme des Empereurs, & qui, malgré 
la tyrannie de nos premiers Rois, entrèrent 
dans la comtitution de la Monarchie à 
laquelle vous êtes appelé. 

Lorfqu'un Conquérant fe forme un Etat, 
il ne connoit que le pouvoir des armes ; 
il fe trompe aifément dans l'idée qu'il prend 
des agens de fa prétendue toute-puiilance. II 
lui fallut des Chefs guerriers pour vaincre, 
il croira qu'il peut également les employer 
pour gouverner. Il fe flattera de diriger tous 
leurs mouvemens par l'impulfion rapide de 
fes volontés ; bientôt la licence & la révolte 
l'avertiront de fon impuiflance. 

Cette illufion ne peut être celle d'un 
peuple qui, iaffé de la tyrannie, fe met en 
pofleffion de la fouveraineté : car à peine - 
fon premier enthoufiafme eil- il amorti, 
qu'il fe reconnoît incapable de gouverner; 
il fent que fon partage eft la force & la 



sur l'Hist. de France, i 2 1 

liberté : Tune a befoin d'être réprimée ; 
l'autre, d'être réglée. Ainfi le premier ufage 
qu'il fait de fort pouvoir eft toujours d'en 
abdiquer l'exercice. Le feu! droit qu'il ré- 
clame eft celui de choilir & de deftituer 
ceux auxquels il ordonne lui-même de 
contenir (es écarts & de punir fa licence. 

Si donc les pouvoirs intermédiaires font 
nécefîaires dans toute efpèce de Gouverne- 
ment, c'eft dans la Démocratie que l'on a dû 
fe former une idée jufte de la Magiflrature : 
il ne faut au Delpote que des inflrumens 
dont il croira difpofer : il faut au peuple 
des loix fixes ; il lui faut des repréfentans 
dont le pouvoir ait une affiette folide , un 
titre durable, des fonctions réglées. Nous 
trouvons tout cela dans la République 
Romaine , & nous retrouvons , & ces 
Magiftratures , & ces loix même dans le 
Gouvernement qui fe forma des débris 
de la République (b). 

(b) Non , comme je le dirai dans la fuite , que dans 
les Monarchies, les Magiftratures aient jamais repré fente 



122 /"Discours 

Voici en effet ia marche gradueiie que j ai 
cru obferver dans les progrès du pouvoir. 
II appartint d abord aux Pères de famille; 
c'étoit en eux plus qu'un droit, c'étoit un 
devoir ; ils ne pouvoient l'abdiquer. 

Les familles qui n'euffent dû fe réunir 
que pour augmenter leurs jouiïlances, fe 
joignirent pour ufurper. Il leur fallut un 
Chef commun , & ce Chef fut un Général 
d'armée; il opprima les vaincus, il maîtrifa 
les vainqueurs. 

Ces premières Monarchies ne fe main- 
tinrent que par le pouvoir militaire ; il 
devoit donc à la longue les détruire; car le 
droit du plus fort , qui n'eft lui-même qu'un 
pouvoir phyfique , eft toujours entre les 
mains du plus grand nombre : les peuples 
s'affranchirent, tentèrent de fe gouverner 

> — — • 

le peuple; car, à Rome, elles ne le repréfentoïent que 
comme Souverain. Auffi depuis Augufte, les Magiftrats 
furent Officiers & repréfentans de l'Empereur à qui 
le Peuple Romain avoit irrévocablement aliéné (on 
pouvoir. 



sur l'Hist. de France. 123 

eux-mêmes, & ne purent y parvenir qu'en 
fe choifiiîànt une multitude de Chefs. 

L'ambition, la licence, les défordres de 
ceux-ci ramenèrent la Monarchie, mais 
elle profita, pour s'affermir, des inftrumens 
que lui avoit laiiTés la Démocratie : elle 
fentit que l'on ne pou voit gouverner que 
par des loix & par des agens dont elles 
eufTent tracé la marche, 

Ainfi le Defpotifme fut l'abus du pouvoir 
militaire ; le Gouvernement républicain 
fut une refîburce contre le Defpotifme qu'il 
détruifit, & la véritable Monarchie vint 
enfuite guérir les maux de l'Oligarchie qui 
fut le vice de la République. Les hommes, 
profitant de l'expérience des fiècles pâlies, 
cherchèrent un jufte milieu qui les éloignât 
également, & de la licence d'un feul, & 
de la tyrannie de tous. 

Tel fut, t Monfeigneur, le caractère de 
la Monarchie Romaine. Augufte n'enleva 
au peuple que fon pouvoir , & non fi liberté 
ni fes propriétés. Ses fucceiîeurs , par un vice 



i24 i: D i s c ours 

de ia conftitution que je ferai remarquer 
dans la fuite, n'eurent que trop de facilités 
pour régner deipotiquement ; & cet abus 
fut une des caufes de la ruine de leur 
pouvoir ; mais ia conftitution ne fut pas 
pour ceia defpotique , & ia loi qui plaça, 
fur le Trône le premier des Empereurs, 
ne lui conféra qu'une autorité réglée. 

Les Romains , plus que toute autre Na- 
tion de l'Univers , avoient connu ies vrais 
principes du Gouvernement ; ils n'avoient 
afpiré qu'à ia fouveraine puifîance fur ies 
Provinces qu'ils avoient conquifes, & c'eft 
pour cette raifon qu'ils ne les avoient point 
a(îèrvies. On avoit iaifTé aux vaincus leurs 
propriétés, leurs loix, leur adminiftration. 
Les Villes foumifes ne s'aperce voient pref- 
que pas du changement, & tous les petits 
tyrans, ou étoient deftitués, ou devenoient 
eux-mêmes dans leur Patrie, dépofitaires 
de l'autorité de la République. Ce Peuple 
que Virgile appelle un Peuple Roi, vou- 
loit plutôt régner que pofleder. II croyoit 



sur l'Hist. de France, i 2 5 

affranchir en fbumetjtant. Flaminius faifoit 
publier dans toutes les Villes Grecques, 
que Rome leur rendoit leur liberté, & 
lorfqu'on voit ces Rois ou ces Tétrarques 
de Judée , tantôt recevoir la Couronne 
des mains d'Augufte ou d'Antoine , tantôt 
craindre de la perdre en les offenfant, 
on fent que ces Adminiftrateurs fupremes 
d'une Province fujette des Romains n'é- 
toient eux-mêmes, quelque nom qu'ils 
portafTent, que Magiftrats & Officiers de 
l'Empire. 

Telle fut la Nation qui céda à Augufle 
fa puifîànce & fes droits. Vainqueur de fes 
rivaux , Maître de Rome , puifqu'il étoit à 
la tête d'une armée viclorieufe & capable 
de vaincre encore , il voulut légitimer fou 
pouvoir; il ne prit point un titre odieux aux 
Romains, mais il accumula fuccefTivement 
fur fa tête ceux auxquels , depuis fi long- 
temps , étoient dûs l'obéi (îance & le refpecl 
des peuples. Il fe fit revêtir de toutes les 
dignités fupremes qui paroiffoient n'être 



126 i! r D 1 S C O U R s 

que les inftrumens des loix, & les pro- 
tectrices de la liberté. 

L autorité d'Augufte ne fut donc d'abord 
qu'une Magiftrature fouveraine ; mais cette 
Magiftrature étoit armée, parce que dans 
la Démocratie , le commandement abfolu 
des troupes eft néceflàirement attaché à un 
Office. Le Peuple qui crut d'abord n'avoir 
confié que l'exercice de ion pouvoir, fentit 
qu'il lui feroit impoffible de le reprendre, 
& confentit à en perdre le titre. La loi 
Regia confomma l'aliénation. 

Alais il n'y eut d'aliéné que le pouvoir (c) 9 
Le Peuple conferva (es propriétés, (a liberté, 
fes ufages & tous les droits dont les loix 
lui afluroient la jouiftance. Dans le fait, 
rien de tout cela n'étoit en fureté depuis 
les défordres du Tribunat, & fur -tout 
depuis Sylla. Rome étoit au pillage, & 

pour que ces Maîtres du Monde fuiïent 

■■ 

(c) Cwn lege Regiâ quœ de ejus imperio lata eft , 
Populus ei if in eum omne imperiumfuum if poîeft&tem 
concédât. Inftit. Juftin. 



sur l'H/st. de France. 127 

libres, il leur failoit un Maître à eux- 
mêmes. Augufte eut le commandement 
fuprême de toutes les armées, imperium , 
la puiflànce publique, poteflatem. De ce 
moment, il fit lui-même le choix des 
Magiftrats que le Peuple avoit nommés : 
{es refcrits eurent la même autorité que 
les plébilcites. Le Sénat n'eut plus que le 
droit de lui dire fes avis , & de faire des 
règlemensfubordonnés au pouvoir de l'Em- 
pereur , comme depuis les Décemvirs (d) 
ils l'avoient été à celui du Peuple ; mais les 
anciennes loix ne furent point abrogées; 
les Magiftratures furent confervées ; tout 
dans Rome , tout dans le refie de l'Empire 

( d) Ce fut après l'abolition du Décemvirat, & 
en haine du Defpotifme d'Appius , que fut portée, 
l'an de Rome 305, la fameufe loi qui ordonna que 
ce qui feroit arrêté par le Peuple affemblé par Tribus , 
obîigeroit tous les Romains , & auroit la même force 
que ïes délibérations par Centuries. Cette loi donna 
le dernier coup à l'Oligarchie ; tant il eft vrai que 
c'eft toujours l'abus de l'autorité qui en prépare la 
defiruclion. 



128 iï r D i s c ou r s 

refla à la place qu'il occupoit ; rien ne 

changea que l'autorité qui devoit tout 

protéger & tout contenir, 

A qui appartint alors l'autorité législative! 

Certainement le Peuple ne retint aucune 

portion de fa puiflànce. Mais quelle avoit 

été cette puiflànce du Peuple relativement 

aux loix! Ce droit d'éclairer, d'inftruire, 

de faire entendre la voix de la raifon à 

fcs concitoyens, de leur montrer & leurs 

véritables intérêts & la règle de leur 

conduite, ce droit, ou plutôt ce devoir fî 

cher à l'humanité, fut dans tous les temps 

confié par la Nature aux Sages de toutes les 

fociétés. Quiconque a un moyen d'ajouter 

au bonheur, ou de prévenir les malheurs 

de l'humanité, ne peut en faire un fecret. 

Dans ce kns , la légiflation appartient à 

quiconque a des lumières fupérieures, à tout 

homme qui a profondément réfléchi fur 

i'adminiftration de fon pays ; mais ce n'efl: 

point là le pouvoir législatif; il appartient 

eflèntiellement & uniquement à celui dont 

les 



sur l'Hist. de France. 129 

les ordres néceflitentl'obéifïànce, & peuvent 
infliger la peine. Soion fut iégiflateur des 
Athéniens; les Décemvirs furent des Ma- 
gillrats nommés par le Peuple, & qui lui 
obéirent en rédigeant un corps de loix. 
Ni Soion, ni les Décemvirs, n'eurent la 
puiflânce légiflative : ils crurent connoître, 
mieux que perfonne, l'adminiitration qui 
convenoit à leur Patrie : ils proposèrent 
des loix ; ce fut le Peuple qui leur donna 
ie caractère & la fanction de la règle. 

Aufîi depuis l'établiiTement du Confufat 
jufqu a Augufte , vous voyez les loix pro- 
pofées le plus fouvent par des Magiftrats , 
que leurs fonctions mettoient à portée de 
s'inilruire de l'intérêt de la Nation ; quelque- 
fois auffi par de fimpies Citoyens qui ne 
dévoient leurs lumières qu'à leur génie & 
à leurs études. La loi adoptée une fois par 
ie Peuple étoit revêtue de fon autorité, & 
devenoit la volonté publique ; mais elle 
confervoit le nom de celui qui l'avoit 

propofée ; on lui devoit cet hommage ; il 
Tome I, I 



1 3 o /. Discours 

étoit le Légiflateur ; la loi étoit fon ouvrage, 
comme lumière : comme puiflànce coaélive, 
elle étoit celui du Peuple. La Souveraineté 
dont l'autorité légiflative eft l'attribut le plus 
eflèntiei, n'appartenoit qu'à celui-ci. 

Ce terme, Populo placuit , défignoit 
donc le caractère que la propofition d\in 
Magiftrat acquéroit, lorfque confirmée par 
la délibération des Comices, elle avoit pour 
elle la véritable fanclion du Souverain, & 
étoit par lui livrée aux Magiftrats , comme 
un infiniment de fon pouvoir; mais on 
ne difoit point des caprices & des empor- 
temens de la multitude , Populo placuit, 
puifqu'on ne le difoit pas même de la 
propofition faite par le Magiftrat. Le mot 
Placïtum Populi ou Plebifcitum ne fignifioit 
donc pas toute volonté du Peuple, mais 
une réfolution réfléchie & précédée d'une 
mûre délibération dans laquelle on fe pro- 
pofoit pour but l'intérêt de la République. 

Lorfqu'Augufte eut été revêtu de toute 
la puiûance du Peuple Romain , il eut 



sur l' H i st. de France, i 3 1 

comme lui , & il pofTéda feu! la puifTance 
légiflative. Quod Prïncipi placuït , /egis habet 
vigorem, dit Juftinien, en rappelant la loi 
Regia. Ce terme placuit , employé pour 
lignifier ia volonté des Empereurs, eft le 
même qui avoit annoncé la volonté légifla- 
tive du Peuple. Le Prince devoit décider , 
mais comme le Peuple l'avoit dû faire , non 
d'après (es parlions & (es fantaifies, mais 
d'après le confeil & la délibération des 
Sages, C'étoit en vertu des loix même , dit 
M. l'Abbé Dubos (e) , que les Empereurs 
Romains étoient au-deffiis des loix. Veut -il 
dire par -là qu'elles aient pu faire un 
Defpote l Monftrueufe abfurdité qui ne 
peut venir dans aucun elprit raifonnable. 
L'Empereur n'étoit au-deflus des loix que 
comme le Peuple Romain l'étoit lui-même. 
Or ce Peuple n'avoit été Defpote que 
lorfqu'il avoit celle de gouverner ; il ne 
l'étoit que dans des temps de licence & 

(e) Hift. Crit. de la Monarchie Franc. Liv* I f 
ch, iy. 

l'A 



132 i. Disc o uns 

d'anarchie, II rétoit dans fa retraite fur 
le Mont Sacré ; il ne ietoit point ( j ) 
lorfqu'il délibéroit dans les Comices fur 
un projet utile qui iui étoit propofé par 
fes Magiftrats. 

Augufle crut fi peu établir un Gouver- 
nement defpotique, qu'il fentit, plus que 
perfonne, la nécefîité des Confeils. Le 
Peuple n'avoit plus i autorité ; & ce n'étoit 
point des délibérations tumultueuses & 
paffionnées de la multitude , que le Prince 
attendoit la lumière ; il aima mieux affem- 
bler le Sénat que les Comices. Ce fut au 
milieu de ce Corps refpeclable , que fe 
traitèrent la plupart des affaires publiques. 
Par-là on fit tomber les intrigues , & l'on 
rendit moins dangereufe l'éloquence des 

m — 1 

(f) On ne prétend point faire entendre par -là 
que tous les Plébifcîtes fiuTent juftes & fages ; mais 
c'étoit l'inconvénient de la chofe : Je Peuple étoit 
alors échauffé , féduit, égaré, comme un bon Prince, 
peut l'être même dans Ton Confeil. Ce pouvoit être 
alors un acte de mauvaife adminiftration , une loi 
déraifonnable ; ce n'étoit point un acte 4e Defpoûfme. 



'sur l'Hist. de France, i 5 5 

Tribuns du Peuple. Tune primùm è Campa 
Comitia ad Patres tranjlata funt, dit Tacite : 
nam ad eam diem , etfi potijfimùm arbitrio 
Principis , quœdam tamen fludio Tribunorum 
febant (g). Tibère, ce Politique farouche, 
û jaloux de fon autorité, ne faifoit prefque 
rien fans venir s'aflurer des fuffrages des 
Sénateurs, trop corrompus alors pour lui 
réfifter, trop vils pour ofer l'avertir. 

Le Gouvernement qu'Augufte établit, 
fut donc une véritable Monarchie réglée 
par des loix , & adminiftrée fous l'autorité 
du Prince par des Magiftrats chargés de les 
faire exécuter. Ceux-ci, fans être obligés 
d'attendre ks ordres , trouvaient dans leur 
office un titre fuffifant pour agir & pour 
commander, mais lui étoient comptables 
de leur adminiftration , & pouvoient être 
punis, s'ils s'écartoient des règles. Augufe, 
dit le Préfident de Montefquieu, fongea à 
former le Gouvernement le plus capable de 
plaire qu'il fût pojjible , fans choquer fes intérêts. 

(g) Tac. Ann, 1, 

"i 



-■ 



134 L Dis c o u r s 

Il en fit un Aristocratique -par rapport au Civil , 
& Monarchique par rapport au Militaire, 
Gouvernement ambigu qui , n'étant pas foutenu 
par fes propres forces, ne pouvoit fubfijler que 
tandis quil plaifoit au Monarque , & étoit 
entièrement Monarchique par conféquent (h), 
C'eft annoncer en d'autres termes qu'Au- 
gufte conferva les Magiftratures Romaines; 
mais que, revêtu de ia puiflànce fuprême 
militaire , il eut toujours le pouvoir de les 
dominer. C'eft. avouer que le Defpotifme 
fut ie vice des Empereurs , & non celui de 
la conftitutioii. 

Augufle ne connoiiîbit que trop par fa 
propre expérience à quels excès peuvent 
être portés ies inconvéniens du pouvoir 
militaire. Spectateur des ravages qu'il 
avoit occafionnés , lorfque pJufieurs Grands 
Hommes i'avoient partagé, il ne s en étoit 
emparé feul, qu'en écrafant les dernières 

> 

têtes de l'Etat. Lorfqu'ii fe vit pofîèfîèur 

(h) De la Grand, des Rom. & de leur Décad. 
Ch, xui. 



sur l'Hist. de France, i 3 5 

de l'autorité fùprême, il connut la defti- 

nation de celle-ci; il voulut gouverner 

Rome & le monde qu'elle avoit conquis. 

Sa politique roula fur deux points : il 

voulut être abfolu , & que les Peuples 

fuiTent libres ; il saillira la difpofition des 

armées ; il conferva aux provinces & aux 

villes leur adminiflration & leurs droits. 

Rien ne fervit fi bien le premier de ces 

deux projets, que le partage qu'il fit, dès 

le commencement de fon règne, entre les 

provinces dans iefquelles il fe réferva le 

choix des Magiflrats fupérieurs, & celles 

où il laiiîà fubfifter encore l'ombre' de 

l'autorité du Sénat & du Peuple. Sous le 

Gouvernement Républicain, elles avoient 

eu à leur tête des Proconfuls & des Préteurs. 

Les premiers étoient nommés par le Sénat, 

les autres par le Peuple. Il n'ofa changer 

fur le champ cet ordre ancien ; mais il 

inventa un autre titre de dignité fupreme, 

dont il fe réferva l'inftitution : ce titre 

fut celui de Prélidens, Prœfides Provïnciœ* 

liv 



136 /."Discours 

Àinfi laiflant au Sénat & au Peuple, par 
rapport aux Proconfuls Se aux Préteurs, 
l'apparence d'un choix dont il étoit bien 
fur de devenir le maître, il fe chargea 
feul de conférer les titres de Préfidens; 
& en faîfant le département général de 
l'Empire, il mit dans la claffe des provinces 
qui feroient gouvernées par ceux-ci toutes 
celles où il étoit néceflaire d'entretenir 
des troupes. Devenu par -là maître des 
Légions, même en temps de paix, il eut 
bientôt à fa difpofition toutes les dignités 
de l'Empire ; & fous fes fucceifeurs tous les 
Magiflrats fuprêmes des provinces, quelque 
titre qu'ils portaffent , furent défignés par le 
nom général de Redores provinciarum , & 
regardés comme Officiers & Repréfentans 
de l'Empereur. Voilà comment Augufte 
s'affura & la puifîance abfolue & les moyens 
de la conferver : voici comment il veilla 
à la liberté des provinces. 

On peut juger de ce qu'il fit dans les 
autres par la forme de Gouvernement qu'il 



sur l'Hist. de France. 137 

établit dans les Gaules. Lors de ia conquête, 
Céfar avoit fuivi le fyitème général de la 
politique romaine : il avoit confervé aux 
villes leurs loix , leurs Magiftrats , leur 
adminiftration ; il avoit fur - tout favorifé 
le Gouvernement populaire , qui faifoit de 
toutes les cités autant de petites Répu- 
bliques dont l'ambition étoit d'imiter la 
capitale de l'Empire. Lorfqu'Augufte vint 
dans les Gaules, il s'occupa du foin de 
perfectionner cet ouvrage ; il y fit le 
dénombrement des habitans , & non-feu- 
lement il aiïura aux cités la municipalité 
dont elles jouifloient, il voulut encore 
qu'elles euiTent entr'elles une libre corref- 
pondance qui , les mettant à portée de fe 
réunir pour l'intérêt général , donnât une 
Patrie commune à tous leurs habitans. Il 
tint même à Narbonne une afTemblée gé- 
nérale où vraifemblablement affilèrent des 
Députés d'un grand nombre de villes (i) ; 

— ■ . 1 

( i) Cœfar, rébus compofitis i? omnibus provinciis in 
certam fonnam redaclis , Auguftufque nominatus eft,, t9 



138 /.Discours 

& depuis cette époque jufqu'àl'étabiifîement 
des Monarchies qui fe partagèrent cette 
vafte contrée, vous voyez toutes les cités 
fe gouverner comme autant de petits Etats 
fournis, mais libres; élire leurs Magiftrats; 
fe choifir les Chefs de leurs petites troupes ; 
délibérer non -feulement fur leur adminif- 
tration intérieure , mais fur leurs liaifons 
au dehors ; s'envoyer mutuellement des 
députés ; s'écrire des lettres , & enfin s'af 
fembler dans des Métropoles indiquées pour 
y traiter, par des Repréfentans , les grands 
intérêts de la Patrie. Tel efl le tableau du 
Gouvernement des Gaules, qui nous efl 
tracé par Tacite lui-même (k): telle efb lad- 
miniftration à laquelle Grégoire de Tours 
nous rappelle fans ceffe , lorfqu'il nous 

Cùm ille conventum JVarbonœ ageret , cenfus a tribus Gal-> 
lus quas pater vicerat , aélus. Epît. Lîv. ad JLïb. 134.» 

(k) Refipifcere paulatim civhates fiifque if fœdera 
refpicere. Principibus Remis qui per G allias edixêre ut 
mijjls Legatis in commune confultarent , libertas an paye 

placeret Gaïïiœ civhates convenêre. . » . Scribuntur 

ad Treveros epiftolœ nomme Galliarwn* 



sur l'Hist. de France. 139 

înftruit de l'état où les barbares trouvèrent 
cette partie de l'Empire Romain. 

Il n'eft pas étonnant que les Gaulois 
aient élevé des autels à Augufte (l). Ce 
Gouvernement étoit fi doux que , fi l'Em- 
pire eût eu des loix confervatrices de la 
Souveraineté , comme il avoit des loix 
protectrices de la liberté, cette forme 
d'adminifiration , beaucoup plus favorable 
au bonheur public que celle de la Démo- 
cratie, auroit été plus durable qu'elle. II 
n'eût été queftion alors que de choifir 
d'excellens Magiftrats , & d'écouter les 
plaintes des Peuples. 

Aufii toutes les provinces conçurent-elles 
la plus haute idée de cette Puiflance pro- 
tectrice dont elles éprouvoient les bienfaits. 
Le vœu général des Gaulois fut de devenir 
Romains, & ils le furent tous en moins 
d'un fiècle. 

Chaque province avoit /a Métropole, 
mais renfermoit dans fon territoire plufieurs 

m . i ■ 

(l) Suet. in Jul. 



140 /. Discours 

peuples différens qui avoient chacun leur 
cité , & quelquefois même deux. Dans les 
douze provinces de la Gaule chevelue, 
on comptoit foixante-quatorze peuples & 
quatre-vingt-quatre cités; dans la Gaule 
narbonnoife, vingt-trois peuples & qua- 
rante-trois cités. La beauté & la richefîè 
du pays attirèrent dans ces contrées une 
foule innombrable de Romains. Augufte & 
ks fucceffeurs y fondèrent même plufieurs 
colonies où les anciens habitans venoient 
admirer les arts de leurs nouveaux maîtres, 
apprendre leur langue , étudier leurs ufages. 
Au droit de Bourgeoifie que plufieurs villes 
avoient obtenu, l'Empereur Claudius joignit 
celui (m) qu'il accorda à leurs principales 
familles , de pofleder les grandes dignités 
de l'Empire ; & dès le temps de Vefpafien 
tout fut égal entre les Gaulois & les Ci- 
toyens nés au fein de la capitale du Monde. 
Sous Caracalla, le Droit Romain étoit uni- 
verfellement fuivi dans les Gaules ; on s'y 

(m) Hîfté Crit. de la Mon. Fr. Tome I t p* $• 



sur l'Hist. de France. 141 

conformoit dans tous les Tribunaux de la 
Juftice; on i'étudioit dans plufieurs villes: 
l'ancien Celte étoit oublié; le Latin étoit 
devenu la langue commune, & les Gaules 
étoient une des parties les plus floriiîàntes 
de l'Empire. 

Depuis Augufle jufqua Conftantin , il 
y eut fans doute beaucoup de tyrans ; mais 
comme les loix étoient bonnes , & que leur 
empire s'étend beaucoup plus loin que les 
regards du Maître, les Princes injuftes, 
une fois affis fur le Trône, firent plus de 
mal autour d'eux, qu'ils n'en firent dans 
les provinces. Ce qui troubloit le repos 
de celles - ci , n'étoit point la perverfité 
d'une légiflation oppreffive. La tyrannie 
toujours foible ne pouvoit détruire cette 
organifation raifonnable qui fuffifoit dans les 
Gaules à la fureté publique; mais les peuples 
étoient tourmentés par ce conflit perpé- 
tuel de ces Généraux qui prétendoieut à 
l'Empire. Tout changement d'Empereur 
ctoit une révolution, & toute révolution 



142 i. er Discours 

entraînoit une guerre civile. Ainfi le mal 
venoit , non de ce que l'Empire avoit de 
mauvaifes loix, mais de ce qu'il lui en 
manquoit une eifentielle. 

Le défaut de cette loi produifit même 
de tels défordres, que Conftantin fe crut 
obligé d'y remédier, mais il ne fut ni afîez 
fort, ni affez fur de fon pouvoir, pour 
aller à la fource du mal. L'innovation qui fe 
fit dans le Gouvernement à cette époque, 
fixa l'état dans lequel fe trouvèrent les 
Gaules à celle de l'invafion des barbares. 
II eft important de le faire connoître ici. 

Les loix nées dans le fein de la Répu- 
blique n'avoient prévu & fuppofé que des 
Magiftratures dont la durée avoit des 
bornes, & dont le titre étoit l'éledion. 
Lors donc qu'il s'éleva un pouvoir perpétuel 
& irréformable , quelqu'avantageux qu'il 
pût être à l'ordre public dans l'état où 
étoient les mœurs , il ne trouva point en 
lui le germe de fa perpétuité , ni hors de lui 
un moyen fur & légal de fe renouveler 



s ur l'His t. de France, i 4 3 

& de fe reproduire. Les Empereurs nom- 
més par les troupes eurent befoin des Ioix 
pour gouverner , mais eurent befoin des 
armées pour fe foutenir ; & ce pouvoir 
militaire qui ne fournit aux mauvais Princes 
que trop de moyens pour s'élever au - deflus 
des Ioix, plaça bientôt entr'eux & leurs 
Peuples une nouvelle autorité également 
redoutable aux uns & aux autres ; je veux 
parler de celle des Préfets du Prétoire. 

Capitaines des Gardes du Prince par le 
titre de leur inftitutîon , ils commandoient 
les cohortes Prétoriennes deflinées à veiller 
à la fureté du Palais ou de la tente de 
l'Empereur qu'ils ne quittoient jamais. Inf- 
trumens îiécefîàires de la tyrannie -des 
Souverains injuftes & violens dont ils 
exécutoient les ordres , Miniftres naturels 
des Princes indolens & voluptueux dont 
ils flattoient les goûts , fous le règne des 
uns & des autres , ils ufurpèrent peu-à-peu 
le pouvoir le plus étendu: ck ce pouvoir, 
par la nature de la choie, fut d'abord 



144* *- Discours 

arbitraire. Augufte avoit créé deux Pré- 
fets du Prétoire qu'il tira de l'ordre des 
Chevaliers. Tibère plus abfolu n'en eut 
qu'un ; ce fut le fameux Elius Séjan , mi- 
niftre d'un Prince foible & foupçonneux 
qui le fàcrifia au reflèntiment du Peuple. 
Le pouvoir de ces Officiers emprunta dans 
la fuite l'appareil des formes , & n'en fut 
que plus tyrannique. Ils eurent un Tribunal; 
ils éclipsèrent les Préteurs (n); ils furent 
Magiflrats ; ils furent Généraux d'armée ; 
ils furent Miniftres ; Se tel fut ce Perennis, 
Vifir de Commode qui, fous un Maître 
livré à ks plaifirs, gouverna feul l'Empire 
& fut affaffiné. 

Cet abus eut les fuites que Ton en devoit 
attendre , & l'on vit ce que l'on a toujours 
vu, les Souverains tyrannifes eux-mêmes 
par le Defpotifme qu'ils avoient introduit. 
Les cohortes Prétoriennes devinrent à 
Rome ce qu'eft aujourd'hui à Conflanti- 
nople cette Milice des Janifîaires qui élève 

(n) Nieup. Coût, des Romains, p. 66* 

& 



sur l'Hist. de France. 14 <j 

Se détruit les Sultans. Pendant ies trois pre- 
miers fiècles de l'Empire , dix Empereurs 
furent facrifiés à l'ambition des Pre'fets du 
Prétoire , dont piufieurs même fe placèrent 
fur le Trône qu'ils avoient enfanglanté. 

Conftantin-le-Grand fentit que le pou- 
voir énorme attaché à cet Office, devenu 
la première charge de l'Empire, étoit éga- 
lement capable d'enchaîner & le Souverain 
& fes fujets. Il ôta aux Préfets l'autorité 
militaire qui les avoit rendus fi terribles ; 
il ne leur laiffa que la puiïTance civile, & 
il la régla. 

Jufqu'à lui , il n'y avoit eu que deux 

Préfets du Prétoire , celui d'Orient & celui 

d'Occident. II en établit quatre, à chacun 

defquels il affigna un territoire fous Je nom 

de Diocèfe. L'un de ces départemens fut 

compofé de la Lybie, de l'Egypte & des 

provinces que l'Empire poiïedoit en AÛq. 

Le fécond eut la Grèce , la Pannonie & 

les provinces adjacentes. L'Italie, les îles 

yoifuies, & cette partie de l'Afrique qui 
Tome I, K 



146 /; Discours 

s'étend jufqu a la Lybie & jufqu'à l'Océan, 
formèrent le troifième diocèfe. Le qua- 
trième enfin fut compofé des Gaules, de 
l'Efpagne & de la Grande-Bretagne. 

Les Préfets du Prétoire n'eurent plus 
que l'adminiflration des affaires de juftice , 
de police & de finance. Ils furent les pre- 
miers Magiftrats civils de l'Empire ; ils 
eurent Tribunal & Juridiction fouveraine, 
une foule d'Officiers à leurs ordres, & le 
pouvoir le plus étendu fur tous ceux qui 
partagèrent, en quelque degré que ce fut, 
îe gouvernement politique des provinces; 
mais ils n'eurent plus, comme autrefois, le 
commandement des troupes. La fuprême 
autorité fur les armées fut attachée aux 
offices de Maîtres de la Milice, que 
Conftantin créa pour contre - balancer le 
pouvoir énorme de la Préfecture. On donna 
à ceux-ci une efpèce de territoire, un 
département dans l'étendue duquel tout le 
Militaire étoit à leurs ordres. Ces offices 
fuprémes, chacun dans leur genre, avoient 



sur l'Hist. de France. 147 

des fondions féparées ; leurs droits ne 
pouvoient fe confondre , fe prêtaient un 
mutuel fecours pour le bien de l'Empire, 
&l pouvoient rarement fe réunir contre 
lui (o). 

Les Maîtres de la Milice prirent diflérens 
noms, fuivant la nature des troupes dont 
ils avoient le commandement. On diftingua 
les Maîtres de la cavalerie d'avec ceux de 
l'infanterie : leur titre était , Viri illuflres ; 
celui du Préfet du Prétoire était, Clarijjimus: 
mais les uns ck les autres ne reconnoiffoient 
au-deffiis d'eux que la dignité de l'Em- 
pereur, & n'étaient comptables qu'à fa 
perfonne. 

C'était au tribunal du Préfet du Pré- 
toire, qu'étaient portées en dernier reffort 
toutes les affaires d'adminiftration civile. 

(o) Le Céfar Julien qui commandoit en chef toutes 
les armées des Gaules , s'adreffoit pour tout ce qui 
concernoit I'adminiftration de la province au Préfet 
du Prétoire Florentius, & celui-ci ne pouvoit em- 
prunter le fecours des armées fans l'ordre de Julien» 
Amm. Marcel/, Lit, xxi, 

Kij 



14-3 i; D i s c ou r s 

Ils étaient les protecteurs & les furveillans 
fuprêmes du gouvernement populaire & 
municipal , établi dans toutes les cités. 
Tous les Officiers obligés de maintenir 
ce gouvernement, fans en excepter les 
Recteurs des provinces, étoient média- 
tement ou immédiatement fubordoniiés à 
leur tribunal. H publioit, comme autrefois 
le Préteur de Rome, des règlemens aux- 
quels les Juges étoient obligés de (e 
conformer (p) ; il puniflbit & deftituoit 
les Officiers fournis à fon reffort (q) ; il 
cônnoiffoit feul des injuftices qu'ils coin- 
mettoient, lors même que celui qui fe 
plaignoit, avoit un grade militaire (r). 
Enfin on s'adreffoit à lui pour la fubfiftance 
des troupes , & pour leur payement ( /)• 

Les Officiers militaires qui étoient im- 
médiatement au-deiïbus des Maîtres de la 
■ — « 

(p) L. Il, C. de Off, Prœf. Prœt. 

(q) L, III, C. eod, 

(r) L. IV, C. eod. 

(f) Z. il, C. de Off. Prœf, Afr. 



sur l'Hist. de France. 149 

Milice, étaient nommés Ducs ou Comtes ; 
ils avoient chacun un diflricl: particulier 
dont ils prenoient le nom; car, au lieu 
qu'autrefois le mot de Dux fignifioit un 
chef donné à une troupe , & qui la comman- 
doit par-tout où elle ailoit, on commença 
dans le quatrième fiècie à appeler Duc ou 
Comte d'une province , un Officier qui y 
réfidoit & qui y exercoit , au nom de 
l'Empereur, l'autorité fuprême fur tout le 
Militaire. Les Ducs ou les Comtes avoient 
au-deffous d'eux les Tribuns; ceux-ci, 
les Centeniers. Nous ne ferons point ici 
une nomenclature des différent offices 
civils & militaires , qui avoient part à 
l'une & à l'autre adminiftration; nous nous 
contenterons d'obferver que , fi le Maître 
de la Milice, & ceux qui lui étoient 
fubordonnés , n'a voient aucune efpèce d'au- 
torité fur les Magiftrats municipaux, le 
Préfet du Prétoire , par la même raifon , 
n'avoit aucun ordre à donner à tous 

ceux qui commandoient les troupes. Ces 

K iij 



150 /.Discours 

défenfes réciproques font très - énergique-? 
ment exprimées dans une loi des Empe- 
reurs Valentinien -le- Jeune , Gratien & 
Théodofe. Viri ïlluflres , dit cette ioi , 
Comités & Aïagijlri Peditum & Equïîum , 
în provinciales nullam penitus habeant potef- 
latem , nec ampli jjima Prœfeclura in Militâtes 
yiros. 

Indépendamment des Comtes qui com- 
mandoient en chef fur un vafte département, 
il paroît que Ion en établit encore un 
très -grand nombre dans les fubdivifions 
des provinces. Chaque cité avoit , comme 
je l'ai déjà dit, fon territoire fur lequel 
elle exerçoit la puiflànce publique. Depuis 
Théodofe on trouve , dans plufieurs de ces 
territoires, des Comtes armés du pouvoir 
militaire, & chargés vraifemblablement, 
tantôt de venir au fecours des cités , tantôt 
d'empêcher que leur liberté ne dégénérât 
en licence. Sous le Defpotifme de nos pre- 
miers Rois, nous verrons même quelques- 
uns d'entr'eux ufurper la Préfidence du 



sur l'Hist. de France, i 5 1 

plaid municipal (t) , mais il n'en eft pas 
moins certain qu'à l'époque dont je trace 
ici le tableau , ces Comtes n avoieiit 
aucun droit de police fur les villes. Leur 
pouvoir militaire étoit étranger à i'admi- 
niflration de la Juftice : toujours à la tête 
des troupes, ils prêtaient leurs forces aux 
Magiftrats civils , arrêtoient les brigands , 
les livroient aux Juges municipaux, fe 
chargeoient de faire exécuter leurs juge- 
mens, mais ne jugeoient point, & leur 
prefcrivoient encore moins les formes qu'ils 
dévoient fuivre. 

Il y eut donc depuis Conftantin dans 
les Gaules, comme par-tout ailleurs, deux 
hiérarchies de Magifïrats : car il fuffit de 

lire toutes les loix du Code , pour fe 

• 

(t) II peut fe faire auffi que le Chef de la cité 
ait quelquefois reçu du Prince, le titre de Comte; 
mais s'il y eut d^s Comtes des Provinces, qui ufur- 
pèrent quelqifautorité fur les cités , ce changement 
ne fut pas général. Quelques villes dans les Gaules 
furent toujours fouftraire leur adminiftration à cette 
Magiftrature militaire. 

K iv 



152 /. Discours 

convaincre que les dignités militaires 
étoient des Offices comme les Magiflratures 
civiles. Les Officiers qui commandoient 
aux troupes, comme ceux qui étoient à la 
tête du Tribunal , portaient tous également 
le titre de Jud'ues (u). 

Le Préfet du Prétoire des Gaules dont 
J adminiftration s'étendoit auffi fur l'Espagne 
& fur la Grande - Bretagne faifoit fa réfi- 
dence à Trêves ( x ) : il avoit fous lui trois 
Vicaires qui partageoient entr'eux fon dé- 
partement. Le premier eft nommé dans la 
notice de l'Empire , le vicaire des dix-fept 
provinces ; mais chacune n'en avoit pas 
moins fon Recteur (y ) particulier ; & de 
ces dix-fept provinces, fix feulement étaient 

(u) Voy. le Refcrit de Juftinien à Bélifaire , daté 
de 534, & intjtuïé, De Judicibus Alilitaribus if 
Officus eorum. Ce Refcrit efl placé au titre 27 du 
I. er liv. du Code, & immédiatement après celui qui 
eft intitulé , De Judicibus civilium adminiflrationum. 

(x) Son Siège fut tran /porté à Arles, environ cin- 
quante ans avant la chute totale de l'Empire. 

(y ) Redores provinciarum. 



sur l'Hist. de France, i 5 3 

gouvernées par des Proconfuls, & onze 
par des Préfidens, tous Magiftrats, tous 
dépositaires de la puiffance publique, tous 
repréfentant l'Empereur, & ayant en fon 
nom l'adminiflration de Ja police & des 
finances. 

A l'ombre de ces Magistratures Su- 
prêmes , les Villes jouiffoient de leur 
liberté, & confervoient leur tranquillité 
par l'exercice légal de l'autorité qui leur 
appartenoit, & qu'elles confioient à leurs 
Magiftrats. Leurs droits & leur pofTerlion 
fe perpétuèrent jufqu'au moment où nos 
premiers Rois vinrent dans les Gaules fe 
mettre à la place des Céfars. Préfentons 
donc au moins une efquiffe fommaire de 
cette adminiftration municipale qu'elles 
tenoient des Romains , & dont elles ne 
furent point dépouillées. 

Tous les fujets de l'Empire étoient ou 
libres & ingénus, ou efclaves. Ceux-ci 
pouvoient être affranchis de différentes 
manières, qu'il n'efl point encore temps 



154 i- Discours 

d'expliquer ici. Mais les hommes libres le 
partageoient en trois claffes dont l'exigence 
nous eft atteftée par tous ies monumens 
de cette époque. 

Le premier ordre des citoyens , étoit 
celui des Sénateurs : ils étoient les Confeils 
des villes, avoient été vraifemblablement 
établis à l'imitation du Sénat de Rome. 
Leurs familles tenoient le premier rang; 
elles avoient le droit dafpirer aux plus 
hautes dignités. Par -tout Grégoire de 
Tours fait la plus honorable mention de 
ces familles fénatoriales. 

Au-defTbus des Sénateurs, étoient les 
Curiaux, Curiales. Ce mot feul annonce 
que Rome avoit fervi de modèle aux cités 
des provinces. On fe rappelle l'ancienne 
divifion du Peuple Romain par Curies, & 
l'on fait que le partage par Centuries ne fut 
imaginé depuis, que pour rendre les fuf- 
frages des riches plus puiiïans , en rejetant 
dans les dernières Centuries toutes les 
Tribus des pauvres qui faifoient le plus 



sur l'Hist. de France, i 5 5 

grand nombre. Cette politique étoit inutile 
dans i adminiftration des autres cités. Le 
peuple y fut donc divifé par Curies , foit 
que ce partage eût été ordonné par Augufte, 
foit qu'il eût été réglé librement par les 
cités elles-mêmes. Les curies étoient com- 
pofées de tous ceux qui avoient un état 
honnête, & une origine honorable; leurs 
noms infcrits fur un rôle préfentoient un 
état général de tous ceux qui avoient droit 
de furfraore dans les avïemblées ; ils étoient 
les AfTefTeurs nés du Magiftrat ; & appelés 
par lui au Tribunal , ils devenoient Juges 
de leurs concitoyens. Chargés des affaires 
communes de la cité, oblieés de délibérer 
fur tout ce qui TintérefToit , ils étoient 
nommés par les loix elles-mêmes , Civïtatis 
m'inor Senatus (i). Auffi choifnToit - on 

(■^) Curiales fervos effe Reipublicœ acvifcera Civitatum 
nemo ignorât, quorum Cœtum , appellatum minorem 
Senatum , h lie redegit i ni qui tas Judicum <i7 exaéîcrum 
pkélenda vendit as , ut multi Patrice defertores & nata- 
lium Jpkndore negkélo, occultas laubras elegerint &* 



156 I. Dl S C OU R s 

parmi eux tous les Officiers municipaux. 
L'adminiftration de la Cité étoit leur 
propre affaire, & ils en répondoient, pour 
ainfi dire , aux Magiftrats de l'Empire , & 
à l'Empereur lui-même. 

Il peut très -bien fe faire que dans la 
fuite, la diftinction des différentes curies 
fe foit perdue , & que l'on n'ait connu dans 
les cités qu'une feule claffe de Curiaux; 
la curie alors aura fignifté le corps des 
citoyens, ayant voix déiibérative dans 
toutes les affaires, & droit d'affifter à 
l'aflèmblée que l'on nommoit Placitum: 
ce mot de Caria même aura été employé 
peu -à- peu pour fignifier l'affemblée elle- 
même , & de-là encore le mot de Cour, 
qui long -temps après a été fubftitué à 
celui de Plaid. 

Au nombre des principales charges de 
la cité , étoit l'affiette , la répartition & la 
perception des impôts. Ce foin regardoit 

habitationemjuris alkni* L, de Majorien } Cod. Théo4« 
Lib. II. 



sur l'Hist. de France, i 57 

encore les Curiaux : ils étoient partages en 
plufieurs claïîês que l'on nommoit D écuries , 
& chacune avoit à fa tête un Décurion : 
ceux-ci étoient particulièrement chargés 
de rimpofition & du recouvrement; ils 
en faifoient même les deniers bons, ce 
qui fouvent les expofoit aux vexations 
dont parle la loi de Majorien , que je 
viens de citer. 

Enfin après les Curiaux venoient les 
fimples PoiîèiTeurs , Pojfeffores. C'étaient, 
outre les habitans des bourgs & des cam- 
pagnes, ceux qui dans les cités même ne 
paroiïïbient pas d'un état allez honnête, 
pour être inferits fur le tableau de la curie. 
Les Poflèfîèurs étoient auiTî quelquefois ap- 
pelés ilmplement Ingénus ; car ne pofledant 
ni charges ni dignités , ces derniers citoyens 
ne pou voient être caraclérifés que par leur 
liberté ou leurs propriétés (a). 



(a) Une preuve que ces PoiïèrTeurs étoient une 
claffe de citoyens inférieurs à celle des Curiaux , (e 
tire des Ioix qui, pour punir certaines familles Curiales 



158 /. Discours 

Telles étoient les différentes clades d'ha- 
bitans que l'on diftinguoit dans les dix-fept 
provinces des Gaules (b). Celles-ci conte- 
noient dans le quatrième fiècle & au com- 
mencement du cinquième, cent quinze 
cités , toutes jouifïantes des droits de bour- 
geoise romaine ; toutes gouvernées fous les 
Joix de la municipalité, & par les Magiftrats 
qu'elles fe choififfoient ; toutes ayant leurs 
petites troupes, leurs revenus, leurs Offi- 
ciers ; toutes néanmoins devant obéifîance 
& fidélité aux Empereurs , & foumifes aux 
Magiftrats qu'ils inftituoient. 

Chacune d'elles étoit le chef-lieu d'un 
territoire plus ou moins étendu, que l'on 
nommoit Pagus , & qui étoit lui-même 
peuplé de bourgs 8c de villages : mais 
c'étoit dans la cité que le tenoit «Se l'afTem- 
blée qui délibéroit fur les affaires, & le 

qui ont abufé de leur admininration , portent qu'elles 
feront réduites à l'état des iimpîes Poiïeffeurs. 

(h) Voyez l'état de ces provinces dans les notices 
de l'Empire. 



sur l'Hist. de France. 159 

Tribunal qui jugeoit toutes les conteiîations 
du canton. 

Plufieurs de ces viiles étoient des Métro- 
poles célèbres , & la réfidence des premiers 
Officiers de l'Empire. Du Cange nous 
apprend que quatorze d'entr' elles a voient 
un champ de Mars, c'eft-à-dire , une vafte 
elplanade deftinée également aux exer- 
cices militaires , aux revues des troupes & 
aux élections des Magiflrats municipaux. 
Les Empereurs y avoient harangué leurs 
troupes; quelques-uns même y avoient 
été proclamés Souverains par les armées. 
On voyoit dans plufieurs de ces cités des 
écoles publiques , des cirques , des amphi- 
théâtres , des temples magnifiques , une 
foule d'édifices fornptueux qui attefloient 
ou la faveur des Princes , ou le féjour qu'ils 
y avoient fait , ou le zèle & l'opulence des 
habitans. 

C'était dans la place publique nommée 
Forum, que fe tenoit ordinairement le 
Tribunal , & les villes qui navoient point 



1 60 L €r D I S C O U R s 

de champ de Mars, y tenoient auiTi les 
affemblées pour les élections. Mais lors 
même que les délibérations fe faifoient dans 
lin lieu à l'abri des injures de l'air, toutes 
les affaires s'y traitoient publiquement : 
le peuple même affifloit aux jugemens; 
£c i'inftrùclion des affaires contentieufes 
fe faifoit, comme à Rome, en préfence de 
la multitude. On fait combien étoit nom- 
breux, dans cette capitale de l'Empire, 
le cortège de ceux qui accompagnoient les 
accufateurs Sl les accufés , & quelle foule 
entraînoit,. la néceffité des témoignages. 
C'étoit encore la même chofe dans les 
Gaules , & l'on y nommoit également 
Falfemblée du peuple ( Cœtus Populi) & le 
plaid dans lequel fe jugeoient les accufés, 
& celui que Ton convoquoit pour délibérer 
fur les intérêts de la cité. En général le 
mot Popuhts , dans tous les monumens de 
cette époque, fignifie toute multitude qui 
s'affemble, & défigne non la Nation en 

corps, mais le peuple dune cité, C'eft une 

remarque 



sur l'Hist. de France, i 6 1 

remarque que je crois nécefîàire, & qui 
trouvera fouvent fon application dans la 
fuite de cet Ouvrage. 

Je pourrois ici entrer dans quelque 
détail des formes que l'on fui voit dans 
tous les actes publics & dans les différentes 
procédures qui précédoient le jugement 
des caufes; je ferois voir la part qu'a voient 
à tous cqs aéles les Curiaux des Villes, 
(oit comme Juges, (oit comme témoins ; 
mais je ferai obligé de revenir fur cet 
objet , lorfque j'expliquerai quelles furent 
fous nos premiers Rois, & ladminiftration 
de la Juftice contentieufe , & les formalités 
des actes volontaires ; il me fera facile de 
prouver alors que ces inftrumens fi nécef- 
fiires à la confervation des droits naturels 
de l'homme nous furent encore laifles par 
les Romains. 

Cette adminiftration , trop conforme à 
la raifon pour n'être pas folide, étoit de 
plus extrêmement commode pour les Em- 
pereurs eux-mêmes & pour les Officiers 
Tome L L 



1 62 i! r D i s c ou rs 

chargés de les repréfenter. La municipalité 
épargnoit au Gouvernement la moitié des 
peines qui laffiégent; & l'autorité étoit 
prefque toujours bien fervie , parce que le 
Peuple étoit libre. Perfonne ne critiquoit 
la compétence de ces Juges ; car on n'avoit 
recours aux Tribunaux de l'Empire, qu'a- 
près avoir été condamné par fes propres 
concitoyens. Les Officiers du Prince fai- 
foient exécuter les jugemens du plaid de 
la cité, & avoient feuls le pouvoir d'en- 
voyer au fupplice les coupables qui en 
avoient été jugés dignes. Le Tribunal du 
Reéleur de la province, foit qu'il portât 
le titre de Proconful, foit qu'il eût celui 
de Préfident, réformoit, fur l'appel, lesfen- 
tences des premiers Juges; & (es propres 
décifions pou voient encore être portées 
par appel au Tribunal du Préfet du Prétoire. 
Se rencontroit-il enfin des abus qui euiTent 
échappé à l'attention de la Magiflrature 
inférieure , ou euffent été l'effet de fa con- 
nivence! On envoyoit dans toutes les 



sur l'Hist. de France. 163 

provinces des Officiers auxquels H étoit 
enjoint de les parcourir, & qui, fous le 
titre de Legati ( c), étoient chargés de 
corriger les défordres, ou du moins d'en 
inftruire le Magiftrat fupérieur. 

Cette organifation du Gouvernement 
étoit donc également favorable, & à la 
liberté, & à l'autorité. Les Magiftrats Ro- 
mains n'avoient plus qu'à protéger & à 
contenir ; les Généraux trouvoient des 
troupes toutes prêtes, flipendiées par les 

(c) Ces Legati avoient exiflé même fous le Gou- 
vernement Républicain ; ils étoient défrayés par l'État, 
& étoient par-tout reçus avec des honneurs diftingués. 
Cicéron nous apprend qu'un Sénateur qui vouloit 
voyager avec quelqu'agrément , avoit foin de fe faire 
donner des lettres de Legatus honoraire, & il en obtint 
pour lui-même. On retrouve ces Legati fous la pre- 
mière race de nos Rois ; & fous la féconde ils portèrent 
le titre de Miffi Domïnici. Au temps de la République, 
les Legati ne décidoient point les affaires majeures; 
ils dreflbient des Mémoires , & inftruifoient les Pro- 
confuls dont ils étoient alors ies Lieutenans. Cet ufage 
fe perpétua fous les Empereurs. ( L. un. C, de Offl 
Proc. d? Leg. ) Sous nos Rois il n'y eut plus de 
Proconfuls, & les Legati réitèrent. 

Lij 






ï 64 i! r D 1 s c o u r s 

Villes; & les Intendans des tributs rece- 
voient des mains des Officiers municipaux 
les contributions ordinaires deflinées à 
payer les dépenfes & les foins du Gou- 
vernement. 

Ce n'eft pas fans raifon, Monfeigneur, 
que j'ai cru devoir vous mettre ce tableau 
fous les yeux : dans mes Difcours fuivans 
vous en retrouverez les principaux traits ; 
les noms feront changés ; les formes fe- 
ront reconnoiflables. Vous apprendrez que 
l'ordre tend toujours à le perpétuer, comme 
le défordre à fe détruire. J'ai annoncé que 
les François empruntèrent des Gaulois tout 
ce qu'il y eut de raifonnable dans la 
conflitution de la Monarchie qu'ils fon- 
dèrent ; je juftifierai cette idée: mais, 
pour terminer l'efquifTe de ladminirtration 
Romaine, examinons encore quels étoient 
alors dans les Gaules , les revenus de 
l'Empire, & les fecours que les peuples 
fournifîbient au Gouvernement. 

La notice de l'Empire nous apprend 



sur l'Hist. de France, i 6 > 

que dans chacune des villes de Lyon, 
d'Arles, de Nîmes & de Trêves, réfidoit 
un Tréforier Provincial fous le nom de 
Pmpofiîus Thefaurorum. Le Tréforier gé- 
néral auquel ils étoient chargés d'envoyer 
l'argent de leur recette, étoit nommé Co- 
tues fûcrarum largitionum (A). Cette charge 
étoit un des premiers offices de l'Empire, 
& l'on voit Sigifmond , roi de Bourgogne, 
obtenir ce titre de l'empereur Anaftafe, 
pour pouvoir fe mettre en poiTeffion des 
revenus de l'Empire dans les Gaules. J'ai 
déjà expliqué comment les impôts étoient 
levés. Les cités étoient prefTées- par les 
tréforiers particuliers , comme ceux-ci 
l'étoient par le Comte des largefTes : l'au- 
torité coaclive qui pouvoit forcer à payer, 
réfidoit fur la téte du Préfet du Prétoire 
& des Magiftrats qui lui étoient fubor- 
donnés. Mais quelles étoient les fources des 

(d) Noverint autem exaéîum ad facras largitionet 
fine ullâ dilatione ejje mktendum. L. un. C. de Off % 
Com. facr. larg* 

L iij 



i66 /." Discours 

revenus du fifc ! On peut les divifer en 
quatre clafTes. 

i.° II efl: certain que l'Empire e'toit 
propriétaire d'un grand nombre de fonds 
de terre. On avoit eu foin fans doute 
de réferver, lors de la conquête, plufieurs 
domaines pour les befoins de l'Etat , & 
en particulier ceux qui avoient appartenu 
aux Princes vaincus & dépouillés (e). 
Quelques-uns d'entr'eux même avoient 
paru quelquefois céder volontairement leurs 
pofleffions; les confifcations & les déshé- 
rences avoient enfuite accru ces fortes 
de fonds. Mais qu'ils mTent une partie 
des revenus publics, c'eft ce qui efl dé- 
montré par la loi des empereurs Valens, 
Valentinien & Gratien , qui défend aux 
Curiaux de les prendre à ferme (fj. 
»ii ■ « 

(e ) Strabonem poteflate Prœtoriâ ufwn i? miffum dif- 
ceptatorem a Claudio agrorwn quos Régis Apionis quondam 
habitos , (tf Populo Romano cum regno reliéios , proximus 
quifque pqffeffor invaferat. Ta cit. Ann. L. XIV. 

(f) Curialibus omnibus conducmdorum Reipublkce 



sur HHist. de France, i 6j 

Quelques autres textes annoncent même 
que ces domaines poiïedés en propre par 
l'État , n'étoient pas tous affermés , & qu'il 
y en avoit beaucoup que les Empereurs 
faifoient cultiver par des ferfs. On y nour- 
riiîbit des troupeaux ; quelquefois on y 
établifToit des haras. Indépendamment de 
ces fonds de terre, l'Etat faifoit valoir à 
fon profit toutes les mines , & prenoit 
Dix pour cent fur tous les matériaux qui 
fortoient des carrières. 

2. Les fubfides qui fe perce voient par 
forme d'impofition , faifoient la féconde 
fource des revenus publics. 

L'impofition étoit de deux fortes : l'une 
étoit réelle, elle fe payoit à raifon des 
fonds , & à proportion de la quantité d ar- 
pens que l'on poffédoit; elle fe nommoit 
Jugeratio : l'autre étoit perfonnelle, c'étoit 
une Capitation qui s'impofoit à raifon du ' : ^l 

nombre des habitans dont une cité étoit 

prœdiorwn ac faltuum inhibeatur facilitas. Cod. ThéocL 

L. X; tlt, 2. 

L iv 



i63 i! Y Di se o urs 

compofée ; cette double forme de fubfides 
étoit en ufage fous le règne des Empe- 
reurs, mais la quotité de l'impofition varioit 
fuivant les befoins de l'Etat, ou l'avidité 
des Princes. On doit feulement remar- 
quer ici que Je Souverain , pour foulager 
fes peuples, aimoit mieux fupprimer fa 
taxe perfonnelie que l'impofition réelle, 
toujours plus également répartie. Lorfque 
les empereurs Théodofe & Valentinien 
voulurent repeupler la Thrace , ils déchar- 
gèrent pour l'avenir fes habitans de la 
capitation, mais ils laifsèrent fubfifter la 
taxe par arpent (g). 

L'impofition réelle sappeloit auffi h dic- 
tion , parce qu'elle étoit annoncée, ïndiâa , 
long-temps avant fa perception , & pour 
plufieurs années. Dans les befoins extraordi- 
naires on augmentoit la taxe de l'arpent, & 
cette impofition additionnelle fe nommoit 

(g) Per univerfam diœcefim Thraciarum , fublato m 
perpetuum humanœ capitationis cenfu, Jugera tio tantimi 
tenena folvatur, L. un. Cod. 4e Col. Thrac, 



sur VHist. de France. 169 

Superindiâio. D'abord les Préfets du Pré- 
toire s'attribuèrent le droit de l'impofer, 
comme étant plus à portée de juger des 
forces des provinces ; mais Théodofe-ie- 
Grand ordonna que l'on nexigeroit rien 
des peuples à titre çYInAïâïon ou de Super- 
indiâion , qu'en vertu d'un Edit (h), 

La capitation étoit impofée fur la per- 
fonne , & payée même par ceux qui 
n'avoient aucun fonds (i); mais il y avoit 
un âge qui en exemptoit (k). On favoit par 
les rôles du cens , de combien de Chefs 
de famille chaque cité étoit compofée : la 

(h) Nihiî SuperindiSlorum nomine ad folas Prœfec- 
turœ litteras quifquam prov'incialis exfoîvat ; neque idlus 
omnino indiclionis t'itulus folemnis immine at , nifi cwn 
noflro confirmât a judicio , if imperialibus nixa prœceptis, 
fedis amplijjimœ depofcat Indiclio , if cogat exaclio. 
L. un. Cod. de Superind. 

( i) Cùm pojfejjio ab his recejjit , caphatio non recedît; 

proprietatibus carent if vecligalibus obniuntur. Salv. de 
G uber. Dei, Iib. V. 

(k) Aïtatem in cenfendo fignificare necejfe ejî , quia 
quibufdam œtas tribuit ne tribut is onerentur. L. 3 . a ff. de, 
Cenf. 



170 j: Discours 

cité étoit taxée à raifon du nombre de {es 
habitans , & non en raifon de leurs facilités ; 
en forte que rimpofition étoit égale par 
chaque tête : mais ia cité chargée de payer 
Je total, répartifToit cette fomme fuivant 
les moyens des contribuables (l). 

3. La troifième branche des revenus 
publics dans les Gaules, comme dans les 
autres provinces de l'Empire, comprenait 

^— — ^^— i 111 1 ■ 1 ■ — ■! im — - ■ 1 1 ■■■ ■ ii ■ 1 1 — — — — — — tmam^mumQÊm^Q 

(l) On voit en effet que la cité d'Autun qui, du 
temps de Conftantin, étoit compofée de vingt -cinq 
mille citoyens, s'étant adreiïee à l'Empereur, pour 
obtenir un foulagement , ce Prince lui remit non une 
fomme fixe , mais fept mille quote-parts ; & la preuve 
que par-là il ne déchargea pas fept mille contribuables, 
mais foulagea Punïverfalité des habitans, c'eft qu'Eu- 
mène * en louant Conftantin de cette remife, lui dit 
qu'elle a rendu les forces à vingt-cinq mille citoyens. 
On voit encore que fous les empereurs Valens & 
Valentinien, la remife faite à plufieurs cités de l'Em- 
pire fut telle que deux ou trois hommes ne payoient 
enfemble qu'une quote-part, & que l'on affocioit quatre 
femmes pour cette contribution * *. 

* Septem mil/ia capitum remifijii quartcim ttmptihs partent noflrorum 

cenfuum Remijjione ijîâ fcptan mit Hum , viginti quitique miîlibus 

dedijiï vires , dedijîiopes, dedifli fatutem. Eum. Paneg. 7, Confl, cap. <*• 

** L % 10, Cod, de Agricoh & ctnf. 



sur l'Hist. de France, i 7 1 

les gabelles & les droits fur les denrées & 
fur les marchandifes. 

Que les Empereurs fe fufTent attribué 
ie droit de vendre feuls le fel à leurs fu- 
jets , c'eft ce qui eft prouvé par une loi du 
Code (m), qui décide que, fi quelqu'un, 
de la propre autorité ou à la faveur d'une 
permiffion du Prince, qu'il auroit furprife, 
achette ou vend des feis fans ie congé de 
ceux qui ont affermé les falines, le fel 
& l'argent feront également confifqués au 
profit des Fermiers. 

Les droits de douane ne font pas moins 
prouvés par les monumens de fhiftoire & 
de la législation des Empereurs ; ils fe per- 
ce voient fur les marchandifes qui entroient 
fur les terres de l'Empire , quelquefois 
fur celles qui en fortoient, & fouvent au 



(m) Si qu'is fine perfonâ mancipum, id efi, fali- 

narum conduflorum fales emerit, vendereve tentaverit , 

five propriâ audaciâ, five noflro munitus oraculo, fales 

ipfiimà cwn ecrum preîio mancipibus addicantur, L. i i, 

C. de vedigal. 



172 1. D I S C OU R s 

pafîâge d'une province dans l'autre : de-là 
le mot de Vefiigal , qui dans fon origine 
fignifie une taxe fur des chofes voiturées. 
La nature 8c la quotité de ces droits ont 
varié fuivant les temps. Galba ôta celui 
qui fe percevoit fur les efciaves; les fuc- 
ceflèurs le rétablirent. Il paroit que du 
temps de Gratien , le droit fur les mar- 
chandifes étoit du huitième de leur prix, 
& qu'aucun privilège ne pouvoit en dif- 
penfer. 

Les Romains connoifîbient même les 
loix prohibitives de certaines marchandifes. 
Tibère avoit défendu de porter des habits 
de foie, & par une loi du Code, l'intro- 
duction des foies fut interdite à tous les 
particuliers, & ne fut permife qu'à l'Inten- 
dant général du Commerce , nommé Cornes 
Commeràorum. 

Une loi de Conftantin, donnée en 3 22, 
nous apprend que les droits fur les mar- 
chandifes & fur les denrées , s'affermoient , 
pour trois ans, au plus offrant & dernier 



sur l'Hist. de France. 173 

çnchériifeur , & que le Fermier ne pou voit 
jamais être évincé ni troublé dans fa jouif- 
fance. Quant aux bureaux dans lefquels ce 
Fermier avoit des commis & des prépofés, 
fhiftoire fait mention de différentes villes 
dans lefquelles ils étoient établis, & il 
paroît que le bureau de Marfeille étoit 
un de ceux dont on tiroit un plus grand 
produit. 

4. Enfin les Empereurs avoient une 
autre forte de revenus que Ton pouvoit 
appeler le cafuel du fïfc. H confiftoit & dans 
les droits de confifcation & de déshérence , 
& dans les dons gratuits que faifoient les 
villes en certaines occafions. 

Le droit de confifcation n'eft que trop 
prouvé par l'hiftoire. Légitime toutes les 
fois qu'il fut la peine du crime, il fut 
fouvent le fléau de la liberté, & l'une 
des armes qu'employa la tyrannie. Le 
Domaine s'emparoit à plus jufte titre des 
biens de ceux qui n'avaient point d'héri- 
liers connus ; & le corps des Loix romaines 



174 i. er D i s c o u r s 

eft plein de textes qui prouvent que le 
file du Prince fuccédoit en certains cas 
aux particuliers. 

Quant aux dons gratuits des cités, l'hit- 
toire nous en fournit plufieurs exemples. 
On fait quelles envoyoient des préfens 
aux Empereurs quelles félicitoient fur leur 
avènement à l'Empire ; que du temps de 
Julien , ces préfens étoient des couronnes 
d'or, & qu'il les refufa. Pour fubvenir à 
ces dépenfes, elles avoient des revenus. 
Outre les contributions quelles levoient 
fur elles-mêmes pour le payement de 
l'impôt dû au Prince, elles avoient ce que 
nous appelons encore aujourd'hui des Oc- 
trois, dont une partie étoit deftinée à la 
défenfe, à l'entretien, à la décoration des 
villes. Arcadius & Honorius les confir- 
mèrent par une loi précife; & l'on voit 
par le texte de leur Édit (n), que ces 

(n) Veéliga/ia quœcumque quœlibet civitates fibi ac 
fuis curiis ad angufîiarwn fulatia quœfierunt , five Ma 
fiinfiionibus ordinwn cunalïum proftélura funt f five 



sur l'Hist. de France. 175 

octrois , levés fur les denrées , étoient 
employés aux mêmes ufages que ie font 
encore ies revenus que nos communautés 
perçoivent par la même voie. Il fut dans 
Ja fuite défendu aux villes d'établir des 
octrois , fans un Edit du Prince ( o). 

Les Lettres de Pline à Trajan & plu- 
fieurs loix du Code , prouvent que les cités 
avoient outre ces revenus, des domaines 
& des terres quelles poïTédoient en propre ; 
elles ies affermoient le plus fouvent (p), 
mais elles étoient libres de les faire valoir. 

C etoit fur ces revenus que fe prenoïent , 
outre les fommes deftinées aux réparations 

quibufcwnque aliis earumdem civitatum ufibus defignantur, 
Jîrma lue atque perpétua manere prœcipimus , neque ullam 
contrariam fupplicanîium fuper his moleftiam formidare, 
L. 10, C. de Vedig. 

(0) L. 2, C, Veclîg, nova. 

( p) Ces propriétés des villes exïftoïent du temps 
même de la République. Cicéron , dans une de fes 
épîtres , fait mention d'un marché qu'il avoit fait avec 
la communauté de Tufculum qui lui avoit vendu des 
eaux dont il avoit befoin pour fa maifon de campagne. 



\jd i! r D I S C O U R s 

des ouvrages publics , les dépenfes des jeux 
& des fêtes , &. les dons gratuits que Ton 
faifoit aux Empereurs, & que plufieurs 
d'entr'eux exigèrent : enfin le payement 
des troupes que les cités entretenoient , 
& les frais qu'elles étaient obligées de faire 
pour loger, nourrir & voiturer les Officiers 
de l'Empereur, lorfqu'ils voyageoient par 
fes ordres. 

Mon objet, Monfeigneur , efl notre his- 
toire , & non celle des Romains ; & en vous 
parlant du gouvernement qu'ils avoient 
établi dans les Gaules , je n'ai voulu que 
vous faire remonter à l'origine du nôtre. 
Arrêtons-nous donc ici , & terminons cette 
difcuiïion par quelques réflexions fur cette 
forme d'adminiflration que vous verrez 
furvivre à la ruine de l'Empire. 

Un Auteur également recommandable 
& par fes lumières, & par fa modeftie, a 
entrepris de prouver dans un Ouvrage 
encore récent , que 1 ' adminiflration popu- 
laire fous /'autorité du Souverain ne diminue 

point 



sur l'Hist. de France. 177 

point la puijfancè publique , quelle l'augmente 
même, & quelle feroit la four ce du bonheur \ 
des peuples (q). 

La conftitution monarchique romaine, 
paroît avoir eu pour but principal de 
réunir ces deux chofes fur la tête de l'Em- 
pereur, la puiflànce la plus abfolue, celle 
qu'avoit eue le Peuple Romain ; dans les 
villes, la plus grande liberté, cette admi- 
niltration républicaine que Rome avoit 
autrefois ou établie, ou confervée (r). 

Rien de plus favorable .que ce partage, 
foit pour le Prince , foit pour le peuple : 

(q) M. le Marquis d'Argenfon , Confia, fur le 
Gouvernement* 

(r) II faut en convenir cependant; fous ce Peuple 
Roi, les provinces furent quelquefois tyrannifées par 
des Gouverneurs ïnjuftes & avides; mais les excès & 
les crimes de Verres ne tenoient point à la conftitution. 
La preuve en eft que les Siciliens avoient le droit de 
fe plaindre, & de faire juger & punir le malfaiteur qui 
les avoit opprimés. Cet inconvénient étoit l'abus du 
pouvoir militaire, & fe trouvera par-tout où l'on fira 
obligé de lui confier une portion de I'adminiftration 
publique. 

Tome L M 



178 /. Discours 

car celui-ci ne gouverne point, il ne fait 
qu'adminiftrer , mais ii connoît ordinaire- 
ment fes facilités , (es refiburces, (es forces; 
& s'il en abufe, fa liberté toujours fur veillée 
par les Magiïtrats, efl forcée de s'arrêter 
dès qu'elle tente d'envahir. Tel dut être 
l'état des Gaulois, tant que les Officiers 
de l'Empereur n'abusèrent point de leur 
autorité , tant que leurs folles dépenfes 
n'eurent point multiplié les exactions, 
tant que les rivalités des Céfars ne ren- 
dirent point les provinces le théâtre de 
la guerre civile, tant que la négligence 
ou les trahifons des Miniftres ne livrèrent 
point les frontières aux incurfions des 
barbares. 

Plufieurs Empereurs furent Defpotes , 
j'en conviens. Ils n'eurent que trop la 
funefte liberté de fubflituer le pouvoir des 
armes à l'autorité des loix ; mais la confti- 
tution ne fut point defpotique ; elle ne 
peut l'être tant qu'il exifte entre le Prince 
& les peuples un corps de loix & une 



sur l'Hist. de France. l79 

hiérarchie de Magiftrats; car alors ce n'efl 
point à la volonté paffagère d'un Maître > 
que le fujet s'adrefle : il invoque une règle 
confiante & uniforme; il a recours à des 
ag;ens dont ie pouvoir n'en 1 que l'action des 
loix. Alors pour le peuple, le joug n'efl* 
rien; pour le Maître, le poids du com- 
mandement efl léger: il a les loix devant 
les yeux; elles font les inftrumens de fa 
puilîànce, elles font pour lui prefque tout 
fon ouvrage, & il lui fuffit pour gouverner, 
de ne jamais intercepter leur action. 

Quels étoient donc les principes fonda- 
mentaux, les loix eifentielles du Gouver- 
nement romain fous les Empereurs? liberté, 
propriété , jouilîànce tranquille de tous les 
biens que la Nature a donnés à l'homme : 
tels étoient les droits de tous les fujets de 
l'Empire. Mais en 1 - il un Gouvernement 
où ces droits ne foient pas les mêmes! 
Difons, pour caraélérifer plus particu- 
lièrement celui que nous examinons, que 
parmi les citoyens il n'y en avoit pas un 
Tome L M ij 



180 i. er Discours. 

qui ne fût en état de fe repofer fur h 
loi, & qui neût devant lui les moyens 
qu'elle lui préfentoit pour obtenir juftice; 
que parmi les dépofitaires de l'autorité, 
depuis le trône jufqu'au dernier des agens 
'de la puifîànce publique, il n'y en avoit 
aucun qui ne connût fa destination & fa 
règle. Ainfi l'autorité impériale pouvait 
venir au fecours de toutes les parties de 
l'État, fans rien brifer fur (on chemin. 
La liberté n'avoit rien à craindre de la 
conftitution ; elle avoit tout à redouter 
du pouvoir militaire. 

Vous le verrez dans lafuite, Monfeigneur, 
l'autorité des Empereurs fut anéantie; la 
liberté des villes fubfifta. Pourquoi cette 
différence? c'eft que celle-ci étoit défendue 
par les loix; & que l'autre, qui malheu- 
reufement s'établiflbit par les armes, voulut 
plus malheureufement encore prefque tou- 
jours fe loutenir par elles. 



sur l'Hist. de Frais ce. i 8 1 

s. il 
Relations des Barbares avec les 

Romains. Abrégé de VHiftoire de 
V Empire y depuis les Enfans de 
Théodofe jufquà Vétablijjement des 

François. Caufes de fa décadence 
cf de fa chute. 

Quelle étoît l'origine de ces peuples 

qui , dans le cinquième fiècle , vinrent fe 

partager les débris de l'empire d'Occident ! 

Quelles forêts ou quels marais fauvages 

habitoient, avant que d'abattre le colofle 

de la grandeur romaine, ces Fondateurs 

des nouveaux royaumes dont ce fiècle vit 

!a naiflànce? Ces queftions, Monfeigneur, 

peuvent occuper l'érudition des Savans; 

elles ne préfentent aucun intérêt utile, à 

un Prince qui ne cherche dans l'hiftoire 

qu'à pénétrer les caufes de la naiflânce, 

de l'accroifTement, du dépériffement & de 

la chute de toutes ces Monarchies que 

Mii) 



182 i. er D I S C O U R s 

l'on voit fucceffivement paroître fur la 
fcène du monde. 

Mais quel fut le pouvoir qui attira ces 
Barbares fur ies terres de l'Empire , <3c qui 
les y retint! quelle fut la bafe des établit 
femens qu'ils y formèrent ? quelles caufes 
rendirent les uns folides, & détruifirent les 
autres ? Voilà les feuls objets qui puilîènt 
entrer dans le plan des recherches que 
vous vous propofez. 

La Germanie fut le terme des conquêtes 
de Rome : les peuples qui l'habitoient, 
furent quelquefois vaincus; jamais ils ne 
furent fournis. Ils confervèrent leur liberté, 
leurs mœurs & l'efpèce de gouvernement 
qui leur étoit propre. Obligés de combattre 
fans ceiTe pour défendre leur pays, ils 
furent formés dans l'art de la guerre par 
les Romains eux-mêmes avec leiquels ils 
étoient continuellement aux prifes. 

Robertfon (f) foupçonne que Tacite, 
qui nous a peint les mœurs des Germains, 

(f) Hiftoire de Charles V. 



sur l'Hist. de F rais ce. 183 

ne les connoifîoit que très-imparfaitement. 
Je fuis tenté de croire que Robert fou a 
bien conjecturé , quand je compare les 
horreurs de notre première race aux ma- 
gnifiques portraits de Tacite. Ces peuples 
étoient libres , dit-on : oui , fans doute , 
comme le font des Cha(feurs <5c des Guer- 
riers. Auffi les compare-t-il à nos Sauvages 
de l'Amérique , dans lefquels on peut admi- 
rer quelques vertus, mais dont on n'enviera 
jamais le gouvernement. Les Romains pou- 
voient parler lavamment de la bravoure 
de ces Etrangers ; mais fi ceux-ci euiTent 
été heureux chez eux, ils n'auroient point 
été û empreiïes de venir chercher de nou- 
veaux établiflemens hors de leur pays. Ce 
que nous pouvons donner comme certain, 
c'eft que les Francs au - delà du Rhin 
connoiffoient peu les propriétés & la cul- 
ture. La grande, l'importante fonction de 
leurs Chefs, quelque titre qu'ils portaifent, 
ctoit de favoir conduire une armée. Ils la 

menoient à la victoire & au pillage : il ne 

M iv 



184 /. Discours 

falloit pour cela que l'autorité d'un Général 
d'armée, & ce pouvoir arbitraire par fa 
nature, par fa nature aufTi étoit prefque 
toujours foible &. forcé de céder à l'in- 
docilité des Chefs intermédiaires & à ia 
licence de la multitude. 

L'hiftoire nous a confervé les noms des 
Saliens , des Cattes , des Sycambres , des 
Cherufques, des Chamaves, des Bruclères 
8c des Ampfivariens. Aucune de ces tribus 
des Francs n'a donné fon nom à un pays 
particulier ; preuve certaine que ces peu- 
plades toujours errantes navoient prefque 
d'autre occupation que la guerre : auiîi 
nommoit-on Germanie , les vaftes contrées 
où leurs troupes étoient dans un mouve- 
ment continuel. On fait que ce mot de 
Germains , que les Romains navoient point 
inventé, fignifioit Hommes de guerre dans 
la langue de leurs redoutables voifms. 

Il n'eft pas étonnant que ces peuples, 
qui trouvoient dans les Gaules une abon- 
dance inconnue chez eux , vinlTent fouvent 



sur l'Hist. de France, i 8 5 

faire des courfes en deçà du Rhin : les 
richeifes qu'ils remportaient , étoient un 
attrait qui invitoit leurs compatriotes à 
les imiter. Jules -Céfar fentit combien il 
feroit dangereux de leur laifler former un 
établiflement dans les pays où il vouloit 
lui-même affermir la domination romaine; 
car les Ufipotes & les Teuclères lui ayant 
demandé des terres dans les Gaules , il leur 
refufa conftamment cette grâce malgré leurs 
promeiTes d'être fidèles alliés des Romains. 
Sa politique qui fervit d'exemple à Au- 
gufte, fut de tenir toujours les Germains 
éloignés des provinces romaines. Il fem- 
bloit prévoir qu'ils s'en rendroient un jour 
les maîtres. 

Tibère fut moins prudent ; il permit à 
quelques Tribus de la Germanie de former 
des établiffemens en deçà du Rhin ; & cette 
faute fut peut-être une des premières caufes 
des invafions li fréquentes dans la fuite. 

Depuis ce temps-là jufqu'àla deitruclion 
totale de l'empire Romain en Occident, 



1 86 i! r D i s c o u r s 

les Germains furent plus fouvent agref- 
feurs , qu'ils ne furent attaqués. La néceffité 
de conferver les provinces conquifes entre- 
tint entre les Romains & les Francs , une 
guerre fouvent fufpendue par des trêves, 
& qui, conduite pendant quatre fiècles 
avec des fuccès inégaux, prcparoit infen- 
fiblement les Gaulois à changer de maîtres» 
On peut juger de l'importance que l'on 
mettoit à ces expéditions , par les médailles 
qui nous reftent de tous les Empereurs 
qui vainquirent les Francs , & par la lettre 
que l'empereur Probus écrivit au Sénat 
de Rome, pour lui rendre compte des 
avantages qu'il avoit remportés fur ces 
peuples (t). 

Au refte depuis Augufte jufqu'à Ho- 
norius, & pendant que les frontières fe 
défendoient encore , le Gouvernement 
romain eut le temps de perfectionner 
ladminiflration intérieure. Les arts & les 

connoillànces utiles avoient fait pendant 

. "i 

(t) Vopifcus. 



sur l'Hist. de France, i 87 

cet intervalle le plus grand progrès dans 
les Gaules. Aucune province de l'Empire 
n'étoit ni mieux peuplée, ni plus abon- 
damment pourvue de tout ce qui peut 
enrichir une Nation ; nouvel attrait qui 
montroit de loin aux Germains la récom- 
penfe de leurs victoires. 

On peut juftement fe défier de la fortune 
d'une Nation , lorfqu'on la voit devenir 
infolente & cruelle. Aurélien avoit fait 
vendre , comme de vils efclaves , fept cents 
braves guerriers que lui avoit livrés fa 
victoire fur les Francs : Conftantin prit 
quelques-uns de leurs Rois , les donna en 
fpectacle, c\ les fit expofer aux bêtes dans 
l'amphithéâtre. Lequel des deux peuples, 
Monfeigneur, méritoit alors le nom de 
barbare! Quelle différence de ces guerriers 
aux vainqueurs de Pyrrhus & d'Annibal! 
Mais ce qui prouvoit encore mieux que 
ces atrocités , la chute & la dépravation 
des mœurs, étoit la baifefîe avec laquelle 
les flatteurs de Conftantin lui rappeloient 



1 88 /.Discours 

ces forfaits dans leurs lâches panégyriques. 

Jugez de ce que ie defir de la vengeance 
dut ajouter à l'ambition & à l'avidité qui 
attiroient fins ceffe ces peuples en deçà du 
Rhin. Conftantin joignit à fes titres celui 
de Francicus , comme le vainqueur de 
Carthage avoit pris celui RAfricamis. Il 
inffitua les jeux franciques , & crut im- 
mortalifer le fouvenir de (es viéloires ; 
mais il avoit commencé par immortalifer 
le fouvenir de ks cruautés ; & tant 
qu'il vécut , les Francs ne fongèrent qu'à 
réparer l'affront qu'ils avoient reçu. Les 
Gaules furent ravagées & payèrent par de 
longues calamités ce moment d'orgueil & 
d'emportement. 

C'étoient cependant les defcendans de 
ces Princes fi indignement traités par Conf- 
tantin, qui dévoient enlever à fa poftéritc 
la fouveraineté de toutes les provinces 
romaines depuis le bas Rhin jufqu'aux 
deux Mers. 

Seuls de tous ces peuples que les 



sur l'Hist. de France. 189 

Empereurs traitaient de barbares, les Francs 
refusèrent ie tribut qu'exigeoit Maxime, 
compétiteur du grand Théodofe. Ce n'était 
pas qu'ils euffent^pris ie parti de ce dernier 
qui, après avoir fouille l'honneur de fa 
victoire, en faifant périr Maxime par ia 
main d'un bourreau, fit la guerre aux 
Francs, & avant que de la leur déclarer, 
les fomma de reftituer à l'Empire taules 
les terres dont ils s'étaient emparés. 

Sur leur refus il les attaqua , efluya 
plufieurs défavantages , & fit enfin la paix. 
Mais les hoftilités recommencèrent bientôt, 
& durèrent tout le règne de ce Prince. 

Honorius, celui de fes fils qui eut les 
Gaules dans fon partage, envoya contre 
eux ce célèbre Stilicon, fon Général d'ar- 
mée & fon Miniftre , qui n'eut dans la fuite 
que trop de pouvoir fur les barbares. Il avoit 
fajis doute chez les Francs des relations 
& du crédit ; il alla les trouver feul, & 
fon éloquence fit ce que n'eût point fait 
une armée. Ces peuples confentirent à la 



190 /.Discours 

paix , & fe tinrent tranquilles : ce calme 
ne fut pas long. 

Ce fut fous ce Prince , que l'empire 
Romain, qui depuis long-temps étoit fur 
fon déclin , commença à fe précipiter vers 
fa ruine. Quels évènemens préparèrent 
cette révolution ? Daignez, Monfeigneur, 
attacher vos regards fur cette époque. 
Parcourons d'abord les faits; nous exami- 
nerons enfuite l'influence & l'enchaînement 
des eau (es. 

Précis abrégé de VHiftoire de 
l'Empire Romain, depuis Honorius 
jufquau dernier des Empereurs. 

L'Empire Romain n'étoit plus fous les 
enfans de Théodofe , ce qu'il avoit été fous 
Augufle & fous fes fuccefleurs immédiats ; 
il s'étoit même beaucoup affoibli depuis 
le règne de Conflantin. 

Honorius en qui fes panégyriftes même 
n'ont loué que la bonté, fut un des Em- 
pereurs les plus foibles qui eût jamais 



sur l'Hist. de France, i 9 1 

monté fur le trône; & il lui arriva ce qui 
arrivera toujours aux Princes foibles : il 
eut un Miniftre ambitieux qui joignit l'in- 
trigue à l'audace. Stilicon, dit un Auteur 
moderne ( u ), porta à Rome des coups 
plus funeftes que tous ceux qu'elle avoit 
reçus d'Annibal , de Mithridate & de tous 
(es autres ennemis. 

Ce Stilicon étoit Vandale ; il avoit fervi 
avec diftinétion , & par fes grands talens 
avoit gagné l'amitié de Théodole dont il 
avoit époufé la nièce. Ce Prince le donna 
à fon fils Honorius , comme le fujet le 
plus capable de gouverner , & après la 
mort de Théodofe , Stilicon fe trouva en 
peu de temps le Miniftre , le favori & le 
Généraliffime des troupes de l'empereur 
d'Occident. 

II avoit été long -temps le fléau des 
Barbares qui faifoient des courfes fur les 
terres de l'Empire , & il avoit dans la fuite 
ft bien gagné la confiance & le refpeél 

(u) L'Abbé Dubos. 



192 t? Disc ours 

des Francs, que lorfqu'il eut fait prifbnnier 
Marcomer , l'un de leurs Rois , père de 
Pharamond, & après qu'ils eurent eux- 
mêmes maflacré l'autre, nommé Sunnon, 
ils prièrent Stilicon de choifir dans la fa- 
mille royale les Rois qu'il voudroit bien 
leur donner lui-même. 

Stilicon connoiffoit trop bien la foiblefle 
de l'Empereur & celle de l'Empire; il 
voyoit les vexations intérieures préparer 
les voies à la révolution ; il aperce voit 
ce vafte corps languiflànt & malade, en- 
vironné de toutes parts d'ennemis aguerris 
à qui Rome elle-même avoit infpiré le 
defir de partager ks dépouilles : il fe fit 
un point de politique de fe procurer le 
plus grand crédit fur l'efprit des Barbares , 
& il fe flatta d'en profiter. 

Ses vues étoient coupables, mais fon 
plan ctoit fagement combiné : il favoit que 
les peuples des Gaules & d'Italie ne foupi- 
roient qu'après un changement qui pût 

leur promettre un meilleur fort. Une focicté 

ett 



sur l'Hist. de France. 193 

eft bien foible quand tous les fujets qui la 
compofent, n'imaginent pas une fituation 
pire que la leur. 

Tout le monde peut lire dans les Au- 
teurs du cinquième fiècle , la touchante 
defcription du malheureux e'tat auquel les 
peuples des Gaules étoient alors réduits. 
Les impôts , intolérables par leur nombre 
& par l'énormité des fommes qu'on ievoit 
fur le peuple , l'étoient peut - être encore 
davantage par la dureté ou plutôt par la 
cruauté des Officiers chargés de leur per- 
ception. Les hommes libres étoient traités 
en efclaves , & leurs plaintes interceptées 
par des Magiftrats impitoyables, n'alloient 
jamais jufqu'à l'Empereur. L'éloignement 
de la Cour eût fufîî pour faire efpérer 
l'impunité à tous ces malfaiteurs fubal- 
ternes qui s'enrichiflbient des dépouilles 
du peuple, mais la Cour même étoit cor- 
rompue. Auffi les Gaules fe dépeuploient ; 
plufieurs citoyens fe bannifîbient eux- 
mêmes, & aimoient mieux vivre pauvres^ 
Tome 1. N 



194 & Discours 

mais libres chez les barbares , que fouflrir 
fous le gouvernement romain, & l'efclavage 
& imjuftice (u). 

Les Empereurs ne comptant plus fur 
l'amour de leurs malheureux fujets , avoient 
été obligés d'appeler des troupes étrangères 
dans l'intérieur de leurs États ; ils avoient 
confié la défenfe des Gaules à ces Nations 
mêmes qui ne cherchoient qu'à s en par- 
tager les provinces, & comme on ne 
travailloit qu'à fe fouftraire au danger 
préfent, fans s'embarrafler des maux qui 
pouvoient fuivre, on cédoit aux peuples 
les plus ennemis de Rome, des contrées 
fertiles où ils s'établiffoient fous le titre 
d'Auxiliaires. C'eft ainfi que Ton avoit 
donné dans l'Orléanois des quartiers aux 
Huns (x) & aux Alains. Ces détachemens 

(u) Ut inveniantur inter eos quidam Romani qui 
maîint inter barbaros pauperem libertatem , quam inter 
Romanos tributariam fervitutem, Orof. Hift. Iib. VII. 

(x) Peuples qui venoient des bords du Danube, 
& avoient fait plufieurs incurfions dans les Gaules. 



sur l'Hist. de France, i 9 5 

qui fe difoient au fervice des Empereurs, 
étoient le fléau de leurs fujets. Ils rava- 
geoient les campagnes ; ils piiioient les 
églifes; ils chaiîoient les habitans des vil- 
lages, & s'établiiToient à leur place. Ce 
que les exacleurs des tributs n'enlevoient 
pas aux payfans, ceux-ci étoient obligés 
de le donner à ces elpèces de brigands , 
pour racheter leur vie. Au milieu de ces 
déiordres, les loix étoient impuiflàntes f 
& les Magiftrats deftinés à les exécuter, 
prefque tous vendus à l'avarice, n'étoient 
plus que les ferviles inftrumens de la ty- 
rannie (y). Pendant ce temps-là Honorius 
dormoit fur fon trône , & (es flatteurs 
louoient fa bonté. 

Stilicon fon Miniftre n'avoit garde de 
le réveiller. AulTi impie que perfide, il 

avoit fait élever fon fils Euchérius dans 

> . , 1. 

(y) Pour prendre une jufte idée des calamités qui 
afrïigeoient alors ies Gaules , on peut lire le livre de la 
Providence, écrit dans le milieu du cinquième fiècle^ 
par Salvien ; Prêtre de l'Églife de Marfeille. 

N ii 



196 ï? Discours 

l'idolâtrie, pour ie rendre plus agréable 
aux barbares. 

Son but étoit celui que fe font propofé 
la plupart des Miniftres ambitieux qui ont 
fu gagner ia confiance des Princes foibles ; 
il vouloit tout brouiller dans l'Empire, 
pour fe rendre nécefîaire à fon Maître , & 
pour devenir enfuite celui de tout l'Etat. 

Les barbares ne demandoient pas mieux 
que d'envahir les Gaules. II lut par (es 
émiflàires leur en infpirer la résolution, 
& leur en aplanir la route. Par-là il deve- 
noit en quelque forte l'arbitre fuprcme 
du fort de ces vaftes provinces. Car ou. 
le Souverain e'toit obligé de les lui livrer 
pour en chaiTer les étrangers ; ou ceux-ci 
chez qui il entretenoit depuis long- temps 
des relations, & qui avoient la plus haute 
idée de ks talens & de fon crédit, le 
prenoient; foit pour leur Chef, s'il eût 
voulu lever le mafque ; foit , s'il eût voulu 
le conferver encore, pour leur médiateur. 
De-Ià il n'y avoit qu'un pas au trône fur 



sur l'Hjst. de France. 197 

lequel l'ambition de Stilicon plaçoit déjà 
fon fils Euchérius. 

Quelle fut la caufe du renversement 
de les projets? la voici. Le torrent qu'il 
attira dans les Gaules fut trop violent & 
trop rapide; il ne l'avoit vu que de loin, 
& n'a voit pas pu en calculer les forces. 
Dès qu'une armée de barbares fut entrée 
dans ce riche & magnifique pays, il en 
vint de tous côtés , & ces flots de Nations 
tombèrent fi rapidement les uns fur les 
autres, que Stilicon ne put fe rendre, ni 
nécefîàire à fes anciens Maîtres qu'il avoit 
trahis, ni utile à ks nouveaux amis qui 
fentirent qu'ils navoient aucun befoin de 
lui. 

,Ce fut le dernier Décembre de 1 année 
4° 6, que les barbares entrèrent dans les 
Gaules, pour n'en plus fortir (i). Cette 

(l) Excitai œ per Stiliconem G ait es Alœnorum , 
ut dixi , Suevorum , V andalorumque t multœque cwn 
îds aliœ , Francos protenmt , Rhenum tranfeunt , G allias 
invadunt , direéloque impetu Pyrenœum uj que pénétrant* 

N iij 



198 /. Discours 

redoutable armée qui donna les premiers 
coups au colofîe de la grandeur romaine, 
étoit compofée de Vandales, d'AIains, de 
Suèves & de plufieurs autres peuples que les 
Auteurs ne nomment point. Ils commen- 
cèrent par attaquer les Francs ; & Grégoire 
de Tours, en citant l'Auteur contemporain 
qui avoit écrit ce grand événement , fe 
plaint de ce qu'il ne nomme point les 
Rois qui gouvernoient alors cette Nation. 
Je n'afTurerai point que par attachement 
pour les Romains, elle combattit alors 
pour la défenfe de l'Empire; mais il étoit 
affez naturel que les Francs cherchaient 
à repouffer des peuples inconnus qui com- 
mencèrent par ravager leur pays , avant 
que de fe jeter fur les provinces romaines. 

Cette réfifiance des Francs fut prefque 
la feule , ce fut du moins la plus forte que 
les Vandales éprouvèrent dans la première 

Orofius. Hiflor, lit. VIL Vid. etiam Greg. Tuf. 
lib. II, cap, ix. Ifidor. Hift. VancJ. pag. yo, ad 
ann, 407, 



sur l'H/st. de France. 199 

année de leur invafion. Auffi abandon- 
nèrent-ils bientôt les bords du Rhin, 
habités par cette Nation beiliqueufe , & 
marchèrent de victoires en victoires jus- 
qu'aux Pyrénées. 

Qu'il me foit permis, Monfeigneur, 
de tranfcrire ici un pafîàge d'une lettre de 
faint Jérôme , Auteur contemporain , dans 
laquelle vous verrez peinte la douleur que 
cette défolation des Gaules caufa à tous les 
bons fujets de l'Empire, qui n'eut jamais 
de citoyens plus fidèles que les véritables 
Chrétiens. « Mayence , dit - il , cette ville 
fi illuftre autrefois , a été prife & détruite ; « 
plufieurs milliers d'hommes ont été égorgés « 
dans fon églife. La ville de Vormes a « 
été ruinée , après avoir foutenu un long « 
fiége ; celle de Reims qui étoit fi puif- « 
fante, Amiens, Arras, la cité de Morins « 
fituée à l'extrémité des Gaules , Tournai , « 
la ville des Nemètes & celle d'Argen- <* 

torac (b), font fous le joug des Germains ; « 
■ — ■'• 

(b) Ces deux villes font Spire & Strafbourg. 

N iv 



zoo /.Discours 

les deux Aquitaines, la Novempopulanie, 
la Lyonnoife & la Narbonnoife ont été 
ravagées, & û quelques-unes de leurs 
villes ne font point encore au pouvoir 
des barbares , elles font affiégées au dehors 
par leurs armées , & dévorées au dedans 
par la famine. Je ne puis retenir mes 
larmes, en parlant de Touloufe, qui ne 
doit fon falut qu'aux prières de fon faint 
Ëvêque Exupérius. L'Efpagne même qui 
fe voit à la veille de fa perte , eft dans 
fa confternation. Que de maux ! Il ne 
faut point s'en prendre à nos Princes 
qui font très-religieux : le mal eft arrivé 
par la trahi (on de Stilicon; ce barbare, 
» vêtu en Romain , &c. » 

Ainfi s'exprimoit faint Jérôme, fur les 
malheurs qui affligeoient alors les Gaules, 
& que tout l'Empire attribuoit unani- 
mement à la foibleffe d'Honorius & à 
la perfidie de fon Miniftre. Pendant ce 
temps - là les Francs ne faifoient dans les 
Gaules que des excurfions paflàgères ; & 



33 



33 



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33 



» 



33 



D3 



33 



33 



33 



3» 



33 



33 



33 



33 



sur l'Hist. de France. 201 

jufques à Clovis, ils n'y formèrent aucun 
établifîèment folide. Revenons aux fuites 
qu'eut i'invafion des Vandales. 

Les troupes romaines qui gardoient fa 
Grande-Bretagne, indignées de voir l'Em- 
pire livré fans défenfe aux barbares , fe 
révoltèrent , & fe nommèrent fucceffive- 
ment deux Empereurs, qui tous deux 
furent bientôt facrifiés à la légèreté des 
Soldats. Conflantin qu'ils proclamèrent 
enfuite, avoit été un de leurs camarades; 
mais dans l'état où fe trouvoit l'Empire, 
quiconque pouvoit fe flatter de le fauver , 
croyoit avoir droit de le gouverner. Cons- 
tantin pafle dans les Gaules avec une 
puiflànte armée; la plupart des cités le 
reconnoiffent , & les troupes qui ne rece- 
voient de Rome, ni des ordres, ni des 
fecours, vinrent fe ranger fous fçs en- 
feignes. 

En effet, Stilicon iVavoit fait pafîer 
aucune armée dans les Gaules : il attendoit 
fans doute que tout fût défefpéré, pour 



202 I." D I S C U R S 

traiter avec les barbares ou avec Honorîus. 
Coriftantin dérangea fes projets : comme 
ce nouvel Empereur travailloit pour lui- 
même, ii eut pluf leurs fuccès; les Vandales 
furent pouiïes & obligés de fe reflerrer 
aux pieds des Pyrénées , d'où ils pafsèrent 
enfuite en Efpagne. Quelques autres peu- 
plades eurent la permiffion de former des 
établiflemens dans l'intérieur des Gaules; 
& fous l'ufurpateur Conftantin,, ces malheu- 
reufes provinces efpérèrent quelque repos. 
Stiiicon qui y avoit appelé les étrangers , 
fe reflbuvint qu'il étoit Miniftre d'Hono- 
rius, lorfqu'il vit qu'il n'avoit travaillé que 
pour le rival de ce Prince , & fit paiTer les 
Alpes à une armée. Elle étoit commandée 
par un Goth; car depuis long-temps, & 
c'étoit un des plus fûrs pronoftics de la 
ruine de l'Empire , on étoit obligé de 
chercher des Généraux chez ces Nations 
étrangères. Conflantin eut d'abord le def- 
fous, & fe laiffa affiéger dans Valence: (es 
partifans affemblèrent une nouvelle armée 



sur l'Hist. de France. 203 

à la tête de laquelle un Général Franc vint 
le délivrer & forcer les troupes d'Honorius 
à repafTer les Alpes. 

Pendant que les plus riches provinces 
de l'Empire étoient , & ravagées par des 
barbares, & défolées par des guerres civiles, 
d'autres ennemis, non moins redoutables, 
venoient attaquer les fuccefTeurs des Céiars 
jufque dans leur capitale. Les Goths , cette 
Nation guerrière qui, fortie des marais de 
la Scythie, s'étoit établie dans le troifième 
fiècle fur les bords du Danube d'où elle 
étoit alors chaflee par les Huns, marchoient 
en Italie fous la conduite d'Alaric , & me- 
naçoient de mettre à feu & à fang cette 
ville qui s'étoit flattée de donner des fers 
au monde entier. 

Honorius retiré à Ravenne, & n'ayant 
ni dans l'efprit, ni dans lame, les reffources 
capables de vaincre fa fortune, avoit de 
plus perdu le perfide, mais habile Miniftre 
qui , malgré tous ks forfaits , étoit peut-être 
le feul homme qui pût inipirer quelque 



er 



204 /. Discours 

courage à fon Maître. Stilicon a voit été 
mafîàcré par (es foldats; Se l'Empereur qui 
navoit jamais ouvert les yeux fur (es tra- 
hifons, navoit donné que des larmes à fa 
mort. II voyoit alors marcher contre Rome 
une armée formidable dont le Chef avoit 
lui - même appris la difeipline militaire 
fous Théodofe, & dont tous les Soldats 
s'étoient aguerris en portant les armes pour 
Rome. PrefTe de toutes parts, Honorius 
fait fa paix avec Conflantin, & l'aflbcie 
à l'Empire. 

L'effet de ce traité fut d'infpirer de la 
crainte aux Vandales qui étoient encore 
dans les Gaules. Conflantin fe flatta de 
les en chaffer ; mais ils ne l'attendirent 
pas, Se pafsèrent en Efpagne. Alaric plus 
hardi & plus puiflànt qu'eux, forme le 
blocus de Rome , & ne lève le fiége qu'a- 
près avoir obtenu , & une fatisfaclion hu- 
miliante pour l'Empereur, & des tréfors 
qui lui ôtèrent fa dernière refïource. 

Conflantin qui voit Honorius occupé 



sur l'Hist. de France. 205 

en Italie , fait paffer en Efpagne fon fils 
Confiant , pour en chafler les Vandales. 
Gérontius qui y commande, & qui croit 
qu'on veut le dépouiller de fon autorité, 
fait un nouvel Empereur nommé Maxime, 
l'oppofe à Confiant; fe lie avec les Van- 
dales, & engage tous les barbares qui 
avoient des établiffemens dans les Gaules, 
à fe foulever contre Conftantin. Alors la 
guerre recommence; les troubles & les 
ravages deviennent plus cruels que jamais : 
les peuples des Gaules, abandonnés par 
Honorius, & connoiffant la foibleffe de 
fon compétiteur, ne fongent plus qu'à fe 
défendre eux-mêmes. 

Alors, pour comble de malheurs, Alaric 
revient afliéger Rome ( c) , la prend d'afïaut 
& la pille. Il ne furvécut pas long -temps 
à ce fuccès ; mais Ataulphe fon fils n'évacua 
ï Italie qu'en 412: il en fortit pour venir 
prendre poffeffion de ces provinces des 

Gaules , où Honorius confentit que les 

» ■ ■■ — ' — 1 1 " * 

(c) En 4.10, au mois d'Août» 



206 if r D i s c o u r s 

Goths s'établiffent : c'étaient précisément 
celles que les Vandales avoient abandonnées 
pour pafler en Efpagne. Le royaume que 
les Goths y établirent , étoit compofé de ce 
que nous nommons aujourd'hui le Langue- 
doc, la Guyenne, & tous les pays qui, 
au midi de la France, bordent la mer 
& les Pyrénées. On les appela Vifigoths, 
c'eSt-à-dire , Goths occidentaux, pour les 
diftinguer de ceux qui s'établirent enfuite 
en Italie, & que l'on nommoit OStrogoths 
ou Goths orientaux. 

Immédiatement avant J'établiiïement de 
cette Nation dans nos provinces méridio- 
nales, Gérontius s'embarraflànt peu des 
Succès que les Vandales avoient en Efpagne, 
étoit paiîe dans les Gaules, menant avec 
lui Son empereur Maxime. ConStantin 
n'étoit pas alors en état de lui réfiSter : il 
s'étoit enfermé dans Arles , & avoit envoyé 
demander du Secours aux tribus des Francs 
établies fur les bords du Rhin. Pendant 
ce temps -là ConStance qu'Honorius avoit 



sur l'Hist. de France. 207 

fait Généraliffime de (es armées, Se qu'il 
fit enfuite Patrice (d), fe voyant libre 
par le traité fait avec les Goths, pafle 
Jes Alpes, difTipe l'armée de Gérontius, 
Se fait difparoître pour jamais le fantôme 
d'Empereur que celui-ci avoit amené. 

II tourne enfuite (es armes contre Cons- 
tantin lui-même qu'il avoit feint d'abord 
de fecourir, l'afiiége dans Arles, & défait 
les fecours qu'on lui amène des bords du 
Rhin. La ville eft pr effée ; mais Conftantin 
refufe de fe rendre, parce qu'il fait qu'on 
veut le traiter en rebelle. Alors Confiance 
apprend qu'une très - nombreufe armée , 
compofée de Francs, de Bourguignons Se 
d'Allemands , s'avance commandée par 
Jovinus qui se? fait déclarer Empereur 
dans le nord des Gaules : il craint d'être 
forcé lui-même à lever le fiége , & promet 

la vie à Conftantin. Celui-ci, pour s'afîurer 

■ ■ 

( d) C'étoit une dignité créée par Conftantin, 
& qui n 'avoit au-deiïus d'elle que l'Empereur & les 
Confuls. 



zoS i. er Discours 

davantage que l'on refpeclera fa perfonne, 
prend les Ordres facrés, &. fe préfente au 
Général ennemi, couvert des habits facer- 
dotaux : on lui promet de l'envoyer à 
l'Empereur ; mais ce malheureux Prince 
n'arriva point jufqu'à la Cour de Ravenne ; 
il en étoit encore à trente lieues , lorfqu'on 
le fit mourir par ordre d'Honorius. 

Ainfi périt un homme qui, né fimple 
foldat, & élu par les armées pour fauver 
l'Empire, comme les Céfars l'avoient été 
pour opprimer la liberté romaine , avoit 
arrêté du moins les barbares qui défoloient 
les Gaules, &. donné à fon pays le temps 
de refpirer. Les Hiftoriens de ce temps-là 
ne le nomment que le tyran Conftantin : 
ils lui enflent proftitué leurs éloges, s'il 
eût fait mourir Confiance , & détrôné 
Honorius. 

La mort de Conftantin ne rendit point 

les Gaules à celui - ci. D'un côté , il 

venoit d'être forcé à céder aux Vifigoths 

Touloufe & tout le pays jufqu aux Pyrénées ; 

ils 



sur l'Hist. de France. 209 

ils vinrent en prendre poiTeffion auifitôt 
après la levée du fiége d'Arles : d'un autre 
côté, Jovinus à la tête d'une armée mi- 
partie de Gaulois & de barbares , protéaeoit 
tous ceux qui refufoient de reconnoître 
la Cour de Ravenne. 

L'établiffement des Goths ne fut point 
un malheur pour les habitans des provinces 
qui leur furent cédées : leur liberté fans 
ceife opprimée, avoit befoin d'un Maître 
qui la protégeât, & le gouvernement de 
ce nouveau peuple ne fut ni tyrannique, 
ni barbare. Ataulphe ne mit des troupes 
que dans Touloufe où il tenoit fa Cour; 
il maintint les privilèges & le gouver- 
nement municipal des autres villes. Ce 
Prince auffi politique que brave, ne tarda 
pas à faifir toutes les occafions de s'étendre; 
c'étoit pour lui-même qu'il travailloit en 
faifant la guerre à Jovinus & à Sébaftianus 
fon frère qui avoit pris le titre de Céfar. 
11 perfuada à Honorius qu'il ne vouloit 

que rendre les Gaules à l'Empire, tua 
Tome I. O 



2io i. er D I S C O V R s 

Sébaftianus dans un combat , & ayant 
enfuite fait Jovinus prifonnier , ii l'envoya 
à l'Empereur qui le fit mourir. 

Cependant c'étoit fur les Romains qu'il 
prenoit Narbonne , & qu'il tentoit de fur- 
prendre Marfeille : c'étoit fur eux qu'il 
entreprenoit en pouflant {es établiffemens 
dans l'Aquitaine. Il fit plus : il forma la 
réfolution de paflèr les Pyrénées, & de- 
tendre la Monarchie en Efpagne ; & il 
perfuada à Honorius que l'intérêt de l'Em- 
piie étoit que les Vandales en fuiTent 
chafîes par les Goths. Il n'exécuta pas ce 
projet, parce qu'il fut afîàïïiné auffi-bien 
que Sigeric , fon fucceflèur immédiat; mais 
Vallia qiii monta enfuite fur le trône, 
poufîà réellement les Vandales jufquaux 
extrémités de l'Efpagne dont la province 
la plus reculée porte encore leur nom (e). 
Loin que les Goths travaillaient alors 
pour l'Empire, ils s'établirent eux-mêmes 
fi folidement en Efpagne, que cefl d'eux 

. (è) Andâloufie ou Wandaloufie. 



sur l'Hist. de France. 2 1 1 

que defcendent encore ces braves Cas- 
tillans qui, dans tous les temps, ont 
montré & les pius grands talens pour le 
gouvernement, & la plus inviolable fidé- 
lité pour leurs Rois. Les Vandales preifés 
par ces vainqueurs, pafserent eux-mêmes 
en Afrique où ils rirent différens établit- 
femens. C'eft ainfi que, du nord au midi, 
des flots de peuples fembloient rou'er les 
uns fur les autres, & fubmerger les foibles 
relies de la puiflance romaine. La politique 
des Goths fut de fe faire céder par Ho- 
norius tout ce qu'ils envahifîoient par leurs 
armes. Ataulphe leur Roi avoit époufé cette 
célèbre Placidie, fœur de l'Empereur, & 
fille de Théodofe, qui fut depuis femme 
du Patrice Confiance, afîbcié à l'Empire 
pour prix de (es fervices. Revenons à ce 
qui fe paffoit dans les Gaules. 

Les peuples qui les habitoient fe regar- 
doient alors comme abandonnés par les 
Empereurs , & cherchoient. leur fureté f 

foit en fe mettant fous la protection des 

Oij 



21 z i! r D I S C O U R s 

étrangers qui paroifToient devoir être bientôt 
leurs maîtres, foit en formant eux-mêmes 
des afîbciations & des elpèces de confér 
dérations pour la défenfe commune. Les 
provinces les plus voifines de l'Océan, 
connues fous le nom de Provinces Armo- 
riques , s'étoient liées par une ligue dont 
nous ignorons les conventions; mais ce 
que Ton fait , c'eft qu'elles fe trouvèrent 
en état de traiter en leur nom avec les 
barbares; ce qui fuppofe qu'elles avoient 
des Chefs & une adminiflration. 

Les Armoriques étoient cependant, après 
rétabliffement des Goths dans les Gaules, 
lés provinces fur lefquelles Honorius con- 
fervoit le plus d'efpérance. En effet , tandis 
qu Ataulphe fondoit une Monarchie au 
midi & au couchant , une autre Nation 
paflbit le haut Rhin , & venoit aufli 
prendre fa part des dépouilles de Rome. 
Ce fut, Monfeigneur, en 413, que les 
Bourguignons qui jufque-là avoient habité 
le pays qui eft à la droite du Rhin , entre 



sur l'Hist. de France. 2 1 3 

l'embouchure du Neckre & la hauteur de 
la ville de Balle, s'emparèrent des provinces 
connues fous le nom de première Germa- 
nique & de Séquanoife, d'où ils poufsèrent 
enfuite jufque dans la première Lugdunoife; 
ce font celles que nous nommons aujour- 
d'hui l'Alface, la Franche - Comté & la 
Bourgogne. Ces peuples , avant que de 
paiïèr le Rhin , avoient des loix & même 
des arts affez groffiers, il eft vrai, mais 
qui les occupoient du moins pendant la 
paix. Les Auteurs contemporains nous 
apprennent que, de toutes les Nations 
barbares, celle des Bourguignons étoit la 
plus laborieufe. A peu-près dans îe même 
temps les Francs étendoient du nord au 
midi leurs établifTemens pafîâgers. Phara- 
mond, fils de Marcomer, avoit fait quelques 
conquêtes : Clodion avoit fuivi fon 
exemple; mais rien n'annonçoit encore la 
puiflance de leurs fucceffeurs. 

Quelques Auteurs prétendent que, pen- 
dant que les Goths faifoient la guerre en 

O iij 



5i4 /. Discours 

Efpagne , l'Empereur rentra en pleine 
pofTeffion du pays qu'il leur avoit cédé: 
ce qu'il y a de certain, c'eft qu'un Edit 
d'Honorius, adreiïe en 418 à Agricola, 
Préfet du Prétoire des Gaules, & portant 
ordre aux fept provinces qui reconnoif- 
foient encore fon autorité, de tenir tous 
les ans des États généraux à Arles, nomme 
Ja Novempopulanie & la féconde Aquitaine 
au nombre de celles qui doivent y envoyer 
leurs Magiitrats & leurs Députés ; niais 
comme on fait que , même fous la monar- 
chie des Goths , les villes avoient confervé 
l'ancienne forme de leur adminiftration , 
qui dut être incomparablement moins 
gênée pendant l'abfence du Roi & des 
armées de cette Nation, il peut fort bien 
fe faire que cette dilpofition de l'Edit 
d'Honorius n'ait été qu'un acle d'autorité 
fans pouvoir, & ait plutôt exprimé des 
anciens droits qu'une poiTeffion réelle. Ce 
qu'il y a de certain en effet, c'eft qu'après 
la guerre d'Elpagne, nous revoyons en 



sur l'Hist. de France. 2 1 5 

410 les Vifigoths, dans les Gaules, auffi 
puiffans & à peu-près dans les mêmes pays 
qui leur avoient été cédés en 412* 

Quoi qu'il en foit de cet Edit, il efi 
certain qu'Honorius, malgré les talens & 
le zèle du Céfar Confiance fon beau-frère, 
l'un des plus grands hommes de fon fiècle, 
ne put jamais recouvrer fon autorité dans 
les Gauies. Le Midi étoit au pouvoir des 
Vifigoths , les Bourguignons occupoient la 
partie Orientale ; au Nord, les Francs 
faifoient des courfes , & menaçoient fans 
ceffe de s'étendre dans l'intérieur. Au milieu 
de ces peuples, la Confédération Armo- 
rique fe foutenoit comme elle pou voit, 
tantôt empruntant le fecours des uns , 
tantôt fe défendant contre l'oppreffion des 
autres, tantôt livrant des combats & tantôt 
faifant des traités. 

Le Céfar Confiance, le beau -frère, 

l'appui , le collègue d'Honorius , mourut 

en 42 1. Dès l'année fuivante, l'Empereur 

foupçonneux s'imagine qu'il eft trahi par 

O iv 



zi 6 i! r D i s c o u R s 

Î2l fœur Placidie , la bannit de fa Cour & 
la relègue à Rome : cette fière Princeffe fe 
réfugie à Conftantinople, où elle emmène 
les enfans qu'elle avoit eus de Confiance. 
De ce moment les troubles augmentent 
dans l'Occident; tous les Officiers que 
Placidie avoit placés , ne craignent plus de 
témoigner leur mépris pour l'Empereur; 
les divifions qui renaiflènt, réveillent les 
efpérances des barbares, & préfentent du 
moins des prétextes à leur ambition. 

Telle étoit la fituation de l'Empire , 
lorfqu'Honorius meurt lui-même en 42 3, 
après un règne de trente ans , dont la 
longue foibleffe avoit fait le malheur de 
fes peuples, & préparé la ruine de fon 
Empire. A fi mort , il n'étoit plus poffible 
d'étayer cette Monarchie croulante de tous 
côtés. Théodofe le jeune, fils d'Arcadius, 
régnoit à Conftantinople. Comme Honorius 
ne laiflbrt point d'enfans mâles , fon neveu 
prétendit que l'Empire lui étoit dévolu ; 
mais trop éloigné de l'Occident, trop peu 



sur l'Hist. de France. 217 

au fait, & des dangers que couroit cette 
partie de l'héritage de Théodofe, & des 
moyens qu'il étoit peut-être encore pofîible 
d'imaginer pour la conferver, il ne fut 
empereur de Rome que de nom. L'Italie, 
les Gaules & l'Efpagne, furent laifTées au 
premier occupant; & lors même que le 
fang de Théodofe eut été reconnu en 
Occident, les provinces ne tirèrent aucun 
fe cours de l'Orient. 

Les troupes qui étoient en Italie, pro- 
clamèrent Joannès , homme de valeur Se 
de mérite , l'un des principaux Officiers de 
la Garde impériale. Ce nouvel Empereur 
eut pour partilans les plus diftingués , 
Caftinus, Maître de la Milice du dépar- 
tement du Prétoire des Gaules, & Flavius- 
Gaudentius- Aè'tius , dont j'aurai occafion 
de parler plufieurs fois dans la fuite. II fit 
celui-ci Comte de Ion Palais (f). 

Placidie vole en Italie ; elle amène 

(f) On retrouvera ce titre parmi ceux des Magis- 
tratures eonfervées par nos Rois. 



2 I 8 /." D I s C OU R s 

Valentinien (on fils, enfant de cinq ans: 
mais défjgné par Théodofe II, comme fon 
collègue , elle redemande pour lui la 
Couronne & les Etats d'Honorius fon 
frère, & de Confiance fon mari. 

Cette Princefle étoit au-deïîus de fon 
fexe par [es talens & par (es vertus ; car 
on a remarqué que dans la poftérité du 
grand Théodofe , le courage fut le partage 
des femmes, & la foibleife celui des 
hommes. Joannès tremble que Placidie ne 
re'veille 1 amour des peuples pour le fang 
dont elle fort. Aëtius oppofe à cette 
Princefle les forces de l'Italie & le fecours 
des Huns qu'il s'eft attachés; mais Aëtius 
lui-même eil gagné par Placidie: dès la 
féconde année de la guerre , il engage les 
Huns à retourner dans leur pays , & ouvre 
le paflage aux troupes de l'Orient. Joannès 
difparoîtdès qu'A ëti us l'abandonne. Toute 
l'Italie reconnoît Théodofe II; & celui-ci 
donne à Valentinien 1 1 1 fon coufm , tout 
ce qu'il lai peut donner de l'Occident. 



suk l'Hist. de France. 2 1 9 

Placidie règne fous le nom de fon fils , & 
envoie en 425 Aëtius, dans les Gaules, 
réprimer les Vifigoths qui afîiégeoient 
Arles, & repouifer les Francs qui éten- 
doient leurs conquêtes en-deçà du Rhin. 

Clodion régnoit alors, & ce fut vrai- 
femblablement fous fa conduite , que fa 
Nation , à l'exemple des Bourguignons , 
s'empara d'une partie des Gaules. Les faites 
de Profper nous apprennent que ce pays 
fut recouvré par les exploits d' Aëtius (g); 
& il eft inutile d'examiner, fi, comme le 
prétend M. l'abbé Dubos, il ne fit que 
fou mettre les Francs fans les chaflèr du 
pays qu'ils avoient conquis, ou fi, comme 
le penfe le P. Daniel , il les força de 
repayer! e Rhin* 

Je ne rappellerai point ici les efforts 
que fit Placidie pour maintenir dans les 
■— — . — 1 — ii.» 

(g) Voici les termes de la Chronique de Profper : 
Felice <lf Tauro Confulibus, Aëtius multis Francis cœjis , 
quant occupaverant prepinquam Rheno Galliarum partem 
recepit» 



220 IÏ' D I S C U R S 

Gaules, ou les refies, ou du moins l'ombre 
de l'autorité de fon fils. L'Empire n'étoit 
plus afTez fort pour réfuter à tous ces peuples 
guerriers qui fe difputoient (es provinces, 
& ii étoit de plus défolé par des factions. 
Je remarquerai feulement que Litorius- 
Celfus, chargé par l'Impératrice de reflèrrer 
les Vifigoths dans les frontières qui leur 
avoient été affignées par les Traités , & 
qu'ils avoient tant de fois franchies , perdit 
contr'eux, en 439, une grande bataille, 
& y fut fait prifonnier. L'armée qui 
combattoit pour lui , étoit prefque entiè- 
rement compofée de Huns. 
■ A cette époque, les Romains n'étoient 
plus rien; ils avoient perdu cette gloire 
que leur avoient autrefois affurée les fuccès 
militaires. Les barbares ennemis de l'Empire 
ravageoient les provinces , d'autres barbares 
étoient payés pour les défendre; de tels 
Alliés étoient auffi redoutables aux peuples 
que les ennemis eux-mêmes. Ce furent 
les Alains qui, commaiïdés par Éocèrix 



sur i'Hist. de France. 221 

leur Roi, marchèrent, en 443, par les 
ordres d'Aè'tius, pour réduire fous i'obéif- 
fance de l'Empereur, les Confédérés des 
provinces Armoriques. Saint Germain , 
évêque d'Auxerre , vint au-devant de 
ce Prince barbare, le toucha par fou 
éloquence, l'engagea à faire arrêter fon 
armée, & épargnant à fa patrie la déf- 
lation & les ravages , devint le médiateur 
d'un Traité, 

Jufque-là les Francs fi puiflàns au-delà 
du Rhin, fi redoutés & des Romains & 
des autres peuples, ne paroiilent point 
établis dans les Gaules en corps de Nation : 
plufieurs Hiftoriens placent en l'année 44 5 
l'expédition qui rendit Clodion maître de 
Cambrai. Ce Prince faifoit fon féjour 
ordinaire à Duyfborck , fur les confins 
du diocèfe de Ton grès ; &c Grégoire de 
Tours raconte qu'ayant des efpions à 
Cambrai pour prendre langue, il marcha 
enfuite par le chemin qu'ils lui montrèrent, 
s'empara de cette ville où il refta peu de 



222 I? D I S C O U R S 

temps, & continua (es conquêtes jufqua 
ia Somme. 

Le P. Daniel au contraire, place cette 
conquête de Clodion , plus de vingt ans 
auparavant , & foutient qu elle précéda l'en- 
voi d'Aëtius dans les Gaules par Placidie, 
& (es victoires fur les Francs, qu'il obligea 
de repaffer le Rhin. Lailîbns la critique 
s'exercer fur ces queftions; mais plaçons 
ici un fait que nous ne devons point 
oublier, parce qu'il fe lie, Monfeigneur , 
avec la connoiiîànce que vous devez 
acquérir des anciennes loix de la Mo- 
narchie. C'eft l'établifîement d'une Tribu 
de Francs entre le bas Rhin & la Meufe; 
il eft en effet plus que vraifemblable que 
c'étoit dans ce pays que demeuroient ces 
Francs, furnommés Ripuaires, qui fe fou- 
rnirent à Clovis, mais qui ont confervé 
ce nom jufque fous la féconde race de 
nos Rois. Leur étabiiiTement eft à peu-près 
du temps de Clodion; car on les voit 
paroître avec les troupes qu'Ae'tius condiiifit 



sur l'Hist. de France. 223 

contre Attila , & jufque-Ià on ne les trouve 
point nommés dans les Hiftoriens. 

Ce fut à peu -près dans ce temps -là 
que les Romains perdirent irrévocablement 
la Grande-Bretagne, comme ils étoient 
fur le point de perdre les Gaules. II y 
avoit long -temps que les Pietés & les 
Ecoflbis , barbares du nord de l'Ifle , avan- 
çaient plutôt en brigands qu'en conquérans, 
fur les provinces Méridionales. Les Bretons 
romains, abandonnés par les Empereurs, 
avoient été forcés d'appeler à leur fecours 
des barbares du Continent ; & les Saxons 
d'abord auxiliaires , étoient enfuite deve- 
nus maîtres de la Grande-Bretagne. Des 
Bretons qui ne voulurent point fe fou- 
mettre à leur joug , les uns fe retirèrent 
dans la petite province qui fut nommée 
Gallia ou Galles par les Saxons , qui 
appeloient Gaulois même les peuples de 
la Grande-Bretagne fournis aux Romains; 
les autres vinrent chercher un afyle fur 
les côtes des Gaules, fituées entre la Seine 



224- i- Discours 

& la Loire, & y confervèrent le nom 
de Bretons. 

Aëtius, inutilement appelé au fecours 
de ces Infulaires , étoit alors occupé à 
faire (es derniers efforts pour réduire les 
provinces Armoriques , les feules que I on 
pût encore nommer Romaines , quoique 
depuis long-temps elles fe cruffent auto- 
rifées à ne plus attendre les ordres des 
Empereurs : fecourues par les Francs , dont 
le voifmage leur étoit moins redoutable 
que ne l'euflent été les exactions des 
Magistrats romains, elles fe défendoient 
avec peine contre Aëtius qui leur avoit 
déjà enlevé quelques villes , iorfque lm- 
vafion d'Attila réunit contre cet ennemi 
commun , tons les peuples qui habitoient 
alors les Gaules. .> 

Théodofe 1 1 venoit de mourir à Confc 
tantinople; Pulchérie fa fœur, Princeffe 
digne de régner, s'étoit mife à la tête 
du gouvernement , avoit fait proclamer 
Empereur Martian, & i'avoit époufé dès 

a ue > 



t 

sur l'Hist. de France. 225' 

que, par ce titre, elle crut l'avoir rendu 
cligne d'elle. L'empire d'Orient , gou- 
verné par un nouveau Maître auquel 
plufieurs faclions portoient envie, ne fe 
trouvoit donc plus en état de fecourir 
Placidie & Vaientinien, qui avoient tant 
de peine à défendre les reftes de leur 
pouvoir. 

Tel fut le temps, telles furent ies cir- 
conftances que choifit Attila pour fondre 
fur l'empire d'Occident. Ce Prince avoit 
fuccédé à ce roi des Huns fur lequel 
Aëtius avoit eu tant de crédit : Maître 
abfolu de fes fujets, Souverain de toutes 
ces nations Scythiques qui habitoient les 
bords du Pont-Euxin & les rives du 
Danube; ambitieux & féroce, mais pofîe- 
dant l'art de la guerre qu'il avoit appris 
des Romains, il rouloit dans (a tête le 
grand projet de ieur enlever ces provinces 
que fe difputoient depuis long-temps des 
peuples divifés entr'eiix, & qu'il croyoit 

arToiblir les uns par les autres. 
Tome L P 



2i6 if' Discours 

Alors, pour comble de maux, Valen- 
tinien III perd le plus fur appui de la 
puiflànce; Placidie fa mère & fon pre- 
mier Miniftre, meurt (h) regrettée des 
peuples, &. laifle le Trône à la merci des 
Eunuques & des Favoris. Ce fut quelques 
mois après fa mort , que le roi des 
Huns fe mit en marche à la tête dune 
armée innombrable & célèbre dans nos 
hiftoires par (es cruautés : ce Monarque 
fe faifoit appeler le fléau de Dieu, & 
méritoit ce titre par excellence , dans 
un temps où tant de Princes paroiflbient 
chargés, comme lui, de punir les crimes 
de la Terre. 

II lâvoit que les Romains, réunis aux 
barbares, pourraient l'arrêter; il avoit eu 
foin d'écrire à Valentinien qu'il n'en vouloit 
qu'aux Vifigoths, & de mander à Théodoric, 
Roi de ceux-ci, qu'il ne venoit faire des 
conquêtes que fur les Romains ; mais ni l'un 
ni l'autre peuple n'y fut trompé. Déjà il a 

(h) En 4-50. 



sur l'Hist. de France, zij 

pris & brûlé la ville de Metz (i), & s'avance 
dans les deux Germaniques & dans les 
deux Belgiques, mettant tout à feu & à 
fang. Aëtius retourné en Italie fur le bruit 
de fa marche, pour y prendre les ordres 
de l'Empereur , & y ramaffer de nouvelles 
troupes , trouve la Cour hors d'état de lui 
fournir des fecours : elle le renvoie avec 
des lettres qui recommandent la défenfe 
de l'Empire à ces mêmes barbares qui 
l'avoient déjà mis en pièces. 

Ce fut donc avec les troupes des Vifi- 
goths, des Francs & des Bourguignons, ce 
fut avec le peu de Romains qui , dans les 
Gaules, refpecfloient le nom & méprifoient 
la perfonne des Empereurs, qu' Aëtius entre- 
prit de repoufTer les Huns.Théodoric marche 
lui-même, avec deux de ks fils, à la tête 
d'une armée auxiliaire ; & Attifa, qui avoit 
regardé (es troupes comme un torrent qui 
de voit tout renverfer, fe trouve arrêté devant 
Orléans, 8c obligé d'en faire le ftége. 

(i) La veille de Pâques, 7 Avril 45 !'• 

Pi) 



228 i? Discours 

Cette ville prife doit le falut de fes 
habitans à Saint Aignan ion Evêque : il 
fléchit ie vainqueur , & l'engage à fe 
contenter des contributions qui lui font 
livrées; tant il eft vrai que ia vertu de 
ces évêques des Gaules en impofoit alors 
à la férocité des plus avides Conquéransî 
Attila voit enfuite réunis contre lui tous 
les peuples qu'il avoit voulu divifer ; il 
prend ie parti de ia retraite , & eft obligé 
d'employer autant d'art & de prudence 
pour regagner les bords du Rhin , qu'il 
avoit eu d'audace & de confiance en les 
franchiflànt. 

Suivi par l'armée des Alliés , il ne peut 
éviter le combat ; & il perd dans les 
plaines de Châlons en Champagne (k), 
cette fameufe bataille qui coûta la vie à 
Théodoric , & apprit à Attila que les 

barbares qui s'étoient emparés des Gaules , 

> 

(h) In 'campif Catalaunicis. On a fait bien des 
dhTertations pour fixer le lieu de cette bataille. Laîflbns 
aux Savans ces difputes inutiles. 



sur l'Hist. de France. 229 

étoient plus à craindre pour lui , que ces 
Romains qui sen difoient encore les 
Maîtres. 

Aëtius ne pourfuivit point (es avantages 
contre Attifa: il craignit de rendre trop 
puiflantes les Nations qui venoient de 
repouffer iefléûu de Dieu au-deià du Rhin. 
Mais quelle idée ne durent pas concevoir 
de leur propre force, ces peuples qui fe 
trouvoient alors feuls en état de défendre 
le territoire qu'elles avoient ufurpé? 

Comme l'invafion qu'Attila fit l'année 
fuivante en Italie , efl étrangère à l'hiftoire 
des Gaules , je ne vous en parlerai , Mon- 
feigneur, que pour vous faire obferver 
que la capitale du Monde ne dut alors (on 
falut qu'au refpecl qu'infpira fon Evêque 
au fougueux Attila. Saint Léon alla IuÎt 
même au-devant de ce Prince , il négocia 
& obtint la paix; ,car s'il étoit alors une 
autorité reconnue par tous ces vainqueurs 
farouches , c etoit celle de la raifon , lorfque 
les miniftres de la Religion venoient la 

p iij 



230 /. Discours 

leur préfenter revêtue de tous les charmes 
de l'éloquence. 

Théodoric I, roi des Goths, qui avoit 
perdu la vie en combattant contre Attila, eut 
pour fuccefTeur Thorifmond , dont ie règne 
ne dura pas deux ans , & qui fut remplacé 
par Théodoric IL Je ne nomme ce dernier, 
que parce que ce fut un Prince jufte, & 
qui rendit fes fujets auffi heureux qu'ils 
pouvoient l'être dans ces temps de trouble. 
On peut lire dans l'une des lettres* de 
Sidoine - Apollinaire à fon beau - frère 
Agricola, la peinture de la vie privée & 
des mœurs de ce Monarque (l); contrarie 
frappant qui ne rendoit que plus mépri- 
fables aux yeux des peuples , le luxe & la 
moliefle de ces Empereurs qui ne gou- 
yernoient plus. 

Rien ne prouve mieux la foiblefTe de 
ceux-ci , que leurs brouilleries & leurs 
raccommodemens , foit avec des Miniftres 
qui leur étoient devenus nécefTàires, foit 

(l) Lib, I, Ep. u. 



sur l'Hist. de France. 23 1 

avec des Généraux qui leur étoient devenus 
redoutables. Aëtius , qui avoit défendu les 
Gaules, s'étoit rendu odieux à Valentînien , 
peut-être lui avoit-il donné des fujets de 
craindre fon ambition : les mécontentemens 
de l'Empereur éclatent, & peu de temps 
après, forcé de fe réconcilier avec lui, il 
fait époufer fa propre fille au fils de ce 
Général. Les défiances renaiflent : Pétronius- 
Maximus rend Aëtius fufpeét ; l'Empereur 
trompé par un traître, aflàffine lui-même 
un Général qui étoit fa dernière refîburce ; 
mais Aëtius eft vengé. Valentînien, au 
moment où il monte à la tribune pour 
haranguer le peuple , eft poignardé par 
Occylla (m). 

Qu'étoit donc alors ce gouvernement 
defpotique des Empereurs? Un crime fi 
public ne fut ni puni , ni même recherché. 
Pétronius - Maximus , Préfet du Prétoire 
d'Italie , inftigateur de cet attentat , fe fait 

(m) On verra plus bas les caufes de ces cataftrophes 
funefles. 

Piv 



232 i: Discours 

proclamer Empereur par les troupes, epoufe 
l'Impératrice, & ofe fe vanter à elle de 
cet horrible crime qu'il met fur le compte 
de fon amour, & qui n'eft que l'effet de 
fon reffentiment. Cette Princeffe ne fonge 
plus qu'à l'en punir , mais elle le fait 
cruellement pour fa patrie : elle a recours 
aux Vandales d'Afrique, & les implore 
comme ks libérateurs. Genferic arrive avec 
une armée ; Maximus s'échappe , veut 
fuir & efl tué. Rome efl livrée au pillage > 
& pendant quarante jours entiers, offre 
l'affreux fpeétacle d'une ville prife d aïîâut : 
c'efl ainfi qu'elle expioit (es crimes f 
& que par de nouveaux forfaits , les 
Romains eux-mêmes précipitoient la chute 
de leur Empire. Eudoxie , ['infiniment de 
tant de malheurs, va cacher fa honte en 
Afrique ; Genferic l'emmène avec les 
deux filles qu'elle avoit eues de Valen- 
tinien III. 

La mort d'Aëtius, connue dans les 
Gaules , avoit excité le courroux des 



sur l'Hist. de France. 233 

peuples dont il avoit gagné l'amitié, elle 
avoit réveillé les efpérances de ceux dont 
il avoit réprimé l'ambition. Heureufement 
Ecdicius-Avitus, que Maximus fit Maître 
de la Milice dans ce département , contint 
les uns & les autres: il étoit occupé à 
négocier à la Cour de Théodoric II r lorfque 
les Goths, apprenant la mort de Maximus, 
le proclamèrent lui-même Empereur, & 
lui offrirent leurs fecours. 

Avitus accepte l'Empire, & reconnu 
par Martian qui régnoit alors en Orient, 
vient à Rome ,& y eft accueilli du peuple 
& du Sénat ; mais fon règne ne fut pas 
long. Le patrice Ricimer , Suève de nation, 
& defcendu des rois Goths par fa mère , 
foulève contre lui les troupes d'Italie. Avitus 
ne met fa perfonne à couvert des violences, 
qu'en prenant les Ordres facrés (n) ; il fe 
fauve dans les Gaules, & iaiffe Majorien 
poffefleur de l'Empire. 

Sous celui-ci, ce célèbre Egîdius, que 

(n) En 4-56. 



234 r D i s c ours 

quelques Hiftoriens prétendent avoir régné 
fur les Francs pendant l'exil de Childéric, 
fut fait Maître de la Milice des Gaules. 
Le banniffement de Childéric , la retraite 
chez Bafin, roi deTuringe, fon retour dû 
aux foins de fon ami Viomade , font traités 
de fables par le P. Daniel ; cependant ces 
faits font très circonftanciés dans Grégoire 
de Tours (o). Quoi qu'il en foit , il réfuite, 
du moins du récit de cet Hiftorien, que, 
fous le règne de Childéric, les Francs ne 
regardoient point les Romains comme leurs 
ennemis ; ainfi , ce ne fut point pour leur 
faire la guerre , que Majorien vint dans les 
Gaules. Son but fut de s'oppofer à la 

(o) Ce qu'il y a de plus vraifemblable , c'eft qu'après 
que ce Prince eut été obligé d'abandonner Tes Etats , 
les Francs, qui fe regardoient alors comme alliés des 
Romains , fe fournirent à leur gouvernement , <Sc 
obéirent à leurs Magïftrats pendant l'interrègne. Ce 
Monarque, de retour, fe trouva trop heureux que 
le Maître de la Milice n'eût point appelé un autre 
Prince pour régner à fa place. Égidius , qui a voit 
confervé le fceptre à Childéric, n'eut point dans la 
fuite d'Allié plus fidèle que lui. 



sur l'Hist. de France. 235 

proclamation d'un autre Empereur dont il 
étoit menacé; mais il n'eut pas beaucoup 
de peine à fe débarraffer d'un concurrent, 
piiifque très -peu de temps après, on le 
voit s'occuper ferieufement du projet de 
porter la guerre en Afrique contre les 
Vandales ; il y paffe même avec une flotte , 
mais elle eft détruite : & forcé de revenir 
en Italie , il y apprend que les Alains , établis 
furies bords de la Loire, méditent un foulé- 
vement; il fe remet en marche pour pafîèr 
les Alpes , & périt en chemin , dans une 
révolte , par la main de fes Soldats (p). 

Ce Ricimer dont je viens de parler, 
étoit alors tout puiflànt à Rome ; il avoit 
la confiance des troupes, prefque toutes 
compofées de barbares; les crimes ne lui 
coûtoient rien , & c'étoit lui dont la violence 
& les intrigues faifoient & défaifoient les 
Empereurs. Séverus fa créature , efl mis 
fur le Trône; & Genferic, roi des Van- 
dales d'Afrique , qui avoit fait époufer à 

(p) Le 7 Août 4.6 1 . 



2^6 i. er Dis c o ur s 

fon fils la fille de Valentinien & d'Eudoxîe, 
vient ravager les côtes d'Italie , fous pré- 
texte de réclamer l'héritage de fa belle-fille : 
Severus , hors d'état de lui réfifter , implore 
le fecours de l'Orient, & Léon négocie 
pour lauver Rome. 

Les Gaules ne plièrent point fous 
Ricimer : Egidius , l'ami & l'allié des 
Francs, Maître de la Milice de ces pro- 
vinces, refufa toute fa vie de reconnoître 
Severus. II eût porté la guerre en Italie, 
fi Ricimer n'eût excité les Goths à la lui 
faire à lui-même : cette guerre , qui fut le 
fruit de la politique de Severus, fut meur- 
trière pour l'Empire; elle ne finit qu'en 
47 5 , par un Traité très - avantageux aux 
Goths , que Saint Epiphane fut chargé de 
négocier au nom de l'empereur Julius- 
Nepos. M. l'abbé Dubos prétend que les 
Gaules leur furent entièrement cédées. Ce 
qu'il y a de fur , c'eft que l'on voit Euric 
leur Roi , fe mettre auffitôt après ce Traité, 
en pofferfion de l'Auvergne. 



sur l'Hist. de France, i^y 

II paroît que dans le cours de cette 
guerre , les Francs prirent le parti des 
Romains, & que Chiidéric combattit lui- 
même pour Egidius : il étoit naturel qu'il 
craignît les progrès des Vifigoths, & qu'il 
aimât mieux fecourir la puiflance la plus 
foible. Egidius ne vit point le Traité dont 
je viens de parler; il mourut dune mort 
violente , qui fut vraifemblablement l'effet 
des intrigues de Ricimer, & laifia pour 
fils Siagrius, qui n'eut point le titre de 
Maître de la Milice, mais conferva le 
commandement du peu qui reftoit encore 
aux Romains dans les Gaules, 

Severus n'avoit furvécu à Egidius que 
d'un an : le Patrice Ricimer s'en étoit lafle , 
& l'avoit fait empoifonner en 465. Deux 
ans s'étoient pafles fans qu'il daignât lui 
nommer un fucceflèur : enfin , il a voit 
nommé Anthemius , dont il époufa la fille, 
& il l'avoit enfuite chafle du Trône en 
472. Son fucceflèur, ou plutôt le nouveau 
Lieutenant de Ricimer, avoit été Olibrius, 



238 i. Discours 

qui avoit époufé en Afrique la féconde des 
filles de Vaientinien III. Enfin le Suève 
Ricimer, ce tyran de Rome, étoit mort 
lui-même. Olibrius l'avoit fuivi de près; 
& l'Empire auroit demeuré long -temps 
vacant, fiGunderic, roi des Bourguignons 
établis dans les Gaules , qu'Olibrius avoit 
fait Patrice des Romains, n'eût engagé 
Glycerius à fe laiflèr proclamer Empereur. 
Celui-ci avoit abdiqué l'année fuivante; 
& Julius-Nepos avoit été proclamé Augufte 
en 474. 

Telle fut la fuccefTion de ces fantômes 
d'Empereurs qui fe fuccédèrent en Occi- 
dent, pendant que les Vifigoths augmen- 
tèrent dans les Gaules leurs poffeffions & 
leur puifîance. 

Euric , celui de leurs Rois qui étoit fur 
le Trône lors du Traité négocié par Saint 
Épiphane, y étoit monté par le meurtre 
de fon frère Théodoric II. Ce fut cet 
Euric qui fit rédiger le Recueil des loix 
des Vifigoths: fon fils Alaric II fit plus, 



sur l'Hist. de France. 239 

jufque-ià les Romains établis dans (es États , 
navoîent connu d'autre loi que le Code 
publié par Théodofe le jeune, il fit faire 
par les Jurifconfultes une nouvelle rédaction 
des loix Romaines , & donna à fes fujets 
Romains , le Code qui porte encore le 
nom de code d'Alaric. Cet exercice de 
la puiflance légiflative , même fur les Ro- 
mains, femble prouver que, par le Traité 
de 475, Julius-Nepos avoit renoncé à 
toutes prétentions de fouveraineté fur le 
territoire poffédé par les Vifigoths. 

On voit qu'à cette époque , de tous les 
peuples qui étoient connus & redoutés 
en-deçà des Alpes , les Francs étoient 
encore ceux qui avoient fait le moins 
de progrès. La monarchie des Vifigoths 
occupoit plus de la moitié des Gaules ; 
les Bourguignons y étoient très-puiflàns. 
Childéric , roi des Francs , combattoit pour 
les Romains, & le fiége de la Monarchie 
n'étoit encore qu'à Tournai. 

A peine le Traité conclu par Nepos 



240 I? D I S C U R s 

avec les Vifigoths, fut -il connu, que les 

troupes fe foule vèrent contre lui. Chaffé 

par elles, Se obligé de fe retirer fur les 

terres de l'empire d'Orient , il conferva le 

titre d'Empereur: mais Oreftes, Général 

de fon armée, s'empara du pouvoir, & 

fit proclamer lui-même Empereur fon fils 

encore enfant : les Romains le nommèrent 

Auo-uftule, à caufe de fon bas âge. 

Alors l'autorité impériale tombe dans le 

dernier degré du mépris ; & dans ce 

moment d'anarchie , les troupes qui , depuis 

ii long-temps, faifoient & défaifoient leurs 

Maîtres, ne veulent plus ni du frein, ni 

même de fon ombre : elles demandent 

qu'on leur partage les terres d'Italie, comme, 

difoient-elles , on avoit partagé les Gaules 

aux barbares. Le Général d'armée, Oreftes, 

refufe d'y confentir; il eft maffacré, & fon 

Auguftule eft renfermé dans un château de 

la Canipanie. Le Goth Odoacre, à la tête 

dune armée compofée de Romains & 

d'Éruîes, promet tout aux Soldats, s'empare 

de 



sur l'Hist. de France. 241 

de Rome , Se renvoie à Zenon , alors 
empereur d'Orient , les marques de la 
dignité impériale (q). Ainfi, après une 
durée d'environ cinq cents ans écoulés 
depuis Augufte , tomba écrafé par les 
barbares , entraîné par la foibleife , & fuc- 
combant ious le poids des crimes de fes 
Maîtres , cet empire de Rome auquel tant 
de Poètes & d'Orateurs avoient prédit une 
durée éternelle. C'étoit le dernier de ceux 
dont la fucceffion avoit été révélée au 
prophète Daniel, & fous lequel devoit 
s'établir fur toute la terre le règne du Fils 
de l'Homme. 

Cette grande révolution changea la face 
de i'Univers. Arrêtons-nous à en rechercher 
les caufes. Remontons au premier germe du 
mal, dont les progrès énervèrent ce corps 
varie & fi robufte autrefois; il avoit en 
lui-même le principe de fa deftruclion , ce 
principe devint d'âge en âge plus acrlif <5c 
plus meurtrier; & les Chefs de l'Etat, qui 

«■ mm m mj i » 

(q) £ n 4-76- 
Tome L Q 



2^z î. Discours 

euflent dû travailler à réparer le vice de 
fa conftitution , précipitèrent fa chute par 
l'inconféquence & i'irréguiarité de leur 
conduite. 

Six caufes principales produifirent d'a- 
bord larToibiiflèment , enfuite la ruine de 
i'Empire. 

i.° La trop grande étendue de les 
provinces , & de-Ià le voifinage nécefîaire 
de ces peuples belliqueux, que Ton avoit 
provoqués dans les temps qui fuivirent 
Immédiatement la perte de la République. 

2. Le vice de la conftitution qui rendoit 
les troupes trop puiûantes, & foumettoit 
à leurs caprices l'autorité qui auroit dû 
les contenir, 

3. Le defpotifme des Souverains, né 
de ce vice même, <5c les facilités qu'ils 
eurent pour s'affranchir des loix. Leurs 
ïnjuftices, leurs crimes, qui achevèrent de 
tout corrompre & de tout avilir. 

4. L'anéantifTement de l'efprit national, 



sur l'Hist. de France. ±43 

h dépravation des mœurs, l'extinction de 
toute idée de patrie. 

5 .° L'abus de l'autorité dans la main des 
Maoiflrats qui vexèrent les provinces, ia 
multitude des importions qui les appau- 
vrirent, la dureté des exactions qui les 
découragèrent. 

6.° Enfin, la néceflité qui réduifït les 
Empereurs à s'appuyer fur ie fecours des 
barbares. Ceux-ci furent les maîtres de 
l'Empire, dès qu'ils fe fentirent nécelîàires 
à fa défenfe. 

Ces principes de deftruélion peuvent 
être imputés , les uns à la conflitution , les 
autres aux Princes, les autres enfin aux 
peuples eux-mêmes : mais ces trois chofes 
ont entr'elles une relation intime ; la cons- 
titution , en réglant plus ou moins le 
pouvoir & la liberté, influe furies mœurs. 
Les excès auxquels une Nation fe livre, 
écartent l'autorité même de fa route, & 
Ja corruption des Princes entraîne prefque 
toujours celle des fujets, dont elle décourage 



244 * r Discours 

les vertus & dont elle autorife la licence* 
Examinons , dans quelque détail , l'action & 
les progrès de ces différentes caufes. 



i.° 



Trop grande étendue de V Empire. 

Cet enthoufiafme fublime que ies pre-* 
miers Romains avoient pour leur patrie, 
leur avoit perfuadé qu'elle devoit être la 
fouveraine de tous les peuples , & cet 
enthoufiafme même hâta le fuccès de leurs 
vœux; le zèle patriotique fe nourriffoit de 
cette orgueilleufe chimère , & le plus petit 
citoyen de Rome, fe croyant lupérieur à 
tous les autres habitans de l'Univers , 
regardoit fa ville natale comme la métro- 
pole du Monde entier. 

Alors, l'ambition des Romains étoit de 
commander , elle dominoit leur ame avant 
que la paffion des richeffes ou le goût 
des plaifirs s'y fuifent introduits. Us mépri- 
foient les arts qui n'ont pour objet que 
Je plaifir, les fciences qui ne fatisfont que 



sur l'Hist. de France. 245 

la curiofité ; ils fe croyoient appelés à 
l'Empire. Leur éducation , leurs études , 
leurs exercices , les immenfes travaux qu'ils 
entreprenoient , tout fe rapportoit à ce 
but. Par un effet naturel de l'efprit national 
qu'elle avoit fu infpirer à fes peuples, Rome 
tendoit donc fans ceffe à accroître fa domi- 
nation ; &. avant même qu'elle eût cefîe 
d'être une République, (es conquêtes em- 
brafîbient l'Italie , les Gaules , TEfpagne & 
une partie de l'Afrique. 

De-Ià le pouvoir de ceux qui avoient 
les armes à la main; pouvoir qui détruifit 
le gouvernement républicain , lorfque le 
changement des mœurs publiques eut 
fubftitué dans lame des guerriers, l'amour 
de leur propre gloire à la paffion de fervir 
leur pays. 

La politique des fucceffeurs d'Augufte, 

dut maintenir cet efprit de conquêtes, 

car il fervoit à affurer leur puiffànce. Les 

loix confervoient l'Empire ; les armées 

étoient nécefîaires à l'Empereur , & iï 

Qiij 



£4-6 /•" Discours 

ne pouvoit, fans danger, leur permettre 
l'inaction. 

Il fallut donc toujours vaincre, & par 
confequent, il fallut fouvent être injufte; 
mais à mefure que Rome étendoit (es 
poiTefTions, elie perdoit elle-même de foii 
ancienne vigueur , & elle ne dut fes 
derniers fuccès qu'à l'ignorance & à la 
groffièreté des peuples qu'elle finit par 
attaquer. Lorfque ces Nations barbares 
eurent appris d'elle à faire la guerre, le 
torrent de la puiflànçe Romaine fut obligé 
de s'arrêter ; & aux extrémités de l'Empire 
il s'établit une efpèce d'équilibre , qui fit 
que les uns fentirent leur foibleffe , & que 
les autres devinèrent leur force. 

A ce dernier période de la grandeur de 
Rome, plus l'Empire fe trouva de furface, 
plus l'action de la fouveraineté fut elle- 
même embarrafTée & incertaine. 

Il ne dépend , Monfeigneur , ni des 
Rois, ni de leurs armées, de reculer arbi- 
trairement les bornes de leur domination» 



sur l'Hist. de France. 247 

La Nature a fcs loix que Ion ne peut 

forcer, & c'eft elle qui nous dicte qu'une 

Monarchie ne peut embrafler un territoire 

plus étendu que celui qui peut être éclairé 

par la furveillance du Monarque. 

S'il en efl autrement, fi l'Empire eft 

trop vafte , les dépofitaires du pouvoir 

en deviennent néceflàirement propriétaires. 

Dans le fait , ils font prefque indépendans : 

difpofant de la multitude qui les environne, 

ils reçoivent de fi loin les ordres du Maître , 

ils ont tant de moyens pour le tromper, 

tant de forces pour lui réfifter, que le 

gouvernement, ou dégénère en anarchie, 

ou ne fe foutient que par une efpèce de 

confédération qui a tous les inconvéniens 

de l'oligarchie : ce font plufieurs États qui, 

pour un très-foible intérêt qui les unit, 

en ont une foule de très-puiflans qui les 

divifent. Si alors la Magiftrature eft armée , 

la tyrannie eft par-tout, & il n'y a point 

d'autorité plus foible que celle du Monarque. 

Les deux pouvoirs font-ils féparés , comme 

Qiv 



248 7. Discours 

ils le furent depuis Conftantin l le pouvoir 
civil corrompt l'autre en l'achetant, ou 
en eft opprimé, & l'accord des deux eft 
fouvent terrible pour les peuples, parce 
que le Prince ne peut ni furveilier, ni 
punir. C'eiî, dans l'un & l'autre cas, cette 
monarchie du Mogol, qui ne jouit que 
d'un titre faftueux fur des provinces que 
les Nababs, les Rajas & les Soubas fe 
difputent les armes à la main. 

Imaginez maintenant , Monfeigneur, 
cette énorme maffe de l'empire Romain, 
dans lequel l'un des quatre Préfets du 
Prétoire exerçoit une puifîance fouveraine 
dans tous les pays qui compofent aujour- 
d'hui une partie des trois Eiectorats 
eccléfiaftiques, les Pays-bas Autrichiens, la 
France , l'Efpagne & la Grande-Bretagne. 

Ce qui, malgré fon étendue immenfe, 
fit durer la monarchie Romaine plus qu'on 
n'eût oie l'efpérer, fut cette forme d'ad- 
miniftration populaire qui étoit établie dans 
toutes les villes; le gouvernement alloit 



sur l'Hist. de France. 249 

prefque tout feul, & l'autorité de l'Em- 
pereur étoit un pouvoir auxiliaire, que 
des peuples libres invoquoient dans le 
befoin. La puiiîànce publique, principa- 
lement occupée à la défenfe de l'Empire, 
s'en rapportoit, pour l'adminiftration inté- 
rieure , à l'ordre réglé par les loix , &: 
conflamment fuivi par les Magistratures 
municipales. Tout fut perdu , lorfque pour 
repouflèr les barbares, il fallut écrafer la 
liberté qui , elle-même , avoit été jufque-là 
le principal appui du Trône. 



2.° 



Vice de la Conftitution ; trop grand 
pouvoir des Troupes. 

Placés au milieu de prefque tout 
l'Univers connu , épouvantés du poids de 
cette toute- pu iflànce que la Nature n'a 
point faite , les Souverains d'un Empire fi 
vafte , fe trouvoient dans la dépendance du 
pouvoir le plus arbitraire & en même temps 
le plus terrible. En vain ceux d'entr'eux 



250 i! r Discours 

qui avoient mieux connu leur foibîefïe, 
s'étoient donné des collègues fous le titre 
d'Auguftes, & des Lieutenans fous celui 
de Céfars ; ils n'avoient pas même tenté 
de remédier au principal vice de la çonfti- 
tution, à celui qui dérangea fuccefïïvement 
tous les refforts du gouvernement. Nulle 
loi n'avoit réglé la fucceffion à 1' Empire: 
le pouvoir mifitaire avoit élevé le trône 
d'Augufle. Les armées proclamèrent (es 
fucceffeurs plutôt qu'elles ne les choifirent, 
& le fils même, qui vouloit fuccéder à (on 
père , avoit befoin de safïurer d'elles. 

De-là le pouvoir de ces troupes féditieufes 
qui vendoient l'Empire , & dépouilloient 
fouvent ceux qui l'avoient acheté; de-là 
ces concurrences funeftes entre plufieurs 
compétiteurs qui défoloient les provinces, 
n'avoient pas le temps de les gouverner, 
ne s'afîey oient fur le Trône qu'après l'avoir 
fouillé du (ang de leurs concitoyens, & 
en defcendoient fouvent après l'avoir teint 
du leur. De-là un mal encore plus terrible 9 



sur HHist. de France. 251 

Ja néceffité de flatter les Soldats, de les 
tenir dans un mouvement continuel, & 
de leur vendre alternativement le repos ou 
la fubftance des peuples. 

Ce vice delà conftitution n'était point, 
comme vous ie voyez, dans une loi in- 
fenfée , il étoit dans l'abfence d'une loi 
néceflàire. II eût été eflèntiel de régler 
irrévocablement la fucceffion des Empe- 
reurs, ou de donner des formes à leur 
élection. Un grand homme, afïis fur le 
trône des Céfars, eût -il dû, eût -il pu 
l'entreprendre l 

J ai eu l'honneur de vous prévenir , 
Monfeigneur, que je chercherois à vous 
placer dans toutes les fituations qui vous 
impoferoient la nécefTité de faire ufage de 
votre raifon , & d'appliquer les grands 
principes de morale publique , qui doivent 
faire la règle de vos jugemens (r). Soyez 

(r) Cette méthode étoit celle de M. BoiTuet. 
Voici comment il s'explique dans le compte qu'il 
ren(J au pape Innocent XI ; de la méthode qu'il avoit 



2yz i. Discours 

donc pour un moment cet Empereur. Prêt 
à fixer, pour les ïiècles à venir, la fuc- 
ceiïion du Trône, prêt à ôter aux troupes, 
par une loi formelle , le pouvoir monftrueux 
dont elles n'ont que trop abufé , vous avez 
pour vous les avis du Sénat, les confeils 
des Sages , le vœu de tous les citoyens 
qui aiment l'ordre & la paix. Une réflexion 
vous arrête. « Les loix fondamentales de 
» mon Etat, vous dites-vous à vous-même ^ 
» font -elles foumifes à ma puifîance? ne 
» font-elles pas un dépôt facré , inaltérable l 
» Toute innovation n'eft - elle pas dange- 
reufe l tout changement n'eft-il pas crime ! » 
Occupé de cette penfée , vous voyez arriver 
les Généraux des troupes , & une partie 

»■■ I ■■■ I Il ■■ »■ ■■ ■!■■»■»— ^—— ■ Il ■ ■■ ■ ■ ■ ■ ■■— ^— — ^ 

fuivie dans l'éducation de Monfeigneur , fils unique 
de Louis XIV. « Afin que le Prince apprenne de 
:» I'hiftoire la manière de conduire les affaires , nous 
« avons coutume , dans les endroits où elles paroifïent 
» en péril , d'en expofer l'état & d'en examiner toutes 
3> les circonftances , pour délibérer, comme on feroit 
33 dans un Confeil , de ce qu'il y auroit à faire dans ces 
occafions ; nous lui demandons fon avis ; &c. » 



sur l'Hist. de France. 253 

de ces Magiftrats auxquels eft confiée 
l'autorité fur le Militaire; ils s avancent, 
& viennent plaider devant vous la caufe 
de ce qu'ils appellent l'ancienne conftitution 
de l'Empire. « Refpeélez , Prince , vous 
difent-iis , la pofîèffion des armées , & un « 
pouvoir auquel vous devez le fceptre ; « 
le droit que les troupes ont toujours eu « 
de créer & de dépofer les Empereurs, 
eft une loi fondamentale de l'Empire. 
L'ancienneté de l'ufage attefte la néceffité « 
de le conferver , & depuis Augufte , 
tous les fouverains de Rome n'ont dû 
Leur rang fuprême qu'au vœu de la 
Milice. La même proclamation les fait 
& Généraux d'armée , & Maîtres de « 
l'Univers. « 

Daignez , Monfeigneur , préparer la 
réponfe que vous devez faire à ces repré- 
fentations, prenez confeil de votre raifon, 
examinez la nature & la deftination du 
pouvoir fouverain. Je vous entends déjà 
réfuter , en ces termes , l'argument que 



ce 



ce 



fî 



ce 



ce 



et 



35 



» 



254 £ Discours 

l'ancienneté de l'ufage peut fournir à fa 
pufillanimité de quelques Minières. 

«Ce qui n'eft, ni ne peut être une 
règle, leur direz -vous, ne peut être, à 
plus forte raifon , une loi fondamentale, 
» Toute coutume, dont l'effet immédiat «Se 
» nécefîaire eft de rendre les hommes 
» injuftes ou malheureux, ne fut dans aucun 
» temps une des conditions de leur affo- 
» dation. 

» Ce ne fut point, en vertu d'une loi 
» que les troupes ufurpèrent autrefois le 
«pouvoir de difpofer de l'Empire; ce fut 
» au contraire , parce qu'il n'y en avoit 
» aucune qui nommât un Souverain. Les 
» loix de la République fe trouvèrent en 
» défaut à cette époque; la violence fe mit 
» à leur place. 

» Toute puiflànce qui tend à maintenir 
» Tordre , doit avoir le fien ; & fi lé pouvoir 
* qui fait Se défait les Rois, eft lui-même 
«arbitraire, la ïociété fe trouvera livrée 
» à tous les malheurs de la licence. Le 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



te 



sur l'Hist. de France. 255 

Monarque, loin de pouvoir enchaîner 
celle-ci , fera lui-même tyrannifé par elle ; 
& le pouvoir qui ne fut établi que pour 
conduire par la règle, fera lui-même 
dépendant de cette activité aveugle qu'il 
fut deftiné à contenir. Le droit que 
réclament les Soldats , n'en eft donc point « 
un, il n'eft que le droit du plus fort, 
contre lequel les Rois ont été établis ; il 
eft eflèntiellement contraire à Tordre de « 
la Nature ; & loin qu'il puifle jamais être « 
une loi , il eft un des défordres contre « 
lefquels les hommes ont été forcés de « 
faire des loix. » 

Voilà, Monfeigneur, ce que vous eufliez 
répondu , 8c vous eufliez fait ce que ne 
fit pas Conftantin avec toute fa puiflànce. 
Cette loi, qui eût réglé la fucceffion, eût 
peut-être moins coûté à celui-ci que celle 
qui retrancha aux Préfets du Prétoire !a 
moitié de leur autorité; car enfin, l'ordre 
eft fi puiflànt, le retour au vœu de la 
Nature paroît fi raifonnable, que tout ce 



256 /. Discours 

qui l'annonce , doit avoir pour lui la faveur 

des peuples. Le pouvoir qu'avoient les 

Soldats de donner des Maîtres à l'Empire, 

étoit en lui-même fi irrégulier, que toutes 

les fois que des Chefs plus fages ou plus 

modérés caimoient la fougue ou contenoient 

le mouvement des troupes, le fils prenoit la 

place de fon père , avec la confiance qu'inf- 

pirent les loix. Dès le temps des premiers 

Céfars, le droit du fang fut compté pour 

quelque chofe; & depuis , on vit Conftantin 

& Théodofe tranfmettre le fceptre à leurs 

enfans. 

De l'influence des armées fur ie choix 

des Empereurs , naquirent la plupart des 

défordres qui énervèrent toutes les forces 

de l'Etat, & en corrompirent tous les 

principes. Les troupes perdirent toute 

fubordination ; & plus le gouvernement 

devint militaire , plus on vit difparoître 

cette vigoureufe difcipiine qui feule con- 

ferve les armées Sl les rend utiles. Le 

gouvernement , malgré les loix & les 

Magiflratures 



sur l'Hist. de France. 257 

Magiftratures qui en faifoient l'effence, 
devint defpotique par le fait: le Prince, 
qui put tout par les armes, permit tout à 
Ces caprices. Les Magiftrats imitèrent fon 
exemple, les mœurs furent avilies, les 
crimes inondèrent l'Empire. 

On fut d'abord obligé de flatter les 
troupes, il fallut eniuite les acheter. Comme 
on craignoit leurs mouvemens continuels, 
on crut les attacher à l'Etat en leur don- 
nant des terres , & on choifit ces pontifions 
fur les frontières; car d'un côté, on les 
éloignoit du centre de l'Empire où leur 
activité étoit trop dangereufe , & d'un autre 
côté, on croyoit leur fournir un intérêt 
pour repouffer les barbares avec lefquefs 
on les mettoitaux prifes. Ces terres données 
aux Soldats, fe nommoient Agrï l'unit an ei ; 
c'étaient d'abord des ufufruits , des béné- 
fices militaires. Leur poffeflion devint 
enfuite héréditaire, & on nommoit Lœti, 
les Soldats auxquels on diftribuoit ces 

territoires à cultiver. Ainfi les troupes 
Tome L R 



258 /.Discours 

devinrent ftationnaires , & prirent même 
ie nom des pays auxquels on les attachoit; 
mais bientôt ces Colons, dont ia deftination 
étoit d'être toujours armés , ne furent plus 
Soidats que de nom , ou ne ie furent que 
contre leurs compatriotes. Leurs propriétés 
les rendirent plus dépendans des barbares, 
par qui iis craignoient d'être dépouillés, 
& pour saflurer leurs domaines, ils tranfi- 
geoient avec eux en leur livrant ceux de 
leurs voifins. 

Bientôt les barbares eux-mêmes voulurent 
fe procurer ces efpèces de poffeffions ; ils en 
enlevèrent plufieurs aux foldats Romains, 
ils en obtinrent d'autres : on fe crut trop 
heureux de ftipuler avec eux qu'ils fe 
conduiroient comme fujets de l'Empire, 
& feroient aux ordres de fes Officiers 
militaires; on en fit des troupes réglées, 
& on leur donna des terres. De -là ces 
Lœii (f) que vous voyez dans la notice 
des dignités de l'Empire, porter le nom 

W^~— "* 1 IHIMM^WI II ■■ 

(f) Voyez Du Cange, au mot Lœtu 



sur l'Hist. de France. 259 

des peuples Suèves, Bataves, Sarmates, 
dont on les a voit tirés. On trouve des 
Lœti Franci, des Lœti Aïïemanni , & Ion 
voit que, peu-à-peu, Ion étoit forcé de 
confier la défenfe des Etats de l'Empire 
aux peuples qui menaçoient le plus de le 
détruire. Qu'arriva-t-il de -là! les troupes 
défoloient, ravageoient les provinces, mais 
avoient ceffé de les défendre. 



3 



o 



• 



Crimes if Defpotifme des Empereurs. 

Les Empereurs, pouvant à peine réfifter 
à leur licence, fe crurent du moins permis 
d'en profiter. Par -tout vous les voyez 
n'employer que le pouvoir militaire; trop 
foibles pour diriger puiffamment le refîbrt 
des loix, ils ont fans cefle recours aux 
armes de la foiblefle : tantôt ils oppriment 
à force ouverte , tantôt ils font perfides & 
cruels; bientôt les crimes ne leur coûtent 
plus rien, & alors tout eft perdu. 

Je ne remonterai pas plus haut que 

Rij 



260 i! r Discours 

Conftantin , je ne rappellerai pas même les 
a6les d'injuftice & de violence qu'on lui 
reproche; mais peut-on lire fans horreur, 
les cruautés que ks enfans exercèrent pour 
fe défaire de tous les Princes de leur 
maifon? Déjà I autorité du Souverain ne 
fe croyoit plus liée par les loix, ni obligée 
à fuivre les formes des jugemens. Julien 
lui-même, le philofophe Julien, ne corn- 
mença-t-il pas fon règne par faire périr, 
fans inftruélion & fans procès, plufieurs 
Officiers qui , fous Confiance , avoient 
abufé de leur pouvoir? Jovien, qui régna 
û peu, eft à peine fur le Trône, qu'il 
fait jeter dans un puits un Secrétaire de 
fonprédécefTeur, dont le crime étoit d'avoir 
été nommé par quelques troupes , comme 
digne de fuccéder à fon Maître. 

La politique des Souverains qui viennent 
après lui , met au nombre de (es reflôurces 
les trahifons , les empoifonnemens , les 
aflàffmats. Chofe effroyable pour l'huma- 
manité ! Docilité barbare , qui prouve qu'il 



sur l'Hist. de France. 261 

n'y avoit plus ni principes , ni mœurs î 

Le Monarque qui commandoit un crime, 

n'éprouvoit pas même de réfiflance, il étoit 

fervilement obéi; & cet affreux pouvoir, 

qui ne fut jamais un droit, & qui, heu- 

reufèment pour le genre humain, feroit 

aujourd'hui inutilement eflayé par les plus 

puiflàns princes de l'Europe, étoit exercé, 

fans obftacle, par un homme que les Soldats 

avoient mis fur le Trône: que dis-je? par 

le vil eunuque, par l'efclave dégoûtant 

qu'il faifoit fon Miniftre. Valentinien I. er , 

qui mourut d'un accts de colère dans une 

audience qu'il donna aux ambaiïadeurs des 

Quades, n'avoit-il pas fait afîàffiner leur 

Roi! Ce Monarque n'étoit-il pas le troi- 

fième Souverain dont la perfidie Romaine 

fe défaifoit par ces odieufes voies! Le 

comte Trajan n'avoit-il pas exécuté les 

ordres de Valens, en faifant égorger Para, 

roi d'Arménie, au milieu d'un repas qu'il 

donnoit à ce Prince! 

Je ne dis rien des violences que les 

R iij 



262 i. er D i s c ou r s ] 

Hiftoriens de ces temps-là ont eu la baffeiîe 
d'excufer: je ne parlerai point des maffacres 
de Theffalonique & d'Antioche; mais je 
ne puis m'empecher d avouer ici que mon 
héros eft l'Évêque qui va demander grâce 
pour fon peuple, & non ie Prince, dont 
Je relfentiment va plus loin que la juftice. 
Refpeclons, fi vous voulez , la mémoire du 
grand Théodofe , mais difons que ie débor- 
dement de tous les crimes , fut l'effet de 
la foibleffe de fes enfans ; car le plus terrible 
fléau du genre humain, efl un Defpote qui 
laiiTe tout faire. A cette époque, 1 autorité 
eft avilie pour jamais , & l'on cefîe de 
refpecler des Princes qui ne refpeclent plus 
rien. Voyez alors l'Empire opprimé par 
laudace , dévoré par l'avidité , déchiré par 
les perfidies des Stilicon , des Rufin, des 
Eutrope, & de tant d'autres tyrans fubal- 
ternes dont la licence n'eft punie cjue 
par une licence plus grande encore : des 
eunuques infâmes, flétris des fers de l'ef- 
clavage, s'afleyent fur les marches du Trône, 



sur l'Hist. de France. 265 

difpofent de la liberté, des biens, de la 
vie des Grands; tout en: vendu, tout eft 
au pillage. Qu'eft devenu l'empire Romain! 
il a cependant encore des loix & des 
Magiftrats, mais ii na plus de mœurs, & 
le pouvoir n'a plus de règle. 

La plupart des Hiftoriens conviennent 
que l'on peut placer la ruine totale de 
l'empire d'Occident à la mort de Valen- 
tinien III; & c'eft par les horribles ca- 
taftrophes dont elle fut précédée & fui vie, 
que je veux démontrer ce que j'ai déjà 
dit, que ce font les crimes des Rois qui 
détruifent les États. Quelle chaîne de forfaits 
& de malheurs je vais mettre fous vos yeux 
en peu de mots ! 

Ce Prince étoit livré à toutes fes pariions; 

il navoit pu féduire la femme du Préfet 

du Prétoire d'Italie, Pétronius - Maximus. 

Dans une partie de jeu où celui-ci avoit 

perdu beaucoup d'argent fur fa parole , 

l'Empereur exige, comme un gage de fa 

dette , l'anneau qu'il lui voit au doigt ; dès 

R iv 



264 /. Discours 

ie foir même ii s en fert pour tromper cette 
femme vertueufe, il l'attire au Palais, elle 
y eft déshonorée par ia brutalité de ce 
monftre. 

De -là l'implacable haine de Pétronius- 
Maximus, il jure la perte de Valentinien, 
mais il fait cacher (on refîentiment & fes 
projets; il veut affoiblir ce Prince, lui 
ôter l'appui de (on Trône , & lui faire 
commettre un nouveau crime, pour armer 
contre lui une vengeance plus fûre & plus 
éclatante. Il lui rend (ulpect Aëtius, & à 
force d'intrigues, l'engage à le poignarder 
de fa propre main. 

De -là ia mort de Valentinien allaffmé 
par les mains d'un ami d' Aëtius , que ie 
Préfet du Prétoire arme pour fe venger 
lui-même. 

De -là le funefte mariage d'Eudoxie (à 
veuve , avec ce même Pétronius-Maximus , 
qui ofe enfuite lui avouer fon crime. 

De -là l'invafion de Genieric & des 
Vandales, dont cette Princeffe outragée 



sur l'Hist. de France. 265 

invoque le fecours contre fon barbare mari ; 
lafîaffinat de Maximus lui-même, le fac 
de Rome , qui , dévorée par le fer & par 
le feu , eft livrée pendant plufieurs jours 
à toutes les horreurs du pillage. 

De -là enfin, la captivité d'Eudoxie & 
des deux Princeffes fes filles, que Genferic 
emmène en Afrique, : ainfi les forfaits étoient 
vengés par des forfaits ; ainfi tomboient fous 
les coups, les uns des autres, ces célèbres 
coupables qui portoient à l'Empire des 
coups plus terribles que les barbares eux- 
mêmes. Qu'enVii befoin de chercher ailleurs 
les caufes du mépris que ceux-ci conçurent 
pour cette foule de foibles tyrans , que 
le Suève Ricimer plaça fiicceffivement fur 
le Trône, & dont Odoacre méprifa la 
pourpre ? 

Vous venez de voir , Monfeigneur , 
combien un feul crime entraîne de cala- 
mités; connoiffez maintenant combien il 
avilit les coupables. Contemplez Théo- 
dofe 1 1 humilié devant Attila , réduit au 



266 i! r Discours 

filence, & obligé de rougir en préfence des 
Ambafladeurs de ce féroce roi des Huns, 
D'indignes Miniftres ont ofé former , fous 
les yeux de l'Empereur , l'affreux projet de 
faire aflàflîner fon ennemi &fon vainqueur. 
On a cherché à faire entrer dans ce complot 
l'Envoyé du Prince même dont on veut 
fe défaire: des négociateurs, chargés de 
traiter , & des meurtriers , payés pour poi- 
gnarder , accompagnent ce Miniftre lorfqu'il 
retourne auprès de fon Maître. Celui-ci 
inftruit de tout, diffimule, pour être plus 
en état de mettre Théodofe à tes pieds; 
bientôt armé de toutes les preuves de la 
conlpiration , il lui renvoie & fon argent , 
& ks perfides émiiîaires dont il a dédaigné 
de verfer le fàng. L'ambaiïàdeur des Huns 
vient accufer l'Empereur en fa préfence, 
le dévouer à Y indignation de l'Univers , & 
le fommer de lui livrer l'eunuque Cryfaphe, 
premier miniftre de l'Empire. 

Tels étoient alors les héritiers des Scipion 
& des Emile; tels étoient les defcendans 



sur l'Hist. de France. 267 

de ces Romains qui avoient renvoyé à 
Pirrhus le traître qui étoit venu leur offrir 
de l'empoifonner. Vous parlerai -je de 
Sarus , tuant de fa main le Général François 
Herbogafte dans une conférence qu'il lui 
a accordée pour négocier avec lui ? Caffinus 
jurant fur les Evangiles un Traité de 
paix avec les Vandales, & (aïfiflànt cet 
ïnftant pour faire maflàcrer leurs troupes 
défàrmées (t) ! Quelle idée les barbares 
devoient-ils alors concevoir de ce peuple 
auffi célèbre autrefois par ks vertus que 
par fes victoires ? 

Si les Empereurs étoient devenus des 
Defpotes , leurs Miniftres étoient autant de 
Vifirs qui tyrannifoient avec autant d au- 
dace & peut-être plus encore de cruauté. 
Eucherius, oncle d'Arcadius, elTuie un 
refus de Lucien, comte d'Orient, auquel 
il demandoit une chofe injufte ; mécontent 
du Magiftrat , il s'en plaint au Miniflre. 

— - I ! ■ I il I 

(t) Hifloirc du bas Empire, terne VI 9 pag. 258 



268 /." Discours 

Rufin indigné, vole à Antioche, y arrive 
de nuit, & fait mourir Lucien fous les 
coups de fouet (u). 



o 

4- 



Dépravation des mœurs publiques; 
Affoiblijjement de Vefprït national. 

Les loix impuiflàntes étoient donc alors 
inutiles, & dès-là n'étoient plus regardées 
par les fujets , comme un frein qui pût ies 
arrêter eux-mêmes. On ne peut lire fans 
dégoût cette partie de i'hifloire de l'Empire , 
elle ne préfente par- tout que Je fpeélacle 
& de l'audacieufe fcélératefîe des Grands , 
& de l'horrible diflbiution des peuples. 
On frémit encore au feul récit des abomi- 
nables défordres qui régnoient en Afrique , 
iorfque les Vandales y vinrent exercer tant 
de cruautés. 

Ces Nations, qui de tous côtés fondoient 
dors fur les provinces Romaines, avoient 

(u) Hifloire du bas Empire, tome VI, page zj. 



sur l'Hist. de France. 269 

à leur tête des brigands avides : je ne ferai 
l'éloge ni de leur police , ni de leur huma- 
nité; mais il falloit que les mœurs des 
Romains fuffent alors bien viles, il falloit 
que l'indignation due à leurs crimes, fut 
bien générale, pour que tous ces Chefs 
fe crufTent envoyés de Dieu pour punir 
leurs excès. Alaric répétoit fans ceiïe à les 
Soldats, qu'une voix intérieure l'avertiiïbit 
de marcher contre Rome. Attila ne fe 
faifoit appeler le fléau de Dieu > que parce 
qu'il vouloit qu'on le regardât comme 
rinflrument de (es vengeances. Et le cruel 
Genferic , fortant un jour du port de 
Carthage, répondit à fon Amiral, qui lui 
demandoit de quel côté il vouloit conduire 
la flotte : Mène - là vers les Nations que 
Dieu veut punir. 

De toutes les parties de l'Empire, les 
Gaules étoient peut-être celles où les 
mœurs étoient le moins corrompues; mais 
cette belle contrée n'étoit plus peuplée de 
citoyens, le mot d'autorité ne réveilloit 



270 /. Discours 

plus dans les efprits que l'idée d'un pouvoir 
fans règle, & la patrie n'étoit plus qu'un 
nom. Le defir d amafler avoiî fuccédé à 1 am- 
bition de s'accroître ; on ne s'honoroit plus 
de fes actions , on s'enorgueiiliiïbit de (es 
dépenfes , & le luxe tenoit lieu de dignité. 
Pourvu que l'on jouît de l'opulence que 
Ton s'étoit procurée par les moyens les plus 
abjects, il devenoit égal que ce fût fous 
la protection des Goths ou fous celle des 
Romains. Ceux qui tenoient encore aux 
Empereurs, ne s'y attachoîent que dans 
l'efpérance d'arracher des grâces de leur 
foibleffe; cet intérêt venoit-il à difparoître? 
on ne craignoit plus leur autorité, & tout 
étoit égal dès que l'on n'avoit plus rien à 
perdre ou à gagner. Le courage manque 
ordinairement à une Nation avilie, Se on 
avoit vu difparoître, avec les mœurs, cette 
valeur antique qui en faifoit partie, & 
avoit été long-temps le caractère diftinctii 
des Romains; ils craignoient la mort qu'ils 
avoient bravée autrefois, la fuite n'étoit 



sur l'Hist. de France. 271 

plus une honte pour eux, & les fatigues 
de la guerre leur étaient infupportables. 
Voulez -vous connoître à quel point ieut 
lâcheté étoit méprifée ! lifez le difcours par 
lequel Attila encourage (es troupes au 
commencement de cette fameulè bataille, 
où il ne céda la victoire qu'aux Francs & 
aux Goths qu'Aëtius avoit raffemblés. « Ne 
connoiffez-vous pas , dit-il à {es Soldats , 
la pufillanimité des Romains , que la 
pouffière feule met hors de combat? 
Chargez-les pendant qu'ils font leurs évo- 
lutions , ou plutôt dédaignez un ennemi 
qui ne fe fignale plus qu'en faifant l'exer- 
cice. Attachez - vous principalement aux 
Alains & aux Vifigoths ; les Romains , qui « 
n'ont la hardieffe de nous attendre que 
parce qu'ils les voient dans leur armée, 
prendront la fuite dès qu'ils verront leurs 
troupes auxiliaires battues (x). » 

(x) Jornand. De rébus Goth. 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



CC 



ce 



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c< 



zjz i" D 1 s c o u r s 

5° 

Abus de F autorité de la part desMagiJlrats; 

Multiplicité des Importions ; 

Dureté des exaclions. 

Plus le pouvoir du Prince s'affoiblit r 
plus les tyrannies intermédiaires achèvent 
de le rendre odieux. Il y avoit déjà long- 
temps que les Empereurs étoient eux-mêmes 
maîtrifés par tout ce qui les environnoit : 
c'étoient tantôt les eunuques de leur Palais, 
tantôt les Officiers de leur Garde, tantôt 
le premier rebelle, qui ofoient ameuter le 
peuple. On avoit vu fous Honorius, Olympe 
engager ce Prince à avTembler fes Généraux, 
au milieu d'eux & en fa préfence, donner 
ordre aux Soldats de mafîacrer les amis & 
les créatures de Stilicon , forcer enfuite 
l'Empereur lui-même de foufcrire un arrêt 
de profcription contre ce Miniftre qu'il 
aimoit. Sous Arcadius, Gainas, à la tête 
des troupes, ofe lui demander le facriflce 

de [es favoris & de les Officiers, & l'obtient 

fous 



sur l'Hist. de France. 273 

fous Valentinien III. Ses ordres réitérés, 
& les plus vives inftances de Placidie fi 
mère, ne peuvent faire ceffer les funeft.es 
inimitiés d'Aè'tius & du comte Boniface: 
ceft malgré les défenfes de l'Empereur que 
fe donne la bataille meurtrière qui coûta 
tant de fang à l'Empire, & la vie à l'un 
de ces deux célèbres rivaux. 

Ceux qui pou voient tant contre le 
Souverain lui-même, que n'ofoient-ils pas 
contre (es fujets ! Plus les Magiftrats étoient 
éloignés du centre de l'Empire, plus ils 
fe croyoient affurés de l'impunité: l'Em- 
pereur n'étoit plus rien dans les Gaules, 
le Préfet du Prétoire étoit tout. Cette 
dignité > qu'Ammien - Marcellin appelle le 
comble des honneurs & un fécond Empire (y), 
Se Eunapius, une royauté à laquelle il ne 
manque que la pourpre , donnoit à ceux qui 
en étoient revêtus , le pouvoir le plus 
étendu pour opprimer & pour dépouiller. 



m— *- 



(y) Apicem honorum à? fecundum Imperium. A mm» 

m xxi. 

Tome I, S 



274 /.Discours 

Leurs Édits faifoient loi, &, comme je 
l'ai dit, ils levoient les impôts. Dans fa 
règle, on ne pouvoit les exiger fans un 
Édit de l'Empereur; mais bientôt, fous 
prétexte de veiller à la défenfe des Gaules 
envahies de toutes parts, le Préfet du 
Prétoire fe permit les exactions les plus 
énormes, & l'Empereur, qui n'étoit plus en 
état de réprimer l'abus, fe trouva heureux 
d'en profiter en s'appropriant une partie 
des dépouilles des peuples livrés à l'avidité 
de leurs Magistrats. S'il reftoit encore 
dans les places quelques patriotes vertueux , 
bientôt on fe défaifoit de ces incommodes 
furveillans ; car le Préfet du Prétoire, qui 
avoit eu autrefois le droit de faire ju^er 
à fon Tribunal tous les Officiers , foit de 
juftice, foit de police, foit de finance, 
s'étoit attribué celui de les deftituer arbi- 
trairement, & de ce moment les peuples 
perdirent leur dernière reffource. 

Auffi rien n'en 1 plus touchant que fa 
defcription du malheureux état auquel ils 



... 



sur l'Hist. de France. 275 

étoient réduits dans le v. c fiède ; eile nous 
a été laiffée par piufieurs Auteurs contem- 
porains, & entr autres par Salvien, prêtre 
de Marfeifle, témoin oculaire des malheurs 
de cette époque. Les impôts intolérables 
par leur multiplicité, i'étoient encore da- 
vantage par la dureté, ou plutôt par la 
cruauté des Officiers chargés de leur per- 
ception. Les hommes libres étoient traités 
en efclaves, & leurs plaintes, interceptées 
par des Magiftrats impitoyables , n'alloient 
jamais jufqu'à l'Empereur. Les Gaules fe 
dépeuploient , piufieurs citoyens fe ban- 
niifoient eux-mêmes, & aimoient mieux 
vivre pauvres , mais libres , chez les bar- 
bares, que defouffrir fous le gouvernement 
Romain, & l'efclava^e & rinjuftice. 

6.° 

Nécejjité des fecours étrangers ; Défenfe 

de l'Empire, confiée aux Barbares 

fes ennemis naturels. 

L'autorité , qui n'ayant plus droit de 

Sij 



276 /. Discours 

compter fur l'affection des peuples , ne pou- 
voit par conféquent s'affurer de leur fidélité, 
fut donc alors obligée d avoir recours aux 
barbares eux-mêmes, & l'Empire fe trouva 
dans l'entière dépendance de ceux-ci , lors- 
qu'il n'eut plus qu'eux pour défenfeurs. 

Leurs Chefs avoient plus d'une raifbiv 
pour defirer les dignités de l'Empire: ils 
ne convoitoient pas feulement les richefles 
qui y étoient attachées , ils ambitionnoient 
le pouvoir, & travailloient à fe procurer 
une domination abfolue, non - feulement 
fur les Romains dont ils fentoient bien, 
qu'ils deviendroient maîtres un jour, mais 
fur leurs propres fujets. Ceux-ci avoient 
vu les Romains du même œil dont nos 
Américains virent d'abord les Européens : 
ils s'étoient formé la plus haute idée d'un 
peuple qu'ils regardoient comme le con- 
quérant du Monde entier , 8c ce qui à leurs 
yeux étoit encore- d'un plus grand prix, 
comme ayant procuré aux Nations qu'ils 
avoient foumifes, cette culture admirable, 



sur l'Uist. de France. iyj 

tes magnifiques demeures , ce fade impo 
lant & cette multitude de plaifirs que 
Ton goûtoit dans les pays gouvernés par 
leurs Magistrats. Ils comparaient ia Cour 
du Préfet du Prétoire des Gaules, aux 
villages & aux chaumières des Germains, 
& en concluoient que ce peuple tenoit 
des Dieux mêmes & le droit & le pouvoir 
de commander à tous les autres. 

Un Général Goth , Suève ou Franc, étoit 
donc fur d'en impofer à (es propres fujets, 
s'il paroifîbit à leurs yeux revêtu d'un titre 
avec lequel on avoit fait de fi grandes 
chofes. C'étoit comme fi, dans l'Amérique 
feptentrionale, un Chef des Iroquois ou 
des Illinois fe fût montré aux guerriers de 
la Nation comme Lieutenant général des 
armées du grand Roi, & ayant, en cette 
qualité , fous (es ordres ces redoutables 
Européens. On voit encore un refte de 
ce préjugé dans la politique de Charle- 
magne, qui prétendit avoir plus de droit à 
Tobéiflance des Nations , & affecta d'exiger 

£> • • • 

b 11/ 



zyB i. Discours 

de nouveaux fermens lorfqu'il eut pris le 
titre d'Empereur des Romains. 

C'étoit donc pour dominer plus faci- 
lement leurs fujets indociles, que les Rois, 
barbares eux-mêmes , fe faifoient Magiflrats 
de l'Empire; mais c'étoit déplus encore, pour 
s'affurer un moyen de gouverner les anciens 
habitans, qui étoient encore en plus grand 
nombre que ces nouveaux venus. Par-là on 
fe mettoit peu-à-peu en poflèffion de l'auto- 
rité fouveraine & des revenus publics; par-là 
on de voit fe trouver tout placé lorfque 
l'Empire, dont tout annonçoit la chute, 
viendroit à s'écrouler de toutes parts. 

Ce fut fur-tout Théodofe-ie-Grand qui 
ouvrit aux Chefs des Nations étrangères 
la porte des honneurs & des charges; il 
crut avoir befoin de leurs troupes, il en 
eut à fa folde des corps entiers. Ricimer 
& Arbogafte, tous deux François, étoient 
Généraux de l'armée qu'il conduifit contre 
Maxence. Bauton , dont la fille épou/a 
Théodofe II, étoit de la même Nation, & 



sur l'Hist. de France. 279 

fut plufieurs fois Conful. Gondiac , roi des 
Bourguignons , ce grand - père de notre 
reine Clotilde , obtient la dignité de Maître 
de la Milice de l'Empire : fes quatre fils 
portent après lui le même titre; & Sigif- 
mond, fils de l'aîné, dans une lettre qu'il 
écrit en 515, à l'empereur Anaftafe , fe 
déclare fou fujet & Officier de l'Empire; 
il en obtient & la charge de Comte des 
largefles, & le titre de Patrice, qui fe 
perpétua dans le royaume de Bourgogne , 
même fous nos Rois. Ne voit-on pas, peu 
de temps auparavant, les deux Théodorics, 
dont l'un fut enfuite roi d'Italie, fe difputer 
l'office de Général des troupes du palais 
de Zenon? Invertis & dépouillés alterna- 
tivement de cette charge, ne fe font -ils 
pas la guerre entr'eux, & ne la font-ils 
pas même à l'Empereur pour fe la faire 
rendre ? n'en ftipuient-ils pas la reftitution 

par des Traités (7)! Enfin Clovis lui-même 

——————— - .« 

fa) Hift. du bas Empire, tome VIII, pag- ijf, 

S iv 



zSq i. Disc o u r s 

ne fe fit-il pas honneur de porter le titre 
de ConfuI, & de paroître au milieu de 
fa Cour avec les ornemens de cette dignité l 
& pour annoncer aux Gaulois ie pouvoir 
dont il étoit revêtu, n'affecla-t-il pas de 
prendre toujours la qualité qui défignoit le 
Maître de la Milice romaine (a)! 

Bientôt, non-feulement la plupart des 
Généraux de l'Empire furent barbares , les 
armées elles-mêmes ne furent prefque plus 
compofées que de ces nations ou S cy tiques 
ou Germaniques. Des troupes de Goths, 
de Huns, d'Allemands, étoient à la fol de 
des Empereurs, & les feules dont alors 
on eftimât la valeur & la difcipline (h). 
Voulez-vous maintenant connoîlre à quel 
degré de foibleffe fe trouvoient par -là 



H- 



(a) Vir inlufter- 

(b) Procope prétend que cette de'fiance que les 
Empereurs témoignèrent à leurs troupes , en chargeant 
des étrangers de la défenfe de l'Empire, acheva de 
(Jécourager les armées Romaines , & détruifit les reftes 
de l'efbrlt national. De Bdlo Goth. cap. /, 



sur l'Hist. de France. 281 

réduits les Souverains qui , ne comptant 
plus que lur le pouvoir militaire , s'étoient 
trouvés obligés de ie confier à des Nations 
dont l'intérêt étoit plutôt de détruire que 
de conferver la Monarchie romaine? Voyez 
Valentinien II, Iorfque le françois Arbo- 
gafte, difpofant en maître des troupes de 
ce Prince , l'abandonne à fon impuifîance. 
Réduit à chercher la mort, il la trouva 
dans Vienne ; mais il avoit celle de régner 
avant que de cerfer de vivre, & iorfqu'il 
mourut, il n'y avoit dans les Gaules ni 
Magiftrat, ni fimple fujet qui ofât encore 
obéir à Valentinien ou réfuter à Arbogafte. 
Et ce Suève Ricimer , dont les derniers 
Céfàrs d'Italie ne furent que les créatures 
& les Lieutenans , ne fut -il pas, fous 
leur nom , & leur Maître & celui de 
l'Empire? Telle étoit pourtant alors cette 
fouveraineté Romaine qui , trois fiècles 
auparavant, fembloit afpirer à la Monarchie 
univerfelle. 

Par quelles réflexions , Monfeigneur , 



282 //' D i s c o u r s 

ter minerai- je ce tableau des défordres qui 
dégradèrent d'abord & détruifirent enfin 
l'empire Romain! II en eft une que vous 
avez déjà faite fans doute, & que j'aurai 
plus d'une occafion de vous rappeler. C'eft 
que les Princes fe trompent toujours lorf* 
qu'ils croient accroître leur puillànce, de 
tout ce qu'ils ôtent à la liberté de leurs 
fujets : celui que rien n'arrête , doit toujours 
trembler pour fon autorité. Le defpotifme 
eft commode ; il flatte l'orgueil , il favorife 
l'indolence , mais il ne tient à rien , il n'eft 
que l'ufage de la force : celui qui ne peut 
tout que par elle, voit bientôt s'élever 
contre lui une force fupérieure qui l'écrafe 
à fon tour. Le pouvoir arbitraire perdit 
l'Empire, que les loix auroient confervé. 
Depuis plus de deux fiècles , les Empereurs 
étoient dans un état de guerre avec leurs 
propres fujets : les barbares décidèrent cette 
longue querelle , & la décidèrent en faveur 
des peuples opprimés, qui pardonnèrent 
plus aifément à ces vainqueurs étrangers 



/ 



SUR L'HlST. DE FrAJNCE. 283 

leurs violences & leurs ravages, qu'ils n'a- 
voient pardonné à leurs légitimes Maîtres 
cette lente oppreffion fous laquelle ils 
avoient gémi jufque-là. 

Une chofe en effet , hâta encore & 
facilita la révolution générale. Ces peuples, 
qui portoient par-tout avec eux leur patrie, 
& qui ne cherchoient qu'à la placer, à 
peine fe crurent -ils poiTefîeurs d'établiffe- 
mens folides, que, généreux autant que 
féroces, ils eurent eux-mêmes pitié des 
malheurs qu'ils avoient caufes : ils fentirent 
que leur gloire même avoit befoin de 
repos, & que leur puiflànce ne pouvcit fe 
foutenir que par l'humanité. Lorfqu'en 40 9 
les Suèves, les Vandales & les Alains par- 
tagèrent l'Efpagne , défarinés & tranquilles , 
ils fe crurent chez eux , & furent doux & 
humains ; ils firent de bonnes loix , & 
rappelèrent, par leurs bienfaits, les malheu- 
reux habitans qui s'étoient expatriés. J'en 
peux dire autant des Goths & des Bourgui- 
gnons dans les Gaules ; cruels en guerre , dès 



284 i- er Discours 

qu'ils furent en paix , ils laifsèrent à leurs 
nouveaux fujets leur liberté Se leurs loix. 
Les Empereurs avoient traité en ennemis 
les peuples fournis à leur gouvernement; 
les barbares traitèrent les ennemis vaincus 
comme des fujets. 

Règle générale, Monfeigneur: on peut 
toujours annoncer à un gouvernement fa 
fin prochaine, lorfqu'on le voit injufte & 
deftructeur ; on peut lui prédire profpérité 
& durée, iorfqu'il eft jufte & bienfaifant. 
Tel efl l'ordre de la Nature; tels font les 
loix de fon Auteur. C'étoient ces loix 
mêmes que Moïfe annonçoit à la Nation 
choifie, quand il lui préfentoit le bonheur 
& la puifïance comme une récompenfe de 
la fidélité ; l'abaifTement , la honte , les 
calamités, comme la peine due à (es pré- 
varications. Si vous écoutei, difoit-il aux 
Ifraëlites , la voix dû Seigneur votre Dieu , 
en gardant & obfervant toutes fes ordon- 
nances , il vous élèvera au-dejjiis de toutes 
les Nations qui font fur la Terre , & il 



sur l'Hjst. de France. 285 

bénira les travaux de vos mains. Si vous ne 
vouki point l'écouter, il enverra parmi vous 
l'indigence & la famine ; vous fer ei opprimés 
par des violences , fans que vous ayie^ per- 
forme pour vous délivrer ; vous époufere^ une 
femme , & un autre la prendra pour lui ; vous 
bâtirei une maifon , & vous ne l'hahitereipas. 
Un peuple qui vous fera inconnu, dévorera le 
fruit de vos travaux: le Seigneur fera venir 
d'un pays reculé & des extrémités de la Terre, 
un peuple qui fondra fur vous comme un 
aigle fond fur fa proie , & dont vous ne 
pourrez entendre la langue: un peuple fer & 
infoie nt , qui ne fera touché ni de refpeâ pour 
les vieillards , ni de pitié pour les enfans. 

Ici, Monfeigneur , le législateur cTIfraè'i 
promet -il des miracles? menace-t-il fa 
Nation d'une punition furnaturelie ? Non, 
il ne fait que tracer , par le commandement 
de Dieu même, la fuite & l'inévitable 
effet de l'ordre qu'il a établi dans l'Univers : 
car la Providence punit & récompenfe le 
genre humain, comme elle le gouverne; 



2 86 /. Discours 

elle n'a beioin pour, cela, que de cette 
légifiation auffi univerfelle qu'uniforme , 
qui eft en même temps & la règle de 
nos aclions, & la caufe des biens ou des 
maux qui nous arrivent. L'Auteur de la 
Nature a dit à l'homme : Choifis entre la 
vertu & le vice , & ce choix décidera ta 
puiffance ou ta foibleffe , tes fuccès ou tes 
revers. Telle eft la morale de toutes les 
hiftoires : l'empire Romain vient, Mon- 
feigneur, de vous en donner une grande 
leçon. Il eÛ temps de porter les lumières 
du même flambeau fur la naiflance & fur les 
progrès de la. Monarchie dont vous devez 
un jour être le Chef. Il eft temps de vous- 
faire connoître le Fondateur de l'empire 
François, & les eau /es de la révolution qui 
le fubititua à l'autorité des Céfars. 

s. ni. 

Cl VI S. Etabliffement des François 
dans les Gaules. 

Les Vifigoths & les Bourguignons 



sur l'Hist. de France. 287 

poifédoient une partie des Gaules: leur 
gouvernement étoit établi, & depuis long- 
temps leur droit, né de la conquête, avoit 
été reconnu & avoué par les Empereurs, 
Les François , qui dévoient les éclipfer & 
renverfer la puiiîànce de ces Etats naifîans , 
étoient encore au-delà du Rhin , lorfqu'en 
481 Clovis, l'un de leurs Rois, fuccéda 
à Childéric fon père, & fut reconnu, à 
l'âge de quinze ou feize ans, pour le Chef 
fuprême de la principale tribu des Francs, 
qui étoit celle des Saliens. 

Sa famille étoit fans doute en pofîeffion 
de régner fur les Francs; car ceux que 
Grégoire de Tours nous nomme comme 
Chefs des autres Tribus , étoient tous 
proches parens de ce jeune guerrier : tous 
portoient le titre de Rois ; & ce feul 
titre que les Auteurs contemporains leur 
donnent fans difficulté, & qui, dans la 
langue des Romains, annonçoit l'exercice 
d'un pouvoir abfolu, ne nous permet pas 
de les regarder comme les Chefs d'une 



288 /." Discours 

République. Mais ce qu'ils étoient au-delà 
du Rhin, doit nous être affez indifférent, 
car la monarchie Françoife n'a commencé 
que dans les Gaules. C'en 1 -là que Clovis 
eut des propriétés à protéger, des ioix à 
maintenir, des cités libres à conferver 
dans leurs droits. 

Le temps qu'il choifit pour venir for- 
mer, fur ies ruines de l'empire Romain , un 
établiilement folide & durable, fait con- 
noître fon génie. Vous y voyez l'exécution 
d'un plan long -temps & profondément 
médité par une ligue guerrière; car toutes 
ces tribus Françoifes connues fous différais 
noms, n'étoient fans doute confédérées que 
pour remplir ce grand objet. 

L'empire Romain venoit d'être détruit 

en Occident. Odoacre n'avoit aucun droit 

fur les Gaules , & les empereurs Grecs en 

étoient trop éloignés pour les défendre. 

Les Vifigoths & les Bourguignons étoient 

en guerre, & celles des provinces qui 

n'avoient point encore fubi le joug de ces 

barbares , 



sur l'Hist. de France. 289 

barbares, étoient fans Maître. Les peuples 
étoient malheureux, les Evêques, me- 
contens de voir régner l'Arianifme fur la 
moitié de la patrie commune; tous defi- 
roient un nouveau gouvernement. 

Entrez, Monfeigneur , dans le confeil 
de cette Nation qui déformais va jouer 
un û grand rôle; préfidez à cette délibé- 
ration importante qui va former le plan 
& affurer le fuccès de fon établiffement. 
j'aime à croire que vous euffiez parlé 
à peu -près en ces termes à la famille 
de Clovis, &. aux différens Chefs qu'il 
confuîta* 

« Jufqu'au règne du foible Honorius, 

îeur euffiez-vous dit , la nation des Francs « 

a dû regarder les Romains comme fes 

ennemis naturels : ce font eux qui ont 

voulu forcer vos pères dans ces marais & « 

dans ces forêts, où ceux-ci ont tant de « 

fois combattu pour l'honneur & pour la « 

liberté. Alors toute alliance étoit dange- « 

reufe avec ce peuple qui fe croyait « 
Tome 1. T 



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290 i. er Discours 

« deftiné à commander à tous ies autres : les 
« Francs ont pu , par des Traités paflàgers f 
« fe fouftraire au danger de i'oppreffion , 
«jamais ils n'ont dû s'attacher irrévoca- 
« blement à des Alliés qui enflent été 
« infailliblement leurs Maîtres. 
« Trop foibles cependant alors pour être 
« perpétuellement en guerre , vos difTé- 
« rentes Tribus n'étoient pas affez unies pour 
« la faire avec ce concert durable qui feul 

pouvoit garantir le (uccès de vos vues. 

Votre politique a dû fe borner à défendre 
« votre territoire , à vous maintenir fur les 
«bords du Rhin, à obferver, à faifir les 
« occafions de vous étendre. Pendant ce 
™ temps -là, vous vous êtes formés vous- 
« même par les arts & par les loix de 
* cette Nation qui avoit fur toutes les autres 
«un fi terrible afcendant, mais que vous 
« avez enfin appris à connoître : elle man- 
« quoit de grands hommes , car c'efl la 
« première maladie des Empires qui corn- 
« mencent à saffaifler; vous lui avez vous- 



» 



» 



sur l'Hist. de France. 291 

même fourni des Généraux d'armée. Vos « 
Soldats ont appris la difcipline dans les « 
camps des Romains ; leur langue vous eft « 
devenue familière; leurs provinces vous « 
font connues, & vous êtes en état de « 
faire la guerre dans les Gaules avec plus « 
de fuccès que Varus ne la fit autrefois « 
dans les forêts de vos pères. « 

Lorfque ces riches contrées, qui depuis « 
û long-temps étoient l'objet de vos vœux, « 
ont été , fous Honorius , envahies & dé- « 
chirées par des peuples qui , depuis cette « 
époque, femblent vous préparer les voies, « 
vos intérêts n'ont point changé, mais 
votre conduite a dû fe prêter aux circons- 
tances. Vous n'étiez pas afîez forts pour u 
rélifter feuls aux Alains , aux Vandales , « 
aux Goths & aux Bourguignons, & il « 
eût été dangereux pour vous de les laiffer « 
devenir les maîtres abfolus des provinces « 
de l'Empire. Vous deviez voir avec« 
plaifir ces nouveaux venus porter les « 

derniers coups à la grandeur Romaine ; « 

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292 i! r Discours 

» ils dévoient renverfer cet édifice déjà 
» tant de fois ébranlé, mais il ne falloit 
» pas qu'ils s'en partageaient irrévocable- 
é ment les débris. Dans cette pofition , 
>> vous deveniez donc les alliés naturels des 
» Romains vos anciens ennemis: il n'étoit 
pas queftion de leur rendre leur gloire , 
leur pouvoir fe détruifoit de jour en 
»jour, & votre intérêt n'étoit pas de le 
» conferver; mais votre intérêt n'étoit pas 
» non plus qu'ils cédaflent fur le champ 
» les Gaules à des peuples robuftes , que 
» vous auriez eu quelque jour trop de 
» peine à vaincre. 

» Auffi avez- vous toujours fuivi ce prin- 
» cipe de conduite. Depuis la trahifon de 
» Stilicon , on vous a vus , beaucoup plus 
» fouvent qu'auparavant, les défenfeurs des 
» Romains ; il étoit beau d'être même leurs 
» protecteurs. Par -là, vous vous affiliiez 
» le droit de devenir un jour leurs Maîtres ; 
» alors , plus que jamais , vous exerçâtes les 
>» dignités de l'Empire , vous commandâtes 



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sur l'Hist. de France. 293 

fes armées , vous kiflàtes apercevoir votre « 
(upériorité, qui devenoit ie rempart des 
Gaules. Qu'étoient au refte ces Romains, 
au fecours defquels vous confentiez de 
marcher? Malheureux &: foibles reftes 
dune Nation autrefois conquérante, & 
fe foutenans encore dans quelques pro- 
vinces, tandis que toutes les autres avoient « 
fubi un joug étranger, pouvoient-ils fe « 
regarder comme jouant un rôle principal « 
dans ces fcènes violentes & terribles ?« 
Ce n'étoient plus les Francs qui étoient" 
auxiliaires des Romains , ils étoient de- « 
venus la puirîance principale à laquelle « 
ceux-ci étoient obligés de s'attacher, car « 
fans vous ils n'euflent rien çonfervé dans 
les Gaules. 

Vous avez donc fuivi fes règles d'une 
fage politique, lorfque vous vous êtes 
joints à Aëtius <Sc aux Goths eux-mêmes.** 
contre les Huns , & lorfque , fous Chil- 
déric, vous avez combattu pour Égidius 
contre ies Goths. Votre intérêt a été de « 

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294 ir Discours 

» contenir ceux - ci dans les bornes preP- 
écrites à leur domination, & d'empêcher 
les Bourguignons d'étendre leurs fron- 
» tières. PrefTés d'un côté & d'un autre 
par ces voifins dangereux, les Romains, 
qui reconnoiflbîent encore les Empereurs, 
mais qui n'attendoient plus d'eux ni 
fecours, ni défenfe, ont dû vous regarder 
comme leurs bienfaiteurs ; & telle fut 
toujours la fupériorité la plus légitimement 
acquife. De vôtre côté, vous avez dû 
veiller fur ce territoire des Gaules , fur 
lequel Rome réclamoit encore des droits; 
vous avez dû même le défendre, non 
pour le lui conferver , car elle ne pouvoit 
plus en jouir, maïs pour vous y établir 
un jour, foit par des conquêtes faciles, 
foit par des Traités dont vous pourriez 
dicler les conditions. 

Voici le moment de recueillir les fruits 
de votre prudence. L'empire Romain 
vient d'être détruit en Occident; ce vafle 
corps n'a plus de tête, & les barbares fc 



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sur l'Hist. de France. 295 

partagent (es membres fanglans : la portion « 
que vous devez regarder comme votre « 
héritage, eft fous vos yeux, & vous avez « 
confervé la place où vous devez aujour- 
d'hui fonger à vous établir. Les peuples 
qui l'habitent, incapables de fe rendre 
indépendans , & de former au milieu de « 
leurs voifms un Etat ifolé, doivent devenir « 
nécefîairement la proie des uns ou des 
autres. Confolez de la chute des Céfars , 
ceux qui peuvent encore les regretter; « 
attachez- vous ceux qui, indifférais à la« 
gloire de Rome, n'envifagent que le 
bonheur de leur patrie; ayez fur -tout 
l'air de protéger des peuples qui ont encore 
des loix , mais qui n'ont plus de Souve- «= 
rains; rendez aux premières leur refîbrt« 
& leur activité, vous prendrez bientôt 
la place des autres , & les hommes iront 
au-devant de votre puifîànce, dès qu'ils 
attendront d'elle la fureté, l'abondance & 
la paix. La conquête du pays n'efl plus 

rien , lorf que vous aurez commencé par « 

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296 I er D I S C U R s 

» celle des affections & des volontés : vos 
bienfaits auront jeté les fondemens de 
votre autorité; vos armes n'auront prefque 
plus rien à faire. » 

Clovis parut d'abord fuivre ce plan; il 
fembla fe prêter aux vœux d'un peuple 
qui, abandonné par (es légitimes Maîtres, 
appeloit à fon fecours une autorité jufle & 
bienfaifante : une feule bataille lui livra les 
reftes de l'empire Romain dans les Gaules. 
Quelques Auteurs prétendent qu'il opprima, 
qu'il dépouilla , qu'il réduifit en fervitude 
les Romains. Si vous fuivez ks démarches , 
û vous obfervez fa politique, vous trou- 
verez au contraire que, par rapport aux 
anciens fujets de l'Empire, il fut le plus 
doux & le plus humain des conquérans; 
il ne fut cruel & injufïe qu'envers fâ 
famille. Il gouverna les Gaules , il fubjiigua 
fa Nation ; il n'arracha le pouvoir qu'à ceux 
qui euffent été en état de le lui difputer. 
Les Romains firent plus que lui céder le 
fceptre, ifs parurent le lui déférer; & 



sur l'Hist. de France. 297 

fentit que û la Germanie lui avoit fourni 
des Soldats , la Gaule feule alioit lui donner 
des fujets. 

Ce fut , Monfeigneur, en 48 6*, dix ans 
après la mort d'AugufluIe , que Clovis patla 
le Rhin à la tête d'une armée formidable. 
Un roi Franc , nommé Sigebert , avoit déjà 
attaqué <Sc pris la ville de Cologne, & 
ce fut vraifemblablement par -là que les 
François , réunis , entrèrent dans les Gaules, 
pour ne les plus abandonner. La forêt des 
Ardennes couvrit une partie de leur 
marche, & fans attaquer d'autres places, 
ils vinrent droit à Soifîbns. 

Celui qui avoit alors le commandement 
général de toutes les troupes Romaines dans 
les Gaules, étoit Siagrius, fils de ce comte 
Egidius fi célèbre dans notre hiftoire. H 
n'étoit point , comme fon père , Maître de 
la Milice, il avoit confervé , fans titre, 
l'autorité fur les armées, & tout le Militaire 
s'étoit rallié fous (es ordres; car, dans ces 
temps d anarchie, quiconque diipofoit âes 



298 /.Discours 

Soldats, étoit regardé comme le Repré- 
fentant de la puifiance impériale. 

Siagrius , informé de la marche de 
Clovis , avoit aflemblé fon armée , qui 
vraifemblablement n'étoit compofée qu-e de 
Romains; car, comme je l'ai dit, Clovis 
avoit choifi, pour entrer dans les Gaules, 
le temps où les Bourguignons & les 
Vifigoths , en guerre les uns contre les 
autres, nepouvoient fecourir aucune autre 
puifiance. 

II paroît, par le récit de Grégoire de 
Tours , que le Monarque François envoya 
fur le champ fommer le Général Romain 
de lui marquer le champ de bataille où 
les deux armées dévoient vider ce fameux 
différend. Siagrius accepta le défi ; la bataille 
fe donna fous les murs de Soiflbns, les 
Romains y furent vaincus, & Siagrius, 
dont la témérité acheva la ruine de fon 
parti, n'entreprit pas même de le rétablir, 
il prit la fuite, & fe fâuva à la Cour 
d'AIaric, roi des Vifigoths, 



sur l'Hist. de France. 299 

Notre objet, Monfeigneur , eft moins 
de vous rappeler des faits qui vous font 
connus, que de vous fuggérer, à leur 
occafion, des réflexions qui puiflent vous 
inftruire. Cette bataille unique , qui décida 
du fort des Romains dans les Gaules , 
eft-il concevable que Siagrius Tait acceptée 
avec tant d'imprudence! Une armée corn- 
pofée de différentes Tribus dont l'union 
peut n'être que pafîagère , une armée 
commandée par un jeune Prince de vingt 
ans, qui a pour rivaux, & peut-être pour 
ennemis fecrets les Chefs qui commandent 
fous Ces ordres, entreprend de s'emparer 
d'un pays couvert de places fortifiées , 
défendu par des troupes aguerries, & 
environné de Nations puiflàntes intéreflees 
à prendre elles-mêmes le parti des Romains. 
Clovis ne s'eft rendu maître d'aucune des 
villes qu'il a laifîees derrière lui: il arrive, 
il demande la bataille, & fur le champ on 
commet au hafard du combat les refies 
du nom & de la gloire des Romains. 



300 i. D i s c o u r s 

Qu'enfliez- vous fait, Monfeigneur , à la 
place de Siagrius? D'un côté vous eufliez 
veillé avec affez d'attention fur le territoire 
qui vous eût été confié, pour être averti 
à temps de Ja marche des ennemis. Le 
chemin eft long de Cologne à Soiflbns; 
vous eufliez eu le temps de diftribuer des 
troupes dans les places, de fortifier celles 
qui auroient été trop foibles , de fournir 
de vivres & de munitions celles qui 
dévoient réfifter aux premiers efforts des 
François; fur-tout vous eufliez travaillé à 
mettre la ville de Soiflbns en état de 
foutenir un fiége long & difficile, pendant 
lequel vous eufliez pu négocier, foit avec les 
Bourguignons , foit avec les Vifigoths, que 
leur propre intérêt avertiflbit de fe réunir 
contre une invafion qui ne les menaçoit 
pas moins que les Romains. 

Bientôt le courage impétueux des roi^ 
Francs eût été ralenti par les obftacles: 
fans celle arrêtés dans leur marche par 
des fiéges, ou harcelés par des combats, 



sur l'Hist. de France. 301 

peu- à -peu ils fe fuflent rebutés par fa 
difficulté de l'entreprife. En leur coupant 
les fubfiftances , en arrêtant les convois qui 
dévoient les leur procurer, en les tenant 
(ans ceffe dans la défiance & fur leurs 
gardes , on eût réveillé les méfintelligences 
de leurs Chefs, on eût peut-être excité 
des divifions dans leurs troupes, & cette 
armée fi terrrible lorfqu elle parla le Rhin , 
ou fe feroit diffipée dans les Gaules , ou , 
ce qui eût été le parti le plus (âge pour 
les Francs, feroit retournée en bon ordre 
dans leur pays. 

Mais û l'intérêt des Romains étoit de ne 
rien hafàrder, celui de Clovisau contraire, 
étoit de tout rifquer. Ce Prince (a voit 
mieux que perfonne combien il devoit peu 
compter fur rattachement & fur la fidélité 
des autres Rois [es alliés. Cararic , l'un 
d'eux , avoit formé le deffein de le tromper ; 
& lorfque l'armée s'ébranla , il fe tint tran- 
quille avec fa divifion , réfdfu de demeurer 
fpedlateur du combat , & de paroître venir 



302 /. Discours 

au fecours du vainqueur : il eût tombé fur 
les Saliens eux-mêmes, s'ils euflènt été 
entamés par les Romains ; & l'un des éloges 
que nos Hiftoriens donnent à Clovis , eft 
d'avoir aperçu la perfidie , & d'avoir pu 
la diffimuler dans un moment fi décifif. 
Avec de pareils dangers à craindre, avec 
des troupes dont il n'étoit pas toujours le 
maître , Clovis fent que s'il s'occupe à 
prendre des villes , tout eft perdu pour lui. 
Son grand intérêt eft d'étonner les ennemis 
par la hardiefte de fa marche, de leur en 
impofer parla fierté de fa contenance , d'alier 
au combat , & d'éblouir , par un grand 
fuccès, des hommes qui ont ceffé d'eftimer 
leur propre Nation. Dix fiéges heureux 
pou voient le ruiner, une victoire gagnée 
étoit décifive; & fi elle étoit perdue, les 
Francs, depuis long-temps, étoient accou- 
tumés à ces irruptions rapides ; ils ne 
pouvoient d'ailleurs être pourfuivis que juf 
qu'à la forêt des Ardennes, où ils favoient 
bien que les Romains n'engageroient jamais 



sur l'Hist. de France. 303 

leurs troupes. Un Général qui n'eût été 
qu'habile, auroit peut-être pris plus de 
précautions. Dans Clovis , l'audace fut un 
trait de génie ; la prudence même lui 
ordonnoit de rifquer la bataille; car Siagrius 
mettoit au jeu les reftes de la puiiïànce 
Romaine, Se Clovis ne hafardoit qu'une 
défaite réparable. 

Dès que ce Prince fut que le Général 
Romain s'étoit réfugié à la Cour des Vifi- 
goths, il envoya fommer le jeune Alaric 
de le lui livrer. Ici on eft également 
étonné & de la hardiefle de la fommation , 
& de la foiblefle du Prince qui confent à 
y déférer. Siagrius, livré à Clovis, fut 
long-temps tenu en prifon , & pendant ce 
temps-là, les Francs achevèrent de fe rendra 
maîtres du pays dont il avoit eu le comman- 
dement. Lorfque Clovis s'en vit paifible 
pofTefTeur , il fit en fecret décapiter le 
malheureux prifonnier. 

Il n'eft pas difficile d'apercevoir les 
raifons qui déterminèrent le roi des Francs 



3 04 i: Discours 

à pourfuivre Siagrius jufque dans fon afyle : 
les Vifigoths Ploient alors la Nation la plus 
puifîante des Gaules , & il étoit à craindre 
que le Général vaincu n'obtînt d'elle des 
fecours, à la tête defquels il pût venir un 
jour revendiquer un pays dont il fe croyoit 
le légitime Maître. Tant que Siagrius eût 
été à la Cour d'AIaric , les Romains euffent 
regardé le jeune roi des Vifigoths comme 
leur efpérance & leur appui ; fi au contraire 
il étoit aflèz foible pour le livrer , il deve- 
noit encore plus odieux par fa lâcheté, 
que Clovis n'avoit été redoutable par fa 
conquête. Or ce Prince, qui avoit d'abord 
voulu épouvanter les Romains pour les 
mieux foumettre, ne perdoit point de vue 
le grand projet de les détacher de tout 
autre gouvernement que du fien. 

L'intérêt des hommes fut toujours d'être 
juftes; le premier devoir de la fouverai- 
neté, eft d'en avoir le courage. Ici Alaric 
auroit été meilleur politique, s'il eût été 

généreux* 

Par- là 



sur HHist. de France. 305 

Par -là il eût mis dans ks intérêts tout 
ce qui reftoit encore de Romains dans les 
Gaules; & s'il eût été néceflaire de fou- 
tenir la guerre, elle eût eu pour motifs 
les loix mêmes de l'humanité. 

Un autre intérêt lui parut fupérieur , 

parce qu'il fut regardé comme l'intérêt du 

moment; lesVifigoths & les Bourguignons 

étoient en guerre. Ceux-ci étoient devenus 

beaucoup plus voifins de Ciovis par fa 

conquête ; il pouvoit donc joindre ks 

troupes aux leurs , & cet Allié redoutable 

pouvoit faire pencher la balance. Ce fut cette 

crainte qui détermina Alaric à être injufte 

& cruel , & , comme il arrive prefque 

toujours , il n'en fut pas plus heureux dans 

la fuite. Dans cette occafion, la foibleiïe 

fut donc une imprudence; il lui eût été 

plus facile alors d'arrêter le cours des 

conquêtes des Francs, qu'il ne le fut. de 

leur réfifter iorfqu'ifs eurent mis dans leur 

parti les Romains , dont ils n'étoient alors 

que les ennemis & les vainqueurs. 
Tome L U 



306 i. er D 1 s c ou rs 

Le defir que Clovis avoit de gagner la 
confiance des anciens fujets de l'Empire, 
& de fe les attacher pour affermir fa 
puiflànce , paroît fur-tout dans cette guerre 
qu'il fit pour s'emparer du territoire confié 
à Siagrius. Par- tout on le voit occupé à 
fe concilier l'amour des peuples , qui depuis 
longtemps étoient également vexés & par 
les Généraux Romains & par les Chefs 
des armées barbares. II connoiffoit mieux 
que perfonne quelle étoit alors la feule 
autorité que les peuples refpeélaffent , il 
voulut la mettre de fon parti. 

Au milieu des calamités qui les afïïi- 
geoient , la Religion de Jéfus-Chrifl 
exerçoit fur eux le plus ancien, le plus 
naturel, le plus irréfifiible de tous les 
pouvoirs, celui de la bienfaisance. Les 
Évêquesétoient'feulsles confolateurs d'une 
Nation dont tant de Guerriers & de 
Magiftrats dévoroient la fubftance. Elus 
par le Clergé, qui ne manquoit guère 
d'interro<*er les vœux du peuple , c'étaient 



sur l'Hist. de France. 3 07 

prefque tous des citoyens éclairés & ver- 
tueux , déjà connus par leur éloquence , 
par leurs aumônes , fouvent par les fervices 
importans qu'ils avoient rendus à leur ville ; 
car lorfque la violence fait taire toutes 
les loix, laraifon, l'humanité, l'éloquence, 
les lumières deviennent infenfiblement 
les feules puifîànces que les malheureux 
puifîent invoquer & mettre entr'eux & 
leurs oppreffeurs. Telle fut l'autorité du 
Clergé des Gaules, au milieu des bar- 
bares qui les dévaftoient : c'étoient des 
Évêques qui fe chargeoient d'aller négocier 
avec les Chefs de ces Nations conqué- 
rantes, flipuler les intérêts des villes, & 
racheter le fang & la fortune de leurs 
concitoyens par des contributions dont 
ces Parleurs refpeclables payoient eux- 
mêmes la plus forte partie. Les charmes 
de leur converfation , la douceur de leurs 
mœurs, leur noblefle, leur défmtérefTe- 
ment , leur charité touchoient prefque 
toujours ces Princes guerriers. Admirateur^ 

Uij 



308 /."Discours 

de la vertu, ils apprenoient des Évêques (c) 
le véritable moyen de s'attacher les peuples, 
& l'art de les gouverner. 

Ne foyez donc pas furpris de voir Saint 
Rémi écrire à Ciovis , avant même que ce 
Monarque eût embrafle le Chriftianifme , 



(c) Dans toutes les autres provinces envahies par 
les Barbares, on aperçoit dans leurs Chefs le même 
refpecl pour la vertu des Évêques. Ce furent ceux-ci 
qui, en 4-29, négocièrent un Traité entre les malheu- 
reux Efpagnols & le roi des Suèves, Hermeneric : 
Saint Épiphane, évêque de Pavie, réconcilia l'em- 
pereur Anthemius & Ricimer. « Anthemius, difoit 
» Ricimer, fait bien employer la vertu qu'il n'a pas; 
3> il me combat, par fes rufes, jufque dans les depu- 
is tations qu'il m'envoie ; il choifit le feul homme 
capable de me vaincre. » 

Théodoric, faifant la guerre à Odoacre en Italie , voit 
arriver ce même Saint Épiphane, & dit à fes courtifans : 
« Voici le plus fort rempart de Pavie ( il venoit de 
« prendre cette ville ) : cet homme , dont l'extérieur 
53 eft fi fimple, n'a pas fon femblable dans l'Univers; 
» nous pouvons lui confier nos femmes & nos enfans, 
& ne fonger qu'à la guerre. » Aufli ïahTa-t-il à Pavie 
fa mère, fa feeur & fa femme fous la garde de 
l'Évêque, & fous la fauve-garde de la Vertu & de 



la Religion. 



sur l'Hist. de France. 309 

lui demander des grâces, lui donner même 
des avis. Les Evêques avoîent Je plus grand 
crédit dans leurs dîocèfes, & la plus flat> 
teufe confidération auprès des Rois. Ciovis 
méprifoit fans doute ces Magiflrats foibies 
& avides, par qui il voyoit depuis long- 
temps occupées toutes les grandes places de 
ladminiftration ; mais il voyoit des Parleurs 
fages & bienfaifans régner fur les efprits , 
& exercer dans leurs villes la douce 
autorité des pères de famille les plus chéris. 
Ce fpeclacle touchant le dilpofoit infenfi- 
blement à refpeéler la Religion (ainte qu'il 
embraiîà dans la mite, & qui n'a jamais 
été ni abandonnée, ni altérée par (es 
fuccefTeurs. 

En attendant, il voulut fur-tout diminuer 
dans i'efprit des Chrétiens [es nouveaux 
fujets, la terreur que dèvoit naturellement 
leur infpirer îa préfence d un Maître ado- 
rateur des faux Dieux. H réprima lui-même 
la licence & les excès des Soldats; it 
empêcha le pillage des églifes , & marqua: 

Uiii 




3 i o i. er Discours 

la plus grande déférence pour les prières 
du Clergé. L'hiftoire fameufe du vafe de 
SoifTons en eft une preuve ; & j'ai d'autant 
plus de raifon de la rappeler ici , que cette 
anecdote célèbre eft devenue le texte d'une 
fouie de commentaires peu réfléchis qu'ont 
faits , fur notre ancien gouvernement , des 
Auteurs plus attachés à leurs fyftèmes , 
que curieux de rechercher de bonne foi 
la vérité. 

Lorfque Clovis paflà fous les murs de 

Ikti/Vtlk Reims, où il n'entra pas pour éviter le 

défordre, quelques Soldats s étant écartés, 
trouvèrent le moyen de fe jeter dans la 
ville , & y pillèrent une églife. Au nombre 
des dépouilles, fe trouvoit un vafe très- 

(t $v4/mV g ranc l & très-précieux, dont Saint Rémi 

crut devoir folliciter & pouvoir obtenir la 
reftitution. II envoya quelques Eccléfiaf- 
tiques le redemander au Roi; ceux-ci en 
furent bien reçus : mais comme il n'eût 
pas été poiîible de retrouver alors dans le 
butin qu'emportoit l'armée, l'objet réclamé 



1 • 

^sur l'Hist. de France. 311 

par l'Évêque , Ciovis ordonna aux Députés QtCFlïtv. 
de le fuivre jufqu'à Soiffons, où devoit fe 
faire le partage général. 

Lorfqu'au rendez -vous de toutes les 
troupes , le butin eft. raffemblé, Ciovis 
demande qu'on mette dans la portion qui 
doit lui appartenir à lui-même, le vafe 
réclamé par l'églife de Reims. Tous les 
Chefs de l'armée répondent que le Roi 
eft le Maître : un feul Soldat lève fa hache, 
en frappe le vafe , & dit infolemment que 
le Roi n'aura que ce que le fort lui affi- 
gnera pour fa part. Tous font étonnés, 
irrités même de ce difcours; le Roi feu! 
ne montre ni furprife, ni colère; il fe 
contente de fe faire apporter le vafe, & 
de fa main il le remet aux Eccléfiaftiques 
députés par Saint Rémi. 

Un an après , Ciovis fait dans un champ £U (X^rUô ctis 

de Mars la revue générale de (es troupes: Jlidri „ 

Jorfqu'il arrive à ce Soldat, il trouve ks 

armes mal en ordre , il lui arrache fa hache 

& la jette par terre; au moment où le 

U iv 



3 12 7 - Discours 

malheureux fe baiïfe pour la ramafler, le 
Roi, d'un coup de la fienne, lui fend la 
tête, en difant: Souviens -toi du vafe de 
Soijfons* 
«*« Diroit-on que des Ecrivains, dont les 

opinions font directement oppofées , ont 
également cité ce fait comme une preuve 
de leur fyftème fur le caractère & les ioix 
de la monarchie Françoife. Le comte de 
/à / '' j^/^BouIainvilIiers, dans fon hiftoire de l'ancien 

gouvernement de la France (d) , y voit 
( ce (ont fes propres termes ) « un exemple 
» de l'ancienne liberté des François & de 
» l'étendue de leurs droits , puifque l'oppo- 
» fition d'un feul mettoit obftacle à la 
volonté du Roi. Il y voit enfuite, dit-il, 
celui d'une entreprife contre ce droit & 
» cette liberté , ou plutôt l'ufage d'un faux 
» prétexte pour perdre un homme non 
coupable , mais odieux. » 

Cet Auteur fuppofe , comme on le voit , 
que le vafe ne fut point rendu, & que 

(d) Page jo* 



yy 



>y 



sur l'Hist. de France. 3 1 3 

la volonté du Roi demeura impuiflante: 

il en conclut qu'un feul fujet avoit le droit 

d'arrêter les ordres du Monarque; mais le 

texte même de Grégoire de Tours dément tjïXtf ^ l j &h 

cette conféquence. Non-feulement Ciovis' J frurj 

prit le vafe & le reftitua , mais dans cette 

occafion, tous les principaux de l'armée 

rendirent à fon autorité un témoignage qui 

prouve beaucoup plus pour elle, que la 

brutalité d'un Soldat ne prouvoit contre 

les droits de la fouveraineté. Grand Roi , 

répondirent-ils, tout ce que nous voyons ici 

ejl à vous, & nous-mêmes femmes fournis à 

votre puijfance abfelue ; faites donc ce qu'il 

vous plaira, car aucun de nous n'a le droit 

de réfifler à votre autorité (e). 

Prenez-y garde , ce ne font point les Ro- 
mains vaincus qui s'expriment en ces termes, 
ce ne font point les Evêques qui , comme 

(e) Omnia, gloriofe Rex, quœ cermmus, tua funt , 
Jed & nos ipfi tuo fumiis dominio fubjugati ; mine quod 
îibi placitum videtur, facito , nu/lus enim poteflati tuœ 
refiflere valet. Greg. Tur. Iib. II , cap. XXVII. 



314 I. D 1 S C OU RS 

le dit un très - eftimable Moderne, dont 
je ferai quelquefois obligé de combattre 

Ci 4lnÙtU ' es °P™ ons (f)> Altèrent nos premiers 

Rois, & ne leur présentèrent jamais que 
l'idée du pouvoir abfoiu que les Empereurs 
exercèrent dans les Gaules; ce font les 
Francs, ce font les Chefs de l'armée, ce 
font les Conquérans eux-mêmes qui lui 
difent : Tuo fumus dominio fubjugati, nul/us 
enim potefîati tuœ refifîere valet. 

D'autres Écrivains font convenus que 
le Soldat avoit violé le refpecl dû à la 
Majefté royale, & avoit mérité d'être puni : 
mais, difent -ils, la liberté des François 
confiftoit à ne pouvoir être jugés que par 
la Nation affemblée (g); & voilà pourquoi 
Clovis modéra d'abord fon reffentiment. 
Il attendit le temps de cette affemblée qui 
fe convoquoit au champ de Mars, & ce 

(f) Obfervations fur l'hiftoire de France, par 
l'abbé M. 

(g) Lettres hiftoriques fur les Parîemens , tome I, 
page 50, où l'on fait l'éloge du refpecl: que Clovis 
avoit pour les Ioix. 



sur l'Hist. de France. 3 1 5 

fut -là que fut réprimée l'infolence du 
coupable: mais, ajoutent-ils, il avoit ufé de 
fon droit; & ce n'étoit point pour s'être 
oppofé à la demande du Roi qu'on pou voit 
le punir, mais pour avoir mis dans fon 
procédé de l'infolence & de la brutalité. 
Le Roi cherche donc un prétexte , & 
n'allègue que le défordre de (es armes. 

Mais ce fait , ainfi préfenté , eft lui-même 
la plus forte preuve de la faufleté des confé- 
quences qu'on voudroit en tirer. On veut 
fonder la liberté du gouvernement fur l'im- 
puiiïànce du Prince , & Ton préfente de fa 
part un aéte de tyrannie qui n'excita pas 
même de réclamation. Si cette aiïemblée 
des troupes au champ de Mars eût été le 
Tribunal légitime & fuprême de la Nation, 
quels forfaits odieux n'auroient pas pu dans 
la fuite être juftifiés par cet exemple? Ell-il 
donc permis à la vengeance du Souverain 
de venir s'afleoir fur le trône des Loix, & 
de faire égorger à (es pieds celui par lequel 
il fe croit offenfé? 



tyiMcri. 



316 1; Discours 

L'abbé Dubos, dans fon hiftoire critique 
de ia monarchie Françoife, convient de 
l'autorité abfolue de nos Rois : il réfute le 
(yftème républicain du comte de Boulain- 
viliiers; mais il regarde le meurtre du Soldat 
comme un aéle légitime de la fouveraineté. 
« Quelle terreur , dit - il , ne devoit pas 
» inipirer aux mutins & aux -faélieux un 
«Roi de vingt ans, qui, au fortir de fa 
» première victoire , avoit eu la force de 
« commander à fon reflèntiment , & d'at- 
tendre , afin de le fatisfaire à propos , une 
occafion où il pût fe venger, non point en 
particulier qui fe livre aux mouvemens 
» d'une paffion fubite, mais en Souverain 
qui fe fait juflice d'un fujet inf oient! » 

Défiez-vous , Monfeigneur , de tous les 
Ecrivains qui n'ont étudié l'hiftoire que 
pour y trouver des preuves de leurs propres 
opinions. H eft une manière fûre de juger 
les faits, & c'efl la feule qui convienne 
à un Prince. Confrontez - les , non aux 
(yflèmes arbitrairement imaginés par les 



•>■> 



5) 



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sur l'Hist. de France. 3 17 

hommes, mais à l'éternelle & immuable 
raifon : ne les voyez qu'à la lumière de la 
juftice , elle luira toujours dans votre efprit ; 
elle fera plus , elle échauffera votre aine. 
Confultez donc celle-ci, & commencez 
par examiner l'impreffion qu'a faite fur 
votre cœur, le fpeclacle d'un Roi cherchant 
baffement un prétexte pour affommer un 
Soldat dont il étoit mécontent. Si ce Soldat 
étoit coupable, Clovis étoit ion Juge, mais 
premièrement il n'étoit point fon bourreau ; 
en fécond lieu , fi fon crime avoit été le 
refus infolent qu'il avoit fait au camp de 
Soiiîbns, pourquoi, en infligeant la peine, 
diffimuler la faute? Difons le vrai, car 
vous êtes fait pour l'entendre : le meurtre 
dont Clovis fe rendit coupable, fut une 
tache à fa gloire , ce fut un aéle de violence 
& non d'autorité; il écouta fon reffenti- 
timent, & abula de fon pouvoir. L'abbé 
Dubos a donc tort de voir dans cette 
occafion, une preuve de l'abfolue puilîance. 
Celle qui réfide fur la tête des Rois, eft 



3 1 8 /.Discours 

une puifîànce de gouvernement; elle juge; 
elle punit ceux qu'elle a jugés; elle fe montre 
à découvert , parce quelle eft toujours armée 
des loix. Elle a dans le territoire fournis à 
fes foins, des fujets qu'elle peut condamner, 
non des ennemis qu'elle haïfle & qu'elle 
ait intérêt de perdre ; car fi les Rois furent 
établis les Pafteurs des hommes , ce ne fut 
point pour les égorger comme de vils 
troupeaux. 

La démarche du Soldat fut infolente; 
fon oppofition étoit mal fondée , puifqu'en 
faveur d'une loi de juftice qui ordonnoit la 
reftitution, le Roi pouvoit certainement 
déroger à fufage qui vouloit que l'on tirât 
au fort. Ainfi nos Ecrivains républicains fe 
trompent également , lorfqu'iis regardent la 
rénftance du Soldat comme un droit acquis 
auquel le Roi dût céder. Aulfi ne céda-t-il 
point, & tous les Grands de la Nation 
reconnurent, dans cette occalion , & l'émi- 
nence de fa dignité, ck le pouvoir abfolu 
qui y étoit attaché. Mais , i ^° le Roi avoit 



sur l'Hist. de France. 3 19 

méprifé cette brutalité paflàgère; il étoit 
donc cenfé l'avoir pardonnée, <Sc il étoit 
indigne de lui de garder dans fon cœur 
un reflèntiment fecret, qui n'attendît que 
foccafion d'éclater.' Cette diffimulation 
tient de la perfidie : les Rois doivent favoir 
fe taire; mais la baffe tromperie, cette 
reflburce du foible, doit toujours leur être 
étrangère. 

2. Le Soldat, en réclamant un ufage, 
en fe livrant à fon emportement, avoit-il 
mérité la mort ? non , fuivant les loix 
de fa Nation; encore moins fuivant celles 
de la Juftice. Si donc le meurtre eût été 
ici autorifé par cette difcipline militaire 
qu'un Général d'armée exerçoit defpotique- 
ment fur ks troupes , comment a-t-on pu 
citer cet exemple comme faifant preuve 
de l'ancienne conftitution Françoife! Si cet 
attentat eût été permis à l'autorité légitime 
du Prince, comment auroit-on pu l'alléguer 
comme faifant preuve de la liberté des 
peuples! Écartons, Monfeigneur , tous les 



6*» 



320 i. er D i s c o u r s 

fyftèmes , ils ne peuvent que nous égarer. 
Confultons la raifbn» & difons avec elle: 
\J&l(L l ' vrii i Le Soldat ne fut qu'un brutal, Clovis fut 

Difons le vrai; i'hifloire fi célèbre du 
vafe de Soiflbns , étoit un fait unique. 
Tous ceux qui ont difputé fur l'ancien 
gouvernement François , ont voulu s'en 
(àifir & l'adapter à leurs opinions; mais 
elle les contrarioit toutes , car ils vouloient 
du moins un gouvernement, & il n'y en 
avoit aucun auquel elle pût aller. Le pouvoir 
de Clovis étoit alors plutôt celui d'un 
Général d'armée, que celui d'un Souverain 
tranquillement appuyé fur les loix. Ce fut 
dans les Gaules qu'il fe faifit du pouvoir 
qu'elles lui offroient ; jufque-là il avoit été 
ou foible ou tyran. Vous le voyez; c'efl 
avec fa propre Nation, c'en 1 dans ce champ 
de Mars, où l'on a voulu placer le berceau 
de la liberté Françoife , qu'il fe permet une 
atrocité effroyable: il croit devoir épou- 
vanter, par la violence, un peuple indocile 

qu'il 



sur l'Hist. de France. 3 2 1 

qu'il veut affujettir par la terreur. Ceft-là 
ce defpotifme qui d'abord fixe ia légèreté 
des peuples, les enchaîne, & après avoir 
mis un frein à leur licence , leur fait fentir 
la néceffité d'un gouvernement réglé. Ce 
pouvoir militaire, fi fort contre les ennemis 
du dehors, eft foible, comme vous le 
voyez, contre les fujets qu'il s'agit de 
gouverner; & voilà pourquoi Clovis eft 
obligé de diffimuier & d'employer la ven- 
geance , parce qu'il n'a point encore eflayé 
la force des règles. Concluons-en, que les 
formes introduites dans le gouvernement, 
ont fait un bien égal & aux Rois dont ils ont 
rendu l'autorité plus puiûante, & aux peuples 
dont ils ont rendu la liberté plus facrée. 

La conquête du Soiffonnois & du pays 
commandé par Siagrius , fut fuivie de celle 
de la cité de Tongres; car c'en 1 - là ce 
qu'entend Grégoire de Tours en parlant 
de la Turinge, qui, félon lui, pafla fous 
ia domination de Clovis, auffitôt après que 

ce Prince eût établi à Soiifons le fiége de 
Tome h X 



322 /.Discours 

la monarchie Françoife. Ce territoire de 
Tongres , contigu à celui de Tournai , dont 
les Francs étoient en pofleffion, ouvroit à 
ceux-ci une communication libre avec le 
pays des Ripuaires leurs alliés , dont la 
ville de Cologne, réfidence de Sigebert, 
ctoit alors la capitale. Tels furent les 
exploits de Ciovis, qui précédèrent fou 
mariage avec Clotilde. 

Pendant ce temps-ià, l'empereur Zenon, 
pour fe débarraffer des Goths établis dans 
la Thrace , avoit propofé à Théodoric leur 
Roi, daller chafTer Odoacre d'Italie. La 
commiffion avoit été acceptée par ce Prince 
le moins barbare de tous les barbares de 
fon temps, & que Ton eût pris aifément, 
difent les Hifloriens , pour un Romain 
travefti en Goth. Trois ans de guerre 
avoient terminé cette importante conquête; 
& en 4-0. 3 , Théodoric, maître de Ravenne, 
renonçoit aux dignités de l'Empire dont 
Zenon l'avoit comblé , reprenoit l'habit de 
fa Nation, & fe regardoit comme Monarque 



sur l'Hist. de France. 323 

indépendant d'un pays qu'il avoit enlevé, 
par la force des armes , à des étrangers qui 
n'y avoient pas plus de droit que lui. 

Cet abandon que Zenon parut faire de 
l'Italie, découragea - 1 - il les Romains des 
Gaules, comme le prétend l'abbé Dubos? 
les difpofa-t-il à fe jeter entre les bras de 
Clovis? Cette conjecture n'eft pas fans 
vraifemblance ; & on peut également pré- 
fumer, avec cet Auteur, que le mariage 
de ce Prince avec la jeune Clotilde (h), 

(h) II eft néceffaire -de rappeler ici la famille & la 
"naifTance de cette PrincefTe. Gonderic, roi des Bour- 
guignons , qu'Olibrius avoit fait patrice de Rome , 
avoit iaifle quatre fils , Gondebaud , GodegifiIIe , 
Gondemar & Chilpéric : œ dernier avoit été fait 
Maître de la Milice Romaine dans les Gaules, & 
avoit renoncé à l'Arianifme. Ils avoient tous partagé 
le royaume de leur père; mais Gondemar & Chilpéric 
confpïrèrent pour détrôner leur frère aîné, & le 
chafsèrent de fes États. Gondebaud attendit que les 
Allemands, auxiliaires de fes frères, fe fuffent retirés; 
il rentre alors dans Vienne , fa capitale , pourfuit 
Gondemar & Chilpéric Le premier eft brûlé dans 
une tour; le fécond tombe au pouvoir du vainqueur, 
qui lui fait couper la tête, précipite fa veuve <fôn$ 

X ij 



324- /." Discours 

nièce du roi des Bourguignons, fut iè 
fruit d'une fage politique qui , pour rendre 
le roi des Francs plus agréable aux anciens 
habitans des Gaules , lui deftinoit une 
époufe Catholique. Ce que nos Hiftoriens 
nous donnent comme certain, c'en 1 que 
cette alliance fut négociée par un Romain , 
nommé Aurélien, qui fut depuis Miniftre 
de Clovis, & que ce Prince éleva à une 
des anciennes dignités de l'Empire, en le 
faifant duc de Melun. Depuis cet événe- 
ment , les peuples des Gaules parurent 
encore plus difpofés à reconnoître l'auto- 
rité du jeune Monarque; ils cefsèrent de 
craindre qu'elle ne fût la ruine du Chrif- 
tianifme. Les Evêques , qui , fi les Vifigoths 
& les Bourguignons fuffent refiés feuls les 
maîtres , auroient été obligés d'abandonner 
leurs églifes aux Ariens, aimoient mieux 
un jeune conquérant indifférent fur la 
Religion , & qui n'amenoit point de Prêtres 

un puits , égorge Tes deux fils , & ne fait grâce qu'aux 
deux filles, dont la cadette était Clotilde. 



sur l'Hist. de France. 325 

à fa fuite. Accoutumé à déférer à nos prières, 
tout Payen qu'il étoit , que ne feroit-il pas , 
difoient-ils, s'il embrajfoit un jour la foi 
de Clotilde ! Ainfi ie gouvernement de 
Clovis ne pouvoit empirer, dans les Gaules, 
I état de la religion Catholique , & (à 
converfion devoit la rendre beaucoup plus 
florifTante. 

Le Clergé des Gaules , voyant les fujets 
de l'Empire obligés de changer de Maîtres, 
favorifa donc de tout fon pouvoir les 
progrès de Clovis, & tel fut l'avantage 
politique qu'il tira de fon mariage; mais 
un autre infiniment plus précieux, fut le 
reipeél que la Reine fut lui infpirer pour 
nos Myftères. Les inflruclions qu'elle lui 
donna , ne furent mêlées d'aucunes des 
erreurs qui infeétoient alors la croyance 
des Bourguignons & des Vifigoths, pof- 
feffeurs de plus de la moitié des Gaules* 

Cette Reine recueillit au refte les fruits 
de ks foins plus de deux ans avant le 
Baptême de fon mari, Lorfqu'on la voit 

X iii 



326 i. er D i s cb u r s 

faire baptifer (es deux premiers enfans, 
on ne peut s'empêcher de croire que 
dès -lors le Roi étoit moins attaché aux 
fuperftitions de (es pères, & commençoit 
à goûter les vérités de l'Évangile. Quelques 
Auteurs ont même conjecturé qu'une des 
conditions du mariage, avoit été que la 
Reine feroit la maîtreffe de faire élever (es 
enfans dans la religion Catholique. 

Ce fut immédiatement après fon mariage, 
que Clovis étendit fa domination jufqu a 
la Seine , en s'emparant de celles des 
provinces qui , foumifes encore au gouver- 
nement Romain, netoient point entrées 
dans la ligue des Armoriques. Employa-t-il 
la force des armes ? Ces peuples au con- 
traire, fe fournirent -ils volontairement à 
fa puifîànce? 

Sur cette queftion, nous n'avons que 
des conjectures: il efl vraifemblable que 
les Gaulois , tous Catholiques , aimèrent 
mieux fe donner au roi des Francs qu'à 
ceux des Vifigoths & des Bourguignons ; 



sur l'Hist. de France. 327 

& il left également , que le conquérant des 

Gaules ne fe crût pas toujours oblige 

d'attendre le vœu des peuples pour fe 

montrer en maître. Ce qui paroît certain, 

c'eit qu'il éprouva plus de réfiftance de la 

part des provinces fituées entre la Seine 

& la Loire : celles-ci s etoient liguées pour 

la défenfe commune, & formoient entre 

elles ce que l'on appeloit la confédération 

Armorique ; auffi CIo vis ne s'en rendit-ii le 

maître que quelques années après. 

Mais à peine eft-ii en pofleffion de 

cette partie des Gaules que lui fou met la 

défaite de Siagrius , qu'on le voit environné 

de Romains diflingués par leurs talens, 

les approcher de fa perfonne, confier à 

plufieurs d'entr'eux les dignités qu'il trouva 

établies & qu'il ne fupprima point , confulter 

fur-tout les Evêques , & les admettre dans 

fes Confeils. Ce Prince parloit la langue 

des Romains , prenoit dans fes referits le 

titre fous lequel on défignoit ordinairement 

le Maître de la Milice de l'Empire. Bientôt 

X iv 



328 i. er Dis c o uns 

vous le verrez fe montrer avec l'habit 
confukire, & par-là annoncer aux vaincus 
que ie pouvoir qu'il va exercer fur eux, 
fera celui de leurs anciens Souverains: auffi 
îe peu de monumens qui nous reftent de 
cette époque, attefte - 1 - il que le Latin 
continua d'être la langue de la législation & 
des actes publics. Les monnoies de Clovis 
& de fes enfans, ne portent que des 
caractères Romains ; ainfi , lors même que 
les forces phyfiques font inégales , la 
force morale des loix , de la raifon , de la 
juflice, s'emparent toujours de la fupé- 
rioiïté qui lui eft propre ; ainfi les Francs 
vainqueurs , mais ignorans & barbares , 
fè trouvèrent avoir befoin des Romains 
vaincus , mais éclairés & polis. lis ne 
purent même les gouverner qu'à l'aide des 
principes & des MagHtratures qu'ils em- 
pruntèrent d'eux. 

Paifible pofTeffeur des provinces Gau- 
loifes jufqu'à la Seine, Clovis fut enfuite 
appelé au fecours de Sigebert, roi des 



sur l'Hist. de France. 329 

Ripuaires, obligé de fe défendre contre 
rinvafion des Allemands. On donnoit ce 
nom à tous ces peuples qui , ayant autre- 
fois habité fur les bords du Danube , en 
avoient été chaïTés par les Huns. Dès le 
temps de Céfar, on avoit diftingué les 
Germains des Allemands: ceux-là, plus 
fou vent en guerre avec les Romains , 
avoient été nommés Germains (i), parce 
qu'ils étoient toujours fous les armes. On 
avoit défigné les autres peuples fous le nom 
général $ Allemands (k); on appelle encore 
Allemagne cette vafte contrée qui s'étend 
depuis le Rhin jufqu'à la Hongrie & la 
Pologne , & depuis les Alpes jufqu'à la mer 
Baltique. Mais les Allemands, du temps de 
Clovis, n'occupoient que les bords du Da- 
nube, d'où une de leurs colonies étoit venue 
s'établir entre le lac de Genève & le mont 
Jura. En 496 ils entrèrent dans la féconde 

(i) Germains, lignifie Gens de guerre. 

(h ) Ce mot fignifioit tous les hommes, V univerf alité , 
le refte des hommes, 



3 3 o /.Discours 

des Germaniques, dont les Francs Ripuaires 
étoient alors en pon^ifion. 

Il étoit de l'intérêt de Clovis de ne, 
point lai (Ter écrafer fon allié & fon parent ; 
il marcha donc en perfonne à la tête de 
fon armée , & joignit Sigebert. La bataille 
le donna auprès de la ville de Tolbiac, 
que Ton croit être aujourd'hui Zuipich, 
lieu fitué en - deçà du Rhin , à quatre ou 
cinq lieues de Cologne : le choc fut 
très -vif, & d'abord les Francs furent 
repoufles avec perte; Sigebert même fut 
blefîe. La déroute commençoit dans l'armée 
de Clovis, lorfqu'Aurélien fon Miniftre, 
qui combattait à (qs côtés , lui adrefîâ ces 
paroles : Grand Roi, croyei feulement au 
Dieu du Ciel, dont la Reine votre époufe 
vous parle tous les jours : ce Dieu du Ciel 
efl le Roi des Rois, & il vous donnera la 
viâoire (1). Clovis étonné , s adrefTe au 



(t) Autelianus Confdiarlus qui intuens Regem, dixit: 
Domine mi Rex, crede modo Deum Cœli quem 
Domina mea Regina prédicat; & dabit tibi ipfe Rex 



sur l'Hist. de France. 3 3 1 

Dieu qu'il ne connoît pas, promet de fe 
faire Chrétien. Un nouveau courage fe 
répand dans fon armée, dont une grande 
partie étoit compofée de ks nouveaux 
fujets, qui ne defiroient rien tant que fa 
converfion : en un moment les Allemands 
font eux-mêmes mis en déroute, & la 
victoire fe déclare pour les Francs. Le 
carnage fut immenfe ; le roi des Allemands 
fut tué fur la place, & une partie de fon 
armée fut difperfée, le refle fut faitprifon- 
nier. Vraifemblablement Clovis pourfuivit 
cet avantage avec chaleur, puifque l'on 
trouve une lettre de Théodoric, roi d'Italie, 
écrite à ce Prince , pour l'exhorter à traiter 
les vaincus avec humanité : comme alors 
les guerres étoient cruelles , une foule 
d'Allemands fe retira chez les Oftrogoths. 
L'abbé Dubos croit que ce fut alors que 
les Francs rendirent tributaires les Boy ens 
ou Bavarois , dont les Ducs furent fournis 

Regum 6c Deus Cœli & Tcrrae vicfloriam. Hincmar, 
in vitâ Remigiï , gejl. Franc, cap, x V. 



332 / ." Discours 

à nos Rois de la première race. Quoi qu'il 
en foit, venons au plus grand avantage 
que Clovis ait tiré de la vicloire. II 
accomplit (on vœu, & embraflà ia reli- 
gion Catholique: cet événement efl trop 
intéreflànt pour que je n'en rappelle pas 
ici les détails. 

Dès que Clovis eut terminé cette glo- 
rieufe campagne , il rentra dans fes Etats , 
& la Reine fa femme , vint au-devant de 
lui jufqu'à Reims; elle l'arrêta dans cette 
ville, & n eut pas befoin d'efforts pour 
l'engager à recevoir les inftruélions <Je 
Saint Rémi. Les conférences que celui-ci eut 
avec le Roi , fe tinrent à finfçu des Grands, 
dont on appréhendoit l'ancien attachement 
aux fuperftitions de leurs pères. Gagné 
depuis long -temps par Clotilde, Clovis 
fut bientôt perfuadé; mais ce qui retarda 
pendant quelque temps fon Baptême, fut 
la crainte de s'expofer au mépris des Grands 
de fon royaume, peut-être même de fe 
rendre odieux à fa Nation. Donnez-moi, 



sur l'Hist. de France. 3 3 3 

difoit-ïl à Saint- Rémi, le temps de leur 
faire entendre les motifs de ce changement. 
Dans cette vue, il aiïembla les Chefs 
de fes troupes, & leur communiqua fon 
defTein. Tous s'écrièrent qu'ils étoient 
prêts de renoncer à leurs erreurs , & 
d'adorer le Dieu qu'annonçoit l'évêque de 
Reims. 

Ce Pontife apprend cette nouvelle avec 
des tranfports de joie ; & le jour de Noël 
497, on prépare & on orne, pour cette 
grande cérémonie ,1'églife de Saint-Martin, 
hors des murs de Reims : devant le portail , 
on élève une efpèce de tente , dont l'inté- 
rieur étoit blanc , & l'extérieur couvert de 
tapis de différentes couleurs. Ce fut-là que 
furent placés les Fonts baptifmaux ; c'étoit 
un vafte baffin, où le Roi, après avoir 
humblement demandé le Baptême , fut 
introduit par les Prêtres. Trois mille de fes 
fujets étoient répandus dans la place , prêts 
à recevoir le même Sacrement, auquel ils 
avoient été préparés par les inftruclions 



334 l D i s cours 

que TEvêque leur avoit fait donner. Alors 
Saint Rémi entre dans le baptiflère, rappelle 
au Roi ies engagemens qu'il va prendre, 
l'exhorte à plier, fous le joug de la Foi, 
cette tête couronnée par tant de victoires. 
Il exige de lui le renoncement à [es Dieux, 
3l répand fur le Monarque cette eau falu- 
taire qui a rejailli, Monfeigneur , fur tous 
ks fucceffeurs, & qui a été pour le royaume 
que vous êtes defliné à gouverner, une 
fource de grâces & de bénédictions. 

Albofiede, fœur de Clovis, efl baptifée 
avec lui; & Sentiidis fon autre fœur, qui 
s'étoit faite Arienne, abjure fon héréfie. 
La première mourut peu de jours après; 
& nous avons encore une lettre de Saint 
Rémi , écrite au Roi pour le confoler. 

Le jour du Baptême de Clovis efl célébré 
par la délivrance d'une foule de prifonniers 
de guerre qui! avoit amenés à fa fuite. 
Bientôt cette grande nouvelle efl répandue 
dans toute l'Europe, & vous pouvez juger 
de l'effet qu'elle y produiiit , par les lettres 



sur l'Hist. de France. 3 3 5 

que les évêques des Gaules lui écrivirent: 
ce fut pour eux une fatisfaction bien 
touchante , d'apprendre que la foi Catho- 
lique , abandonnée par tous les Princes 
contemporains, avoit enfin un protecteur 
puifïânt. En effet , Clovis fe trouva dans ce 
moment le feu! Roi Catholique. Anaftafe, 
empereur d'Orient , avoit embralTé les 
erreurs d'Ëutichès : Théodoric roi d'Italie, 
Alaric roi des Vifigoths, celui des Bour- 
guignons & celui des Vandales en Afrique, 
Soient Ariens. Les autres Princes connus , 
étaient encore ou fans religion , ou adora- 
teurs des faux Dieux. Clovis feul étoit 
alors plus que le fils .aîné , il étoit le fils 
unique de l'Eglife; il devint le héros de 
tous les Catholiques d'Occident. 

Le pape Anaftafe lui écrivit pour le 
féliciter: les expreffions de fa lettre mé- 
ritent , Monfeigneur , d'être ici rapportées ; 
elles femblent s'adreffer à tous les fuccefTeurs 
de ce Prince. « Vous avez reçu , lui dit 
le Souverain Pontife , les témoignages de « 



Ji 



■» 



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» 



336 & Discours 

notre joie j croiriez maintenant en bonnes 
œuvres , comblez notre fatisfaclion , foyez 
notre Couronne , & que l'Eglife votre 
mère , fe réjouiffe (ans cefTe d'avoir enfanté 
à Jéfus-Chrift un fi grand Roi; foyez, 
pour la défendre de (es ennemis, une 
colonne de fer, elle fera votre rempart 
contre les vôtres (m). » 

Au nombre des félicitations que reçut 
Clovis, à l'occafion de fon Baptême, je 
ne dois pas omettre la fameufe Épître 
d'Avitus, évêque de Vienne. Ce Prélat 
ctoit fujet de Gondebaut, roi des Bour- 
guignons ; il dit lui-même qu'il avoit obtenu 
de ce Prince la permirTion d'envoyer au 
roi des Francs, Laurentius, porteur de (es 
lettres : on y trouve exprimées , non- 
feulement la joie que reffentirent alors les 
Evêques , mais encore l'imprudence & im- 
difcrétion du zèle , qui en entraîna plufieurs 
au-delà des bornes que leur prefcrivoient 
& leur qualité de fujets, & le miniftère 

(m) Annales ecdéfiaftiques du P. le Cointe. 

dont 



sur l'Hist. de France. 337 

dont ils étoient revêtus. Que le Ciero-é 
des Gaules remerciât Dieu de la converfion 
de Clovis; que levêque de Vienne félicitât 
ce Prince, ce fentiment & fon expreiTion 
étoient dans Tordre: mais qu'il paroifTe lui 
préfenter le zèle fi louable de convertir les 
Nations comme un motif de leur faire la 
guerre; que l'exhortant à ne fe faire aucun 
fcrupule d'envoyer aux Princes fçs voifms> 
des Ambafîadeurs, pour les preffer d'em- 
feraflèr la foi de l'Églife, un Evêque, fujet 
du roi des Bourguignons, parte de-là pour 
fouhaiter à Clovis l'Empire univerfel, & 
lui dife , qu'il n'eft point de patrie (n) qui 
puiffe réclamer, comme fon fujet, celui fur 
lequel il aura acquis les droits de la recon- 
noifîance; enfin que mettant fon propre 
Souverain au-deffous (o) de celui qu'il 

— ■■ ■■ 1 ■■ ^^-^— ■ ■■■■-.. ■ . .., . ■■■■ 1. ,,.■■■ ■ ■■■■■ ■ ■ n ■ im 

(n) Nulla igîtur patria quafi fpeciali Jide fibi vindicet 
toti's quos honorum gradibus attolitu* Ep. Avit. XLI. 
Ed. Sirm. pag. 94.. 

(0) Suœ qu'idem Centis Regem, fed Militent 
yeftrum. Ibid. 

Tome L Y 



338 /." Discours 

félicite, il déclare à celui-ci que toutes 
les fois qu'il gagne une bataille, tous les 
évêques des Gaules croient remporter une 
victoire (p) ; ces expreffions, Monfeigneur, 
peuvent être dictées par le zèle , mais elles 
ne le font point par la prudence* La 
converfion du Roi des Francs ne devoit 
point faire oublier aux Prélats catholiques 
le refpect & l'attachement dûs à leurs 
Princes; & tout ce qui pouvoit faire 
rnéconnoître ces fentimens, s'écartoit de 
l'efprit du Chriftianifme. 

N'attendons jamais des hommes une 
vertu fans mélange; lorfqu'un zèle eft 
louable dans fes motifs, il eft rare qu'il fâche 
s'arrêter dans (es effets. Si j a vois à excufer 
ces Évêques , je dirois peut-être que , nés 
Romains & fujets de l'Empire, ils ne fe 
croyoient point encore irrévocablement 
fournis au gouvernement des barbares ; que 

les Bourguignons n'avoient fur les Francs 

' 1 1 m 11 — —————— ^ 

(p) Quotiefcumque illic pugnatis, vincimus* £p» 
Avit. XLI. £d. Sirm. pag. 94.. 



sur l'Hist. de France. 339 

d autre avantage que celui d'être venus les 
premiers; que tant que la Nation n'avoit 
point acquiefcé au droit né de la conquête, 
le vainqueur n'a voit pour iui que la force ; 
& que dans i'efpèce d'anarchie que la chute 
de l'Empire introduifit dans les Gaules, les 
Parleurs des peuples purent s'en croire les 
Chefs naturels. Mais j'aime mieux encore 
avouer l'imprudence, & vous avertir, Mon- 
feigneur, que les Evêques font faits pour 
édifier leur troupeau , pour l'inftruire , pour 
le conduire au falut , pour lui donner 
l'exemple de l'obéifîance , mais non pour 
lui choifir des Maîtres. 

Cet enthoufiafme fi vif que la conver- 
fion de Clovis excita dans tous les efprits, 
l'afTeclion , le refpecT: , le zèle qu'eurent 
pour lui tous les Miniftres de l'Eglife , 
achevèrent bientôt de lui foumettre les 
Gaules. Il eft prouvé par tous les Monu- 
rïiens hiftoriques , que du moment que 
ce Prince eut embraffé le Chriftianifme, 
tous les peuples le regardèrent comme le 

Yij 



34° *> Discours 

protecteur de la religion Catholique , defi- 
rèrent de lavoir pour Maître , & firent 
du moins en fecret, des vœux pour fes 
fuccès. II n'eft pas étonnant que ceux-ci 
aient e'té rapides; ce fut immédiatement 
après fon Baptême qu'il fournit à fa puiflànce 
& les Armoriques , peuples ligués pour leur 
défenfe commune, & toute cette Milice 
Romaine qui avoit été autrefois placée dans 
les Gaules , & y avoit défendu , contre les 
incurfions des Vifigoths , le pays qui n'avoit 
point encore fubi le joug des barbares. 

Nous avons encore une Charte de 
Clovis, qui nous prouve que la réduction 
des Gaules fuivit immédiatement fon 
Baptême. En parlant du voyage que fit à 
fa Cour, Saint Jean de Reomay, fondateur 
d'un Monaltère qu'il vint lui-même recom- 
mander, il fixe en ces termes l'époque de 
l'arrivée de ce Solitaire: Primo noftrœ fuf- 
ceptœ Chriftianitatis, & ' fubjugatiotiis Gaïïorum 
anno (q). En effet, les Auteurs les mieux 

(q) ce La première année depuis notre Baptçnje & 



sur l'Hist. de France. 341 

ïnftruits, s'accordent pour nous apprendre 
que Ciovis , maître de Soiflbns & des 
pays qui s'étendent jufqu'à la Seine, avoit 
attaqué ies Armoriques , mais avoit éprouvé 
la plus grande réfiftance. Dès qu'il eut été 
baptifé, ces peuples fe rendirent aux négo- 
ciations qu'il employa, & un Traité lui 
acquit ce qu'il n'avoit pu obtenir par les 
armes. Voici le récit de Procope (r). 
« Les Francs , qui confinoient avec les 
Armoriques , voulurent fe prévaloir de « 
ce que ceux-ci ne pouvoient plus avoir de « 
relation avec le gouvernement Romain , « 
& entreprirent de les foumettre à leur « 
domination. D'abord ils fe contentèrent « 
de les vexer par des incurfions ; mais « 
voyant que ces peuples n'en étoient point « 
ébranlés , les Francs leur firent la guerre « 
dans les formes : tant qu'elle dura , les <* 
Armoriques montrèrent le plus grand <* 

»■■■■'■' . ■?■' . " ■ ■ ■ ". ■ ■■■ ■■ 1 — ■■ « y i ■■ ^^— ^ 1 1 1 —^ — » 

depuis la foumitfion des Gaules. ... » Recueil dç 
Pérard, page /. 

(r) Lit, I. Bell, Coth, cctp 4 XI T. 

v '" 



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» 



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342 /. Discours 

*> courage & le plus grand attachement aux 
» intérêts de l'Empire. Enfin les Francs 
5> s'étant convaincus qu'ils ne pouvoient 
» point exécuter leur projet par la voie des 
» armes , ils eurent recours aux négocia- 
tions, s'unirent enfuite aux Armoriques 
»par des Traités & des mariages, & de- 
vinrent en quelque façon une feule & 
même Nation. La propofition qui en fut 
» faite par les Francs, fut acceptée avec 
» grand pîaifir , car les uns & les autres 
» étoient Chrétiens ; & les deux Nations 
» s'étant ainfi incorporées & unies , tirèrent 
» de leurs forces mutuelles un avantage qui 
» leur donna une grande fupériorité dans 
» les Gaules. Les troupes Romaines, qui 
étoient établies fur la frontière des pays 
qui appartenoient encore à l'Empire , fe 
» trouvant ainfi coupées , & ne pouvant ni 
» retourner en Italie , ni s'attacher à des 
» Nations qu'elles détefloient à caufe de 
»i'Arianifme, traitèrent avec les Francs & 
» les Armoriques réunis, & fiipulèrent dans 



j-y 



» 



ce 



ce 



sur l'Hist. de France. 343 

leur accord , qu'elles conferveroient leurs « 
mœurs & leurs loix. Ainfi , continue « 
Procope , quoique ces légions foient au- « 
jourcThui foumifes aux Francs, elles portent « 
encore les noms qu'elles avoient autrefois, <* 
gardent leurs drapeaux, leur difeipline, 
& jufqu'à ia chauflure qui les diftinguoit 
des autres peuples. » 

Tel eft , Monfeigneur , le récit de 
l'Auteur le mieux inftruit de la manière 
dont les Francs achevèrent de former un 
établiflement folide dans les Gaules; & fon 
témoignage nous prouve que la politique 
de Ciovis le fer vit encore mieux que (es 
armes. 

Ce fut cette politique qui l'engagea dans 
la guerre qu'il fit immédiatement après aux 
Bourguignons; mais elle lui fuggéra un 
moyen dangereux , & dont il connut bien- 
tôt les inconvéniens : c'étoit celui d'une 
alliance avec Théodoric. 

Ce Prince étoit roi d'Italie & alors maître 

de Rome, où il fît fon entrée l'an 500* 

Yiv 



344- L Discours 

Déjà (&n ambition pafibit les Alpes , & fou 
plus grand clefir étoit de former quelque 
établiflement puiflant dans les Gaules , par 
lequel il pût fe trouver voifm des Vifxgoths 
dont il étoit l'allié naturel : déjà il croyoit 
qu'en s' unifiant avec eux, il pourroit un 
jour étendre l'empire des Goths aufii loin 
que lavoit été celui des Romains. Avec 
de pareilles difpofitions , il devoit , auffi- 
bien que Clovis , regarder le pays des 
Bourguignons comme la première conquête 
qui pût fervir (on ambition; mais par la 
même raifon, le roi des Francs devoit 
examiner s'il étoit en état de faire feul cette 
acquifition, &: s'il ne fe fentoit pas aflez 
puiflant , il devoit au contraire fe lier avec 
les Bourguignons , pour fe faire d'eux & un 
rempart contre Théodoric, & des Alliés 
contre les Vifigoths. Ici , le roi d'Italie eut 
fur Clovis l'avantage d'aller plus fûrement 
à fon but : l'un & l'autre vouloit fe rendre 
maître des États des Bourguignons, & le 
Monarque François ne fentit pas d'abord 



sur l'Hist. de France. 345 

que, dans cette affociation, Théodoric feroit 
néceïTairement le plus fort. 

Ces deux Princes fe lièrent par un Traité 
offenfif & défenfif; il fut convenu qu'ils 
uniroient leurs forces, & qu'ils attaque- 
roient, à frais communs, Gondebaud & 
Godegifile , rois des Bourguignons. Voiià 
ce que nous apprend Procope, Hiftorien 
des Goths. Grégoire de Tours y ajoute 
le récit d'une intrigue, par laquelle Clovis 
s'affura que Godegifile lui-même tourneroit 
{es armes contre fon frère, & partageroit 
avec les Francs les Etats de celui-ci. 

Clovis entra le premier en Bourgogne : 
l'armée de Théodoric avoit ordre de 
n'avancer que lentement, & de s'arrêter 
même û les Francs étoient battus; car la 
politique des Oftrogoths étoit de profiter 
des avantages de Clovis , & peut-être même 
de fe joindre aux Bourguignons contre lui , 
fi ceux-ci étoient vainqueurs. 

La défection de Godegifile, qui, à la 
bataille de Dijon , abandonna fon propre 



346 if r D i s c o u R s 

frère , faciiita aux Francs la défaite de G on- 
debaud. II fut obligé de fuir; & pendant 
queGodegifile s'emparoit de Vienne, Clovis 
pourfuivoit le vaincu jufqu'à Avignon, 
dont il fit le fiége. Les Oflrogoths étoient 
arrives après la bataille de Dijon (f), & 
pour excufer leur lenteur, avoient allégué 
les pluies & la difficulté des chemins : ils 
en furent quittes pour payer leur quote-part 
des frais de la guerre , & pour le prix de 
leur alliance , demandèrent la ville de 
Marfeille & les cités adjacentes. C'étoit une 
très-petite partie des États de Gondebaud; 
mais c'étoit tout ce qui convenoit à Théo- 
doric, à qui il fuffîfoit, dans ce moment, 
de fe procurer une entrée dans les Gaules. 
Auffi garda-t-il cette conquête qui lui avoit 
fi peu coûté; au lieu que les Francs, qui 
avoient acheté le refte au prix de leur 
fàng, le laifsèrent échapper. 

En effet, le fiége d'Avignon fut très- 
long , & laffa la patience de leur Roi. 

(f) Donnée Tan 500. 



sur l'Hist. de France. 347 

Gondebaud négocia avec Ciovis , offrit de 
devenir fon tributaire. La propofition fut 
acceptée ; ou le traître Godegifile fut oublié 
dans le Traité, ou l'article qui le regardoit, 
demeura fans exécution. Gondebaud rentré 
en poffefTion de ks États, commença par 
fe venger de fon frère. Godegifile alfiégé 
dans Vienne, fut, après la prife de cette 
ville, maflàcré dans une églife. 

Ciovis s'embarrafïa peu de la perte de 
ce perfide: content d avoir fait connoître 
aux Bourguignons fa fupériorité, il revint 
à une politique plus faine, à un fyftème 
plus fur; il commença de ce moment à 
regarder les Vifigoths comme les feuls 
rivaux de fa puifîance. L'établi flèment de 
Théodoric dans les Gaules , la facilité que 
ce Prince s'étoit par-là procurée , de donner 
la main aux Vifigoths les alliés naturels, 
éclaira Ciovis fur les vues du roi d'Italie, 
ie plus habile des politiques de ce liècle. 
Le Monarque françois craignit de lui 
fournir, en fe rendant maître de tous les 



348 /. Discours 

États des Bourguignons, un prétexte de 
réclamer une portion plus étendue dans une 
conquête que Ton étoit convenu de regarder 
comme commune. Le refus eût été un 
motif de guerre ; & les deux nations des 
Goths , fe réunifiant alors , euflent pu 
non - feulement s'emparer du pays des 
Bourguignons , mais repouflèr même les 
Francs bien au-delà de la Loire. 

Ce fut ce danger qui produifit fans doute 
l'alliance offenfive & défenfive qui fut 
contractée, vers l'an 506, entre les Francs 
&. les Bourguignons : alors Théodoric crut 
qu'il lui convenoit de prendre le perfon- 
nage de médiateur & de pacificateur. On 
voit dans Caffiodore, les lettres dont ii 
chargea les Négociateurs qu'il envoya à la 
Cour de Clovis , à celle d'Alaric & à celle 
même de Gondebaud, pour les détourner 
de la guerre. Alaric fe laiflà perfuader de 
traiter directement avec Clovis , & les 
deux Rois fe virent dans une petite île 
de la Loire, vis-à-vis d'Amboife; mais 



sur l'Hist. de France. 349 

toutes ces négociations , dans lefquelles 
aucun des Princes ne mit de bonne foi , 
n'empêchèrent pas la guerre qui éclata 
peu de temps après. 

Ce fut en 507 que les deux Nations 
commencèrent à s'ébranler. Suivant Gré- 
goire de Tours, Alaric fut ie premier qui 
fît marcher ks troupes. Procope prétend 
que les François furent les agreffeurs : le 
rendez -vous des Vifigoths étoit dans ie 
Poitou. Clovis, à la tête de fon armée, 
s'avance vers cette province, il pafîa par 
la Touraine, & marqua le plus grand reipeét 
pour l'églife de Saint- Martin. Si Ion en 
croit Grégoire de Tours , ce Prince affectait 
de fe donner comme vengeur de la caufe 
du Ciel , & appelé de lui pour exterminer 
une Nation hérétique- "Seigneur, lui fait 
dire cet Hiftorien , dans une prière qu'il 
adrefla à Dieu en envoyant un de (es 
Officiers vifiter le tombeau du Taumaturge 
des Gaules, « s'il eft vrai que vous daigniez 
me protéger, & que vous aviez réfo!u« 



3) 



>3 



*Y 



•y* 



3> 



» 



350 i! r Discours 

» de vous fervir d'un bras auffi foible que 
«le mien, pour renverfer le Trône élevé 
par une Nation hérétique & toujours 
oppofée aux intérêts de la Religion que 
vous avez enfeîgnée , daignez manifefler 
votre volonté à mes ferviteurs, & qu'ils 
en puiflènt apercevoir quelque figne fen^ 
fible lorfqu'ils entreront dans l'églife de 
Saint -Martin. » C'était, comme vous le 
voyez, un ufage aflez commun dans les 
Gaules, de chercher ainfi, foit dans des 
parlâmes de l'Ecriture Sainte, ouverte au 
hafard, foit dans les premières paroles que 
l'on entendoit prononcer en entrant dans 
une églife, un préfage des évènemens fur 
lefquelsla curiofité avoit intérêt de confulter 
l'avenir. On appeloit cette efpèce de divi- 
nation, les iorts des Saints, fortes Sanâorum; 
& elle fut exprefîement défendue, comme 
une fuperftitieufe profanation, par le Concile 
d'Aide, tenu dans les Etats d'Aiaric & 
avec fa permiffion, l'an 506 (i). 

mm • ' ■■.«■,■■ 1 ■ . , «m-^ — . - ■■. — , — .— ,,. ....i — i — ,i »■■»■ — — — —— — ^^ 

(t) ConcU. Agath. can, XLii. 



sur l'Hist. de France. 3 5 1 

On prétend que les Officiers de Clovis, 
en liant dans Téglife de Saint-Martin, enten- 
dirent chanter le 40/ verfet du Pfeaume 
xvil : Seigneur, vous m'ave^ armé de courage 
dans les combats, & vous ave% fait tomber 
fous mes coups ceux qui s'étoient levés fur 
leurs pieds pour me frapper; vous ave% 
contraint mes ennemis à tourner le dos devant 
îiwi, & vous avec confondu ceux qui me 
ha'ijjoient. 

Soit que le récit de ceux qui avoient 
été chercher cette efpèce d augure , fût vrai , 
foit que ce fût une feinte imaginée pour 
échauffer l'ardeur des Soldats, il eft certain 
que Tannée ne douta plus de la viéloire 
qu'elle alloit remporter fur les Hérétiques. 
Clovis profite du zèle qu'il avoit fu inf- 
pirer; il paffe la Vienne au gué, joint les 
Vifîgoths dans la campagne de Vouillé, 
proche de Poitiers; ck là fe donne cette 
bataille célèbre qui coûta la vie au jeune 
Alaric, & dans laquelle Clovis augmenta 
encore la confiance de ks Soldats par fon 



352 i. er Discours 

intrépidité & par les prodiges de valeur 
qu'on lui vit faire. 

Le récit de cette campagne que nous a 
laifTé Grégoire de Tours, eft entre-mêlé 
d'une fouie de circonftances merveiiieufes. 
Par-tout cet Évêque voit des miracles. Un 
Maraudeur lève ia main fur un Àbbé du 
diocèfe de Poitiers , fur le champ fon bras 
devient paralytique ; c'eft une biche envoyée 
de Dieu , qui indique aux François le feul 
endroit où il étoit poffible de paffer la 
rivière; enfin une lumière miraculeufe, 
aperçue fur 1 eglife de Saint-HHaire, annonce 
aux François le pouvoir furnaturel qui 
combat pour eux. 

Reconnoiffez , Monfeigneur, dans tous 
les évènemens que vous préfente f hiftoire , 
1 ordre de Dieu & les décrets de fa pro- 
vidence : adorez cette fagefle qui règle le 
fort des Empires ; mais défiez-vous de ce 
merveilleux qu'une pieufe crédulité ne 
manque jamais d'exagérer. Notre fainte 
Religion n'a pas befoin du fecours des 

fables , 



sur l'Hist. de France. 353 

fables , &. votre piété éclairée par des 
lumières plus (lires , ne fe nourrira jamais 
de ces bruits populaires. 

Ces bruits pouvoient être répandus de 
bonne foi; le Cierge les répétoit avec 
complaifance , & s'ils étoient adoptés par 
J aveugle & fuperftitieufe crédulité du vul- 
gaire, ils étoient encore plus fortement accré- 
dités par la politique de Clovis, & de tous 
ceux qui favorifoient les vues ambitieules 
de ce Prince; mais ces prétendus miracles 
doivent nous paroître d'autant plus fufpecls, 
qu'ils femblent tous venir à l'appui de la 
morale la plus tauffe & la plus dangereufe. 
Ce qui réfulte en effet des récits de Grégoire 
de Tours, c'eil, i .° que la plupart des 
évêques des Gaules regardèrent comme une 
guerre de Religion , celle que Clovis fit 
alors aux Vifigoths ; 2. qu'en partant de 
cette idée , les Evêques durent favorifer (es 
entreprifes & faire des vœux pour lui. 

Ce Prince profita fans doute de l'en- 
thoufiafme des peuples, il le favorifa même; 
Tome L Z 



354 l " Discours 

il étoit fort aife que le Clergé le regardât 
comme fon libérateur , & communiquât aux 
anciens habitans des Gaules, un zèle qui 
fervoit fi bien la Monarchie naiflànte (u). 
Mais j'ai peine à croire que le principal 
objet de Ciovis fût de bannir rArianifme, 
& de rendre à la religion Catholique l'éclat 
dont elle avoit autrefois joui dans toutes 
ces provinces. 

Si tel eût été fon but , je louerois fon 
zèle, j'oferois blâmer les moyens qu'il 
employa. Ce n'eft point par la force des 
armes que Jéfus-Chrift a établi cette fainte 
Religion, qui pour triompher de l'Univers, 
n'a employé, auprès des Rois qui l'ont 
perfécutée, que la patience & le fang de 
(es Martyrs, 

Il ne paroît pas prouvé qu Alaric fut 
perfécuteur ; car quand on le voit permettre 
aux évêques Catholiques de s'aflembler à 
■ « 

(u) Multi jam tune ex Gallïis habere Franco: 
Dominos fummo dejiderio cupiebant» Greg. Tur. Hift. 
lib. H, cap. XXXVI. 



sur l'Hist. de France. 355 

Agde, pour y tenir un Concile, on efl 
tenté de croire que ce Quintianus , évêque 
de Rhodes, qui fut chaiFé de fa ville, ne 
révolta contre lui fes concitoyens que par 
des démarches équivoques & des difcours 
indifcrets (x). 

Mais quand le jeune roi des Vifigoths 
auroit maltraite les Catholiques, la Religion 
elle-même leur ordonnoit de refpecler le 
pouvoir dont on eût abufé contr'eux. Ce 
n'étoit donc point l'Evangile qui auto- 
rifoit les vœux de ces Évêques dont parle 
Grégoire de Tours, & qui euflènt volontiers 
demandé au Ciel des miracles pour favorifer 
la révolution. 

Que penfer après cela, du prétexte que 
cet Hiftorien prête à l'ambition de fon 
héros! « Je fouffre avec bien de la peine, 
lui fait-il dire, de voir ces Ariens pofîeder « 

m il — — — — | 

(x) Exprobant ibus civibus quod fe vellet Francorum 

ditïonibus fubjugare Dicebant enim ei quia 

defiderium tuum efl ut Francorum dcminatio pojfideat 
hanc terrain, Greg. Tur. Hift. lib. II, cap. eod. 



356 /.Discours 

» une partie des Gaules. Marchons avec 
» l'aide de Dieu, vainquons-les, & rendons- 
nous maîtres de leur pays (y), » 

Il eft très -douteux que Clovis ait tenu 
ce langage; mais s'il eût parlé de cette 
manière, voici ce qu'un Miniftre fidèle eût 
dû lui répondre. 

«Vous pouvez, Seigneur, avoir de juftes 
» motifs de faire la guerre à Alaric, mais 
» la différence de Religion n'en eft point 
» un ; & fi vous employez aujourd'hui ce 
» prétexte , vous donnez à vos propres fujets 
» des armes contre votre poftérité. Vous avez 
reçu des Evêques les dogmes de la foi, mais 
vous ne tenez point d'eux votre fceptre. 
» Vous devez les croire , lorfqu'ils vous 
» difent : Alaric ejl hérétique ; mais vous devez 
» rejeter leurs confeils, lorfqu'ils vous difent : 
» Marche^, & emparez-vous de fon héritage 

(y) Va/de mokftè fero qubd hi Ariani partem teneant 
Galli arum. Eamus cum Dii adjutorio & fuperantcs 
redigamus terrain in ditïonem noflram, Greg. Tur. Hift. 
Iib. II, cap. xxxvil. 



•>■> 



» 



ce 



ce 



sur iJHist. de France. 357 

au nom du Dieu des armées. Les relations « 
que la juftice établit entre les hommes, « 
font indépendantes de la Religion qu'ils « 
profeffent. Jéfus-Chrift a éclairé les Rois ; ce 
il n'eft point venu leur enlever ni leurs 
poffefTions, ni leur autorité. Si l'héréfie 
de l'un de vos voifins peut autorifer les « 
hoftilités que vous allez vous permettre « 
contre lui , vous mettez votre couronne <* 
même dans la dépendance des Evêques;« 
car c'eft d'eux feuls que vous devez 
apprendre quelle eft la foi de fÉglife, 
& quelle eft l'héréfie qui la contredit» 
Et û vous êtes obligé de les croire , « 
Iorfqu'ils vous difent : Alarïc ejl Arien , « 
donc il faut le ckaffer de fes Etats ; vos 
fjjets les croiront aurTi , fi jamais ils leur 
difent: Clovis eft de'fobéiffant à l'Eglife, 
donc vous devei cejffer de lui obéir à lui- « 
même, » 

Comme dans cette guerre, Gondebaud, 
roi des Bourguignons , étoit allié de Clovis, 
Théodoric,,roi d'Italie t n'avait pas manqué 

T 9 m m • 

L nj 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



ce 



358 /.Discours 

de fe joindre aux Vifigoths , & dembrafièr 
leur défenfe. Alaric étoit fon gendre, & 
laiffoit, en mourant, un fils trop jeune 
pour porter ie fceptre. En vain Géfalic, 
bâtard du dernier Roi , fe fait déclarer 
fon fucceifeur ; Théodoric eft regardé 
comme ie Régent & Tunique appui de la 
monarchie des Vifigoths fi vigoureufement 
attaquée. Clovis , pendant ce temps - là , 
pourfuit fes conquêtes. Thiéry, fon fils 
aîné, à la tête d'un corps de troupes, 
s'empare de l'Albigeois, du Rouergue & 
de l'Auvergne; les deux Aquitaines, la 
Novempopulanïe fe foumettent aj.i vain- 
queur. Enfin les Francs afliègent Arles, 
dont la prife eût achevé la ruine dçs 
Vifigoths. 

Ce fut devant cette ville que Théodoric , 
qui avoit fait paffer les Alpes à une armée, 
arrêta les conquêtes du roi des Francs. 
Celui-ci comptoit, dit-on, fur les intelli- 
gences qu'il avoit parmi les affiégés, & il 
paroît que le roi des Oftrogoths foupçonna 



sur l'Hist. de France. 359 

fortement févêque Céfàire; mais l'arrivée 
de l'armée d'Italie déconcerta toutes les 
mefures des François, ils furent obligés de 
lever le fiége, & perdirent beaucoup de 
monde dans leur retraite. 

Cependant Amalaric, fils d'Alaric, étoit 
trop jeune , & (es Etats trop affoiblis pour 
continuer la guerre. Théodoric, fon grand- 
père , crut devoir facrifier ce que les Francs 
avoient déjà conquis , & lui aïïurer par-là 
les États d'Efpagne , & ce qui reiioit 
encore , dans les Gaules , à la monarchie 
des Vifigoths. Par un Traité conclu entre 
Clovis & les deux rois Goths , il ne refta 
à Amalaric, en -deçà des Pyrénées , que 
Narbonne & cinq ou fix cités qui dépen- 
doient alors de cette métropole. Théodoric 
fe fit céder la ville d'Arles , & la joignit 
à la Provence qu'il avoit précédemment 
conquife fur les Bourguignons, & qui était 
bornée au Nord par la Durance. Clovis 
conferva tout le refte de ce qui avoit 
appartenu aux Vifigoths , à l'exception 

Z iv 



360 /." D I S C OV R s 

vraifemblablement , de quelqu'arrondifïe- 
ment qu'il fit aux Bourguignons pour payer 
leurs fecours. 

Ce fut après ce Traité, qu'il écrivit à 
tous les évêques des Gaules cette fameule 
lettre circulaire , par laquelle il leur promit 
de reftituer, fur leur fimple témoignage, 
non-feulement tous les Eccléfiaftiques faits 
prifonniers de guerre, & les Efclaves qui 
auroient été enlevés aux égiifes , mais encore 
tous les Laïques qu'ils attelleraient avoir été 
pris contre les loix de la guerre. Cette 
lettre fait autant d'honneur à la prudence 
de Clovis qu'à fa reconnoiflance. Quel zèle 
ne dut-elle pas infpirer au Clergé pour (es 
intérêts! Quelle idée ne dut-elle pas donner 
aux peuples, de la juftice & de la piété 
du nouveau Monarque des Gaules? 

J'ai blâmé plus haut ces Evêques, qui 
trouvant dans l'héréfie de leur Prince un 
prétexte pour l'abandonner, couroient au- 
devant d'un joug étranger; je n'ai pas moins 
blâmé Clovis a avoir voulu faire croire aux 



sur HHist. de France. 3 6 1 

peuples que l'intérêt de la Religion étoit le 
motif de la guerre qu'il faiioitaux Vifigoths. 
Ici , je louerai également & la fage politique 
du vainqueur, & le miniftère charitable de 
ces Parte urs qui follicitèrent fa clémence en 
faveur des vaincus* 

L'Eglife, Monfeigneur , ne reçut jamais 
de Dieu ni le pouvoir de difpofer des 
Empires , ni le commandement de les 
détruire. Etrangère au fiècle, elle prie pour 
les Rois, elle ne touche point à leur feeptre; 
mais elle eit pour les peuples une lumière 
qui les conduit, une autorité refpeclable 
qui les lie par la confeience au gouver- 
nement, & foumet leur volonté même aux 
loix qui n'ont réglé que leurs actions. 
Heureux donc le Prince, qui connoiflânt 
toute l'étendue de la puiflance qu'il tient 
de Dieu, connoît en même temps les 
fecours qu'il peut tirer de l'Églife ! H 
emploiera imftruclion des Pafteurs pour 
préparer les voies à fa légiflation ; il donnera 
l'exemple du refpecl qu'il doit à la Religion , 
& exigera des Minillres de celle-ci , qu'ils 



362 I. D I S C O U R s 

le donnent auffi de la foumiffion qu'ils 
doivent à la puifîance civile. La paix, le 
bon ordre, la félicité des peuples feront 
toujours le fruit d'un concert û fage, & 
j'ofe dire , que s'il n'étoit pas lui-même un 
effet naturel de la piété des Souverains, il 
devroit être l'ouvrage de leur politique. 

Il paroît que Clovis, maître de la plus 
grande partie des provinces autrefois fou- 
mifes aux Vifigoths, compta tellement fur 
l'attachement des peuples, qu'il n'y tranf- 
porta point d'établiiïement François : il iaiûa , 
pour ainfi dire , (es nouveaux fujets fur leur 
bonne foi; & ce pays, peuplé d'anciens 
Gaulois & de Vifigoths , n'éprouva que 
très -peu l'altération qui, dans les autres 
provinces , réfulta de l'introduction des 
ufages barbares. Il continua de fe nommer 
le pays des Romains, par oppoiition au Nord 
des Gaules , qui prit infenfiblement le nom 
de France. 

Ce fut immédiatement après cette der- 
nière conquête que l'empereur Anaftafe, 
pour foutenir le refte des prétentions que 



sur l'Hist. de France. 363 

{es prédéceffeurs avoient toujours eues fur 
Rome & fur /Occident, envoya à Clovis 
ie Diplôme & les ornemens de la dignité 
Confuiaire. Le roi des Francs, qui ne 
négiigeoit rien de tout ce qui pouvoit lui 
attacher ies Romains , accepta ce titre , en 
prit ies ornemens; & fous ies habits de 
Confui , fit fon entrée folenneiie dans l'églife 
de Saint -Martin, iorfqu'à fon retour des 
provinces du Midi, il pana quelque temps 
à Tours; mais bientôt il vint à Paris, ou 
il fixa le fiége de la Monarchie. 

Parvenu au plus haut degré de puifîànce 
& de confidération , il fouilla les deux 
dernières années de fa vie par des traits 
d'injuftice , de perfidie & de cruauté qu'on 
ne peut rapporter fans horreur. A peine 
eut-il affermi fa puifîànce , qu'il en ébranla 
ies fondemens. Vous lavez vu, dans les 
Gaules, fe mettre à la place des Empereurs V 
fe faifir du pouvoir qui ne leur appartenoit 
plus, & acquérir de nouveaux fujets dont 
il refpecla les droits & les propriétés. Vous 
ie verrez, dans le Difcours fuivant, affervir 



364 i. er D I S C O U R s 

fa propre Nation, fe croire fupe'rieur aux 
loix qu'il ne vouioit point détruire, les 
regarder comme le rempart qui mettoit les 
fujets à l'abri de leurs violences mutuelles, 
mais non à couvert des injufrices du Prince ; 
emprunter des Romains tout ce qui pouvoit 
maintenir (on autorité , & préparer par des 
crimes , i'arToibliiTement & la ruine même 
de ks fuccefleurs. 

En vous développant les principes du 
gouvernement qui fe forma alors dans les 
Gaules, je vous ferai apercevoir les vices 
que lui communiqua le defpotifme de nos 
premiers Rois*, & vous vous convaincrez 
qu'il vint des marais de la Germanie. C'efl 
dans les Gaules que nos ancêtres trouvèrent 
la liberté; au-delà du Rhin, ils n avaient 
connu que le defpotifme ou la licence. 

Mais écartons pour un moment la perfonne 
du vainqueur des Gaules, n'examinons que 
le titre qu'il laiifa à (es enfans. La plupart 
des gouvernemens ont commencé par la 
conquête ; le long exercice du pouvoir 
en a légitimé l'origine. Mais s'il eft un 



sur l'Hist. de France. 365 

conquérant qui ait eu de plus le vœu & 
le confentement des peuples, ce fut le 
Monarque des Francs. Rome avoit été la 
maîtrelîe de tous les pays de l'Europe qui 
fuflè-nt alors éclairés par des loix fàges, & 
gouvernés par une police raifonnable. Peu 
s'en étoit fallu que les barbares neuiîènt 
regardé l'Univers comme fon patrimoine; 
ils avoient fu vaincre par eux-mêmes , mais 
ils s'étoient accoutumés à gouverner en 
obtenant des Magiftratures de l'Empire. 
Lorfqu ils virent que ce ColofTe de la 
grandeur Romaine s'écrouloit, ils fongèrent 
à s'en partager les ruines; mais les Huns, 
les Alains, les Vandales, les Goths, les 
Bourguignons en arrachèrent des débris. 
Les Francs ne firent que les recueillir; ils 
prirent, ils firent mieux , ils fe firent donner 
ce qui n'étoit plus à perfonne. Les Vifigoths 
& les Bourguignons étoient maîtres d'une 
partie des Gaules ; mais de quel droit s en 
croyoient-ils Souverains ! Ils n'avoient que 
celui de la force , à moins que l'on ne 
regardât comme un titre bien favorable 



366 // Discours 

aux prétentions des premiers , le Traité de 
475, par lequel Julius Nepos avoit cédé 
à Alaric une foule de cités libres qui, 
jufque-là gouvernées par leurs loix & leurs 
Magiftrats , pouvoient s attribuer ie droit de 
fe choifir un Souverain , dès que celui de 
Rome n etoit plus en état de les défendre. 
Aux yeux des anciens habitans du pays , la 
fouveraineté des Rois barbares qui tenoient 
les Gaules aflervies , pouvoit bien être 
encore un problème à examiner. On ne doit 
point perdre de vue que fi les empereurs 
Romains étoient devenus defpotes, fi leur 
defpotifme étoit exercé par les Préfets du 
Prétoire & par leurs Vicaires, f adminis- 
tration des cités des Gaules n'en avoit pas 
moins confervé Tordre & la liberté qu'elles 
tenoient de l'ancienne conftitution. Elles 
avoient dans leurs loix la lumière qui les 
éclairoit, la règle qui les guidoit; elles 
n'empruntaient du gouvernement Romain 
que la force coaétive. Or, dans cet état, 
pouvoit -on fans elles les donner à des 
nouveaux venus! Le Traité de Julius Nepos 



« 



ce 



sur l'Hist. de France. 3 6j 

fes avoit donc laiflees fous ia conquête? 
Elles avoient un Maître; elles pouvoient 
dire : « Nous n'avons point encore de Roi , 
& nous ne deviendrons fujettes que de 
celui auquel nous nous foumettrons libre- 
ment. » Or, rien ne prouve qu'elles fe 
fuflènt données aux Vifigoths & aux Bour- 
guignons , & tout annonce qu'elles ie 
donnèrent à Clovis. En un mot, Siagrius 
n'étoit ni Souverain , ni Repréfentant d'un 
Souverain qui n'exiftoit plus. Les Francs 
avoient combattu, fous Egidius fon père, 
comme alliés des Romains ; ils pouvoient , 
comme tous les autres barbares, venir fe 
préfenter aux Gaulois. Or, dès que Clovis 
paroît, le cri unanime de toutes les cités 
lui décerne la fouveraineté. Je n'ai point 
voulu juftifier quelques démarches indif- 
crettes des Evêques; mars je n'aceuferai 
point les villes dont plufieurs d'entr'eux 
purent être les interprètes. Je ne louerai 
point la politique qui fe fert du zèle reli- 
gieux des peuples pour ouvrir une route 
plus facile à l'ambition ; mais quelqu'ait été 



368 /.Discours 

le motif du confentement des habitans des 
Gaules, j'appuierai fur ce confentement qui 
devint, en faveur de Clovis, un titre infi- 
niment plus folide que ne l'avoient été les 
conquêtes des Goths & des Bourguignons, 
& que ne l'euiTent été les fiennes même. 
Ce confentement donné par les cités, publié 
par le Cierge, reconnu par les Nations 
voifines, fi je ne ie fépare point de l'état 
011 fe trouvoient alors ces mêmes cités , 
ces Evêques, ces Magiftrats Romains qui 
fe fournirent au roi des Francs , j aurai , dès 
l'origine de la monarchie Françoife, & le 
premier titre du pouvoir de fes Rois , & le 
véritable caraélère qui éloigne également la 
conftitution & de l'arbitraire du deipo.tifme a 
& de la licence de l'ariftocratie. 

Fin du Tome Premier. 



NOTES 



; 



NOTES 

Sur deux endroits de ce Volume. 

i.° Sur la Page y y. 

V^OMME dans un Ouvrage de cette nature > 
on ne peut mettre trop d'exactitude, je ne ferai 
ici aucune difficulté d'avouer , qu'en relifant , 
depuis l'impreiîion de ce Volume , la première 
phrafe du ferment de Hugues -Capet, qui fe 
trouve page jp, ligne i. re , je me fuis aperçu 
que le fens de cette phrafe pouvoit varier fuivant 
la ponctuation ; car fi on place la virgule ou le 
repos immédiatement après Bex Francorum, le 
texte peut fignifïer: JVIoi , Hugues, qui bientôt 
vas être fait Roi, je promets, le jour de mon Ordi- 
nation. Je dois laiffer au Lecteur le choix & des 
ponctuations & des deux fens qu'elles peuvent 
lui offrir ; mais ïa double preuve que je tire , & 
des exprefîions Aiox futurus, & du terme & Ordi- 
nation , employé pour fignifïer l'inveltiture du 
pouvoir qu'alloit recevoir celui auquel les Grands 
avoient déféré la Couronne , n'en fubfi fie pas 
moins : & dans l'un & l'autre cas , il eft vrai , 
i.° que Hugues- Capet , défîgné Roi par les 

grands Vaffaux qui n'étoient que les Officiers 
Tome L A a 



ij Note. 

de fes prédécefleurs , & non les Députés de fa 
Nation , ne fe croit point encore revêtu de la 
puifTance royale. Moi, Hugues, qui vas bientôt 
être fait Roi: Mox fttturus. 2° Qu'il défigne 
le Sacre , qui va lui donner le caractère de Roi 
par le même mot , dont fe fervoit le Cïergé 
pour lignifier cette confécration qui conféroit 
Ja puifTance fpirituelle. Un Évêque auroit pu 
dire comme lui : In die Ordinationis me ce promitto. 
Ne font-ce pas là des traces afTez frappantes du 
fyftème de Doctrine que les Rois & ie Clergé 
paroifToient avoir embrafle depuis Pépin ! II eit 
inutile de faire obferver ici que ce fyftème étoit 
encore alors aufîi nécefTaire à Hugues -Capet, 
qu'il I'avoit été au père de Charlemagne. 

2. Sur les Pages 182 & 183. 

J'a 1 cité Robertfon, & j'ai dit que cet Auteur 
foupçonne Tacite de n'avoir connu qu'imparfai- 
tement les Germains. Voici ce que dit cetiiïuftre 
Hiftorien : Nous devons aux Romains tout ce que 
nous connoijfons à ce Jujet ; & comme ils n 'ont pas 
pénétré bien loin dans ces pays affreux & incultes , 
Us ne nous ont laijfé que des détails fort imparfaits 
fur l'état ancien des habitans. ( Introduction à 
l'hiftoire de Charles V, page 6 ) C'eft dans la 
Note 6 fur cette Introduction, qu'il rapporte 



N T E. Uj 

les détails de Tacite & de Céfar, auxquels, dit-if , 
nous devons le peu de connoiffances que nous avons 
fur l'état primitif de ces Nations barbares, LoriP 
qu'un Ecrivain û judicieux & fi philofophe part 
de ces détails même pour faire dans cette Note 
une comparaifon très-circonftanciée & très-jufte , 
entre ces mêmes Germains dont parle Tacite , 
& nos Sauvages de l'Amérique , comment ima- 
giner que ces peuplades errantes au-delà du 
Rhin, eufîent effectivement alors un gouver- 
nement civil, & des loix qui aient pu & dû 
ïier dans les Gaules, & leur poftérité & la Nation 
nombreufe avec laquelle on la vit Te mêler & 
s'incorporer! Suppofons pour un moment ( ce 
qui n'efl point à craindre ) que les Iroquois , 
ïes Abenaquis & les autres peuples de l'Amérique 
fe rendent les maîtres des Colonies Angloifes, 
& qu'un grand Chef Sauvage en devienne le 
Souverain ; quel que foit le gouvernement qui 
s'établifTe par le mélange de ces Nations, <% 
dans un grand pays où les Anglois feroient fans 
doute trente contre un , feroit-ii fort raifonnable , 
dans mille ans d'ici , de remonter pour trouver 
les loix fondamentales de ce vafte Empire , au 
temps où les Iroquois n'ayant point de loix, 
mais des ufages grofîiers , vivoient dans leurs 

forêts de leurs chaûes & de leurs pêches l 

A a ïj 



tv Note. 

Ortelétoit, dit M. Robertfon lui-même, l'état 
de fociété che^ les anciens Germains. ( Tome II, 
page 24 ) Ils ne fubfif oient que par la chajfe & 
par le pâturage; ils négligeaient l' Agriculture t & 
vi voient en général de lait , de fromages & de 
viandes» (Tac. de mor. Germ. cap. XIV, XV, 
XXIII ) Les Goths négligeoient également l' Agri- 
culture . . . . L'état de la fociété n'étoit pas plus 
avancé che^ les Huns; ils dédaignoient de cultiver 
la terre & de toucher une charrue. . . . Les Alains 
avoient les mêmes mœurs. A chacune de ces. aler- 
tions, M. Robertfon joint le texte qui lui fert 
de preuve ; & il ajoute : Tant que la fociété refa 
dans ce premier état , les hommes , en s'unijfant 
enfemble , ne facrifierent qu'une très-petite portion de 
leur indépendance naturelle. 

Or û cela eft, comme on n'en peut doutef , 
n'en doit-on pas conclure que le gouvernement 
civil des Francs n'a dû fe former que dans les 
Gaules ! Car ce fut-Ià que cette Nation devenue 
propriétaire & agricole , dut, comme ïe dit notre 
Auteur, facrifier une plus grande portion de fon 
indépendance naturelle. Jufque-là fa liberté féroce 
étoit celle des brigands ; elle étoit inconciliable 
avec toute idée de gouvernement civil, mais elle 
en faifoit fentir le befoin. 

Je faifis cette occallon de rendre à cet 



N O T E. v 

excellent Auteur toute la juftice qui eft due à la 

clarté de fa méthode, à la pureté de Tes vues 

& à Ton amour pour l'humanité. Je le fais avec 

d'autant plus de plaifir , qu'étant parti moi-même 

d'une grande idée qui nous eft commune, je 

n'en ferai pas moins quelquefois obligé, dans le 

cours de cet Ouvrage, de combattre plufieurs 

de fes opinions fur la nature du gouvernement 

qui fe forma dans les Gaules : je le ferai pour 

l'unique intérêt de la vérité ; car rien ne me 

feroit plus agréable que de pouvoir toujours 

citer fon fuffrage. Mais voici ce que j'ai remarqué 

dans fon Ouvrage. Il a quelquefois trop déféré 

à l'autorité de nos modernes Savans ; il les a 

crus aufîi impartiaux que lui. L'enthoufiafme 

républicain des Auteurs Anglois, s'eft d'abord 

communiqué en France , & nous a gâtés ; le 

nôtre , à fon tour, a trompé en Angleterre même 

quelques Ecrivains de bonne foi. Quand je vois 

M. Robertfon s'appuyer avec confiance , dans 

les Notes 3 y, 3 8 & 3 p, fur l'opinion de l'abbé 

Velly & de plufieurs DiiTertateurs polémiques, 

poftérieurs à nos querelles fur l'autorité, citer 

même d'après eux d'anciens textes qu'il emploie 

fur leur parole , je me fens affligé de ce que cet 

excellent Hiftorien ne s'eft pas donné la peine 

de remonter aux véritables fources de l'hiftoire , 

A a iij 



v j N O T E. 

& non -feulement d'interroger, mais de vérifier 
lui-même tous les Monumens. 

Je ne puis trop ie répéter ; on doit fe défier 
de tout ce que la chaleur des partis a produit 
en France depuis le milieu de ce iiècle : chaque 
Auteur a embrafle un parti, & on n'a étudié 
que pour l'accréditer. Le mal qui en efl: réfulté, 
fe fera long-temps fentïr parmi nous. Le dirai-je l 
j'avois cru citer une autorité généralement reçue, 
en invoquant celle de BolTuet dans fa Politique 
tirée de l'Écriture Sainte. J'ai rencontré les plus 
honnêtes gens du monde, des gens dont je 
refpede la vertu & la droiture , & à qui j'ai eu 
la douleur d'entendre dire : Af. Bojfuet étoit dans 
Veneur de fin fie de. Hélas, j'y tiens encore à ce 
fjèçje des BofTuet & des Fénelon ! 




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TABLE 

Des Matières traitées dans ce Volume. 

±Jes différences de la Monarchie & du Defpotifme, 
ou Lettre de M. M. . à M. de la C. . . page i 

Deux écueils à éviter dans la difcuffion des principes 
de tout Gouvernement 2 

Que les premiers principes de toute fociété, doivent 
être pris dans ies Ioix de la Nature. 4* 

Que la puiffance de nos Rois efl effentiellement 
abfolue & effentiellement réglée 10 

Qu'on en doit dire autant de toute efpèce de 
Souveraineté, & même de celle qui appartient au 
peuple dans la République. 11 

Qu'en France, la Souveraineté a toujours réfidé fur 
la tête du Roi feuî 1 £ 

Preuves de cette vérité, prifes dans I'Hifloire de la 
Monarchie , , 18 

Que, fous la première Race, le Gouvernement fut 
non - feulement Monarchique en France, mais 
beaucoup trop approchant du deipotifme .... 19 

Qu'il fut, fous la féconde Race, plus réglé, mais 
aufîi abfolu 21 

De l'erreur à laquelle donna lieu la politique de 
Pépin, & des principes que le Clergé adopta à la 

fin du VHI. e frècle 23 

A a iv 



vtlj Table 

Que cette erreur n'étoit que l'abus & en même temps 
îa preuve du témoignage que les Grands & les 
Évêques avoient toujours rendu à la pleine Souve- 
raineté & à l'indépendance de nos Rois 26 

Que, fous la troifième Race, les principes de l'indé- 
pendance du Souverain furent toujours les mêmes, 
mais exprimés dans les termes nouveaux qu'intro- 
duifit le Gouvernement Féodal 28 

Preuves de Fabfofue Souveraineté de nos Rois, tirée 
de l'adminiitration Féodale , de la Légiflation à cette 
époque, & du pouvoir même que s'attribuèrent les 
Vaffaux 30 

£)e la Cour de la Pairie & du plaid Royaï ; qu'il ne 
fut alors que ce qu'il avoit été fous la première <Sc 
fous la féconde Race , . 3 j 

Que par-tout on trouve des çonfeils défîmes à éclairer 
ïe Prince, nulle part dzs contre-poids en état d'arrêter 
fa puirTance par l'équilibre de leurs forces. . . 36 

De i'origine de notre Parlement. 39 

Que ïe Gouvernement François efl de tous les Gou- 
vernemens le plus favorable à la liberté, le plus 
oppofé à la tyrannie 44, 

Ce que c'efl que le defpotifme lbid. 

Qu'il faut examiner ce que Dieu a donné à l'homme, 
pour connoître ce qu'aucun Gouvernement ne peut 
lui ôter, 4*5 

Que les premières Ioix de la fociété, font celles de 
Dieu, même ,....»..,,..»,... 46 



des Matières. îx 

De l'inévitable inconvénient de tout Gouvernement. 
Nécefiité de confier la puifTance à des hommes. 47 

Que le meilleur de tous les Gouvememens efl celui 
où la puifTance qui gouverne efl en même-temps 
le moindre de tous les pouvoirs phyfîques. . . 4.S 

Ce que c'eft que le Gouvernement d'un feul. Diffé- 
rences efTentielIes entre la Monarchie & le Defpo- 
tifme 53 

Des Loix & des Formes 56 

Où fe trouve, dans le gouvernement Monarchique, le 
contre-poids redoutable au pouvoir arbitraire ... 59 

De la foiblefïe d'un Souverain injufte 62. 

Des Loix & des Magiflratures qui fubfîflèrent dans les 
Gaules, au commencement de la Monarchie. . 63 

Que le Gouvernement de nos premiers rois François 
fut, par fa conlUuuïon , Monarchique & non 
Defpotique 66 

Mais que, par le fait, il devint Defpotique; & 
quelle en fut la caufe ...... 70 

Que ce fut ce Defpotifme qui perdit la première 
Race de nos Rois. ............. 74. 

Que la confufion des deux pouvoirs, qui avoit, fous 
la première Race, facilite l'exercice du pouvoir 
arbitraire, facilita, fous la féconde, les défecTions 
& les révoltes. 75 

De l'anarchie Féodale. Que l'opinion accréditée fous 
la féconde Race , qui faifoit de la Royauté une efpèce 
de Sacerdoce, fe maintint fous la troifième. ... y 6 



x Table 

Que la tyrannie Fut alors l'ouvrage des pouvoirs inter-» 
médiaîres, & dut être imputée aux VafTaux. . . 8 i 

De la nouvelle Magîftrature 82 

Que le gouvernement François a toujours fuppofé 
une Magîftrature indéfectible, & des Loix dont 
l'action fût continue 85 

Du pouvoir Iégifîatif & de la ïégiflation en France. 88 

Que Iorfque les grands VafTaux perdirent l'autorité, 
elle ne put retournei? qu'aux Rois 90 

Mais que la divifion du pouvoir Civil & Militaire, 
dont le premier fut confié aux nouveaux Magiftrats, 
& l'autre retenu par le Roi, fit cefîer le vice qui 
avoît amené fuccefïïvement en France la tyrannie 
& l'anarchie 91 

Que la conftitution Françoife eft aujourd'hui plus 
favorable à la liberté qu'elle ne l'a été à aucune des 
époques de la Monarchie. . » <)7 

Parallèle du gouvernement François & du gouverne- 
ment Germanique . 1 00 

Avantages de cette conftitution fur celle d'Alle- 
magne 103 

Avantages qui réfultent pour le peuple , de la diffé- 
rence entre notre Magiftrature actuelle & l'an- 
cienne , 1 07 

Premier Discours fur l'Hiftoire de 
France 1 1 1 

$. I. Du Gouvernement des Gaules, au V. c 
fiècle .». **$ 



des Matières. xj 

S- II. Relations des Barbares avec les 
Romains. Abrégé de PHiftoîre de l'Empire, 
depuis les enfans de Théodofe, jufqu'à l'éta- 
bliflement des François. Caufes de fa déca- 
dence 6c de fa chute 181 

Précis abrégé de I'Hiftoire de l'Empire 
Romain , depuis Honorïus jufqu'au 
dernier des Empereurs 190 

Caufes de l'arToiblifTement & de la ruine 
de l'Empire 2.^2. 

1 .° Trop grande étendue de l'Empire. 244, 

2.. Vice de la conftitution. Trop grand 
pouvoir des Troupes 24.9 

3. Crimes & delpotifme des Empereurs. 

2 59 

4. Dépravation des mœurs publiques; 
affoiblifTement de I'efprit national. 268 

5. Abus de l'autorité de la part des 
Magiftrats ; multiplicité des importions ; 
dureté des exactions 272 

6.° Nécelïité des fecours étrangers ; défenfe 
de l'Empire confiée aux Barbares, (es 
ennemis naturels 275 

5. III. CLOVIS. Établissement des 
François dans les Gaules . . . 286 

Raifons politiques qui déterminèrent le 
moment de l'invafion, fous Clovis. 289 

Bataille de Soiiïbns; réflexions fur les 
motifs qui la décidèrent 298 



xi/ 



Table des Màti ères. 

Siagrïus livré par Alaric 303 

Du crédit des Évêques , & de la confidé- 
ration que Clovis leur témoigna... 306 

Hiftoire du vafe de Soifibns 310 

De Théodoric, & de l'établifTement des 
Goths en Italie » . . 322 

Mariage de Clovis 324. 

Bataille de Tolbiac. Converfion & Baptême 
de Clovis 330 

Effets de la converfion de Clovis. Joie 
des Évêques ; fuite du zèle que cet 
événement leur infpîra. , 334. 

Réduction des Armoriques 340 

Alliance avec Théodoric. Guerre contre 
les Bourguignons 343 

Traité entre les Francs & les Bour- 
guignons 348 

Guerre contre les Vifigoths 349 

Bataille de Vouille 351 

Réflexions fur les motifs que Grégoire 
de Tours prête à Clovis 353 

Traité qui termina cette guerre ... 359 

Clovis parvient au plus haut degré de 
puiffance. Réflexions fur les titres qu'il 
îaiffe à fes enfans. ......... 363 



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ERRATA. 

Page 184., h'gne 1 : ils étoient les protecteurs & les 
furveillans ; life^ il «toit le protecteur & le 
furveillant. 

lhidt Vigne 8 : leur tribunal ; UJe^ fort tribunal. 

159, ligne 6 ': quatorze; l/fe^ huit. 

162, ligne 6 ' : ces juges; Sfe^ (es juges. 

■77* iïë ne 6 •' ces ^ eux tno ^ es UJr ^ a l ^ te <fe 
l'Empereur ; life^ ces deux chofes : fur la tête 

de l'Empereur. 
239, ligne 4 : par les Jurifconfultes ; Iife-^ par des 

Jurifconfultes. 
s.ji & 173 : & l'obtient fous Valentinien III» 

Ses ordres réitérés ; life-ç. & l'obtient. Sous 

Valentinien III, Tes ordres réitérés. 
375. Ce n'eft point ici une faute d'imprcfïîon ; 

mais de copifte dans le manuferit : il y a 

dans cette page deux phrafes entières répétées 

dans un autre endroit qui eft à la page 193» 
378, ligne S : qui étoient encore en plus grand 

nombre : Sfa qui étoient en plus grand 

nombre. 
z%$, ligne 12 : tels font les ïoix ; Ufe^ telles font 

les loix. 
3 9 6» ligne dernière: & ; life^ 6c il<j 



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